Il y a de ces personnages qui marquent l’imaginaire. Ti-Jean Gagnon en est un bel exemple. Le « quêteux » fait partie de ceux dont la légende a dépassé la vie réelle. On le décrivait comme un « original de la plus belle eau », un « virtuose de la scie musicale ». Il était connu dans tout le Bas-Saint-Laurent! Mais en réalité, on sait bien peu de choses sur lui. Voici la brève histoire de Ti-Jean Gagnon.
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Le quêteux Gagnon
On connaissait Ti-Jean Gagnon à cent lieues à la ronde. Il se promenait entre Rimouski et Lévis. « Personne ne connaissait son âge, mais les plus vieux de la paroisse [de Saint-Pacôme] se rappellent l’avoir vu depuis toujours parcourir les routes. » (Municipalité de Saint-Pacôme) On dit qu’il voyageait gratuitement en train, et qu’il lui arrivait même d’être invité dans la locomotive – on lui mettait alors une casquette de conducteur et on le laissait conduire le train. Il apparaissait aussi lors des rencontres sportives. Son absence y était inhabituelle.
Ti-Jean Gagnon vivait de sa musique et de la charité des bonnes âmes qui lui offraient de la nourriture, des vêtements, un endroit où dormir. Il avait pour instruments une égoïne, une « musique à bouche », quelquefois un violon. Son jeu, plutôt juste, lui valait quelques pièces de monnaie. On lui demandait parfois un solo et il interprétait des airs à la mode.
On dit aussi qu’il était d’humeur inégale. Généralement, c’était un homme « bonasse » qui ne présentait aucune malice, mais il lui arrivait de se chamailler avec les enfants et les chiens.
Mais qui était vraiment Ti-Jean Gagnon?
Étonnamment, le vrai prénom de Ti-Jean était Charles-François. Il était le fils de Jean Gagnon et Marguerite Boucher. Son surnom lui est possiblement venu de son père : « le petit de Jean Gagnon », devenu « Ti-Jean Gagnon ». Né le 1er juin 1859 dans la paroisse Notre-Dame-de-Liesse à Rivière-Ouelle, dans le comté de Kamouraska, l’homme a grandi à Saint-Pacôme, dans une famille modeste. Il était l’avant-dernier des 11 enfants issus des deux mariages de son père, un journalier (ouvrier agricole payé à la journée) qui, à son décès en 1879, était lui aussi devenu quêteux.
Il est difficile de retrouver la trace de Ti-Jean Gagnon dans les archives, car il vivait en marge de la société. Pendant une grande partie de sa vie, il n’avait pas d’adresse et aucune possession; il ne s’est jamais marié et n’a pas eu d’enfants. Au recensement de 1891, il se trouvait chez sa mère, à Rivière-Ouelle. Il avait alors 32 ans et disait exercer la profession de journalier.
La première mention que nous avons trouvée de lui dans les journaux date de 1916, à Rivière-du-Loup. Il avait 57 ans et était déjà connu dans la région comme un « original ». C’est dans les années suivant son décès que paraissent le plus grand nombre d’articles à son sujet. On souhaitait alors se remémorer ce personnage de légende.
On ne sait pas quand ni comment l’homme est devenu quêteux. On le décrivait comme « une personne de faible constitution », mesurant seulement cinq pieds. Certains disaient également qu’il était « idiot » et qu’il avait « l’âge mental d’un enfant de sept ans. » Il est possible que ces caractéristiques l’aient empêché de trouver un emploi. Peut-être aussi aimait-il simplement prendre la route.
Selon certaines sources, il lui arrivait de passer l’hiver en prison. Cependant, nous n’avons trouvé aucune trace de lui dans les archives judiciaires. D’autres mentionnent qu’il dormait chez ceux qui voulaient bien lui offrir une place au chaud
À La Pocatière
S’il parcourait les chemins de toute la région, le personnage avait un amour particulier pour Sainte-Anne-de-La Pocatière, où il a connu plusieurs générations d’écoliers. On dit qu’il y passait presque tous les mois. Les jeunes du collège s’amusaient à lui jouer des tours. En 1948, Le Petit Journal racontait un de ces mauvais coups. Pendant que des élèves lui demandaient de conter des histoires, d’autres lui passaient un câble autour du corps. Gagnon a ensuite été hissé dans un arbre, où il est resté quelques secondes avant qu’on le redescende. Ces « taquineries » se soldaient heureusement toujours par une avalanche de sous ou par un cadeau.
À Rivière-du-Loup
Le journal Le Droit, pour sa part, rapportait en 1954 que P.-J. Bérubé, un courtier d’assurance de Rivière-du-Loup, avait entendu parler du célèbre Ti-Jean Gagnon et rêvait de le rencontrer. Un jour, alors qu’il se trouvait sur le quai de la gare, il a vu le quêteux descendre du train. Informé de son identité, le courtier lui a demandé de jouer un morceau, puis deux, puis trois. Les passants ont tellement apprécié le spectacle que le départ du train a été retardé pour les accommoder. Quand le train est finalement reparti, le musicien a envoyé des baisers aux voyageurs, en effectuant mille et une courbettes.
Ti-Jean Gagnon a fini ses jours au sanatorium Mastaï, un bâtiment appartenant à l’asile de Beauport, aujourd’hui l’Institut universitaire en santé mentale de Québec. On ne sait pas précisément à quel moment il y est arrivé – quelque part entre 1934 et 1947. Il y est décédé le 16 juillet 1947, à l’âge de 88 ans. Il souffrait alors de démence.
Ti-Jean Gagnon immortalisé
Il existe plusieurs témoignages de gens qui ont connu le célèbre quêteux. Par exemple, le journaliste et auteur de voyage Jacques Hébert raconte que sa grand-mère hébergeait Ti-Jean Gagnon lorsqu’il était de passage à Saint-Pascal-de-Kamouraska. Dans un article paru dans L’Action nationale en 1955, il décrit le quêteux comme l’un des personnages les plus extraordinaires qu’il ait rencontrés.
En 1934, l’Abbé Maurice Proulx nous offrait quelques pieds de film montrant Ti-Jean Gagnon au collège de La Pocatière en hiver. On peut l’apercevoir avec sa casquette de conducteur ferroviaire et sa canne qui divertit la foule avec ses pitreries et ses talents de musicien.
Quelques artistes se sont également inspirés de lui dans leurs œuvres. En 1973, la revue Décormag présentait une sculpture sur bois d’Amédée Gaudreau, de Saint-Jean-Port-Joli, représentant le fameux quêteux. Ti-Jean Gagnon a également inspiré un personnage dans le roman Le fou de Pierre Châtillon, publié en 1975.
La tradition des quêteux
Autrefois, ceux qu’on appelait les « quêteux » et « quêteuses » faisaient partie intégrante de la vie au Québec. On les retrouvait aussi bien en ville qu’à la campagne. Certaines maisons étaient même dotées d’un meuble spécialement conçu pour les accueillir : le « banc de quêteux », un siège qui pouvait aussi faire office de lit. On les accueillait par charité chrétienne, mais aussi par superstition : on croyait parfois qu’ils étaient dotés du pouvoir de jeter des sorts.
Ces voyageurs savaient se rendre utiles à la communauté. Musiciens et conteurs, ils transmettaient également les nouvelles de village en village et effectuaient de menus travaux pour aider les habitants. Certains avaient même une occupation particulière : fondeur de cuillères, aiguiseur de couteaux, huileur d’horloges… Généralement, les gens appréciaient leur quêteux de paroisse ou de canton, et ces derniers se souvenaient des personnes qui les accueillaient le plus chaleureusement. Ils planifiaient leur itinéraire en conséquence.
La tradition consistant à accueillir les quêteux répondait en outre à un besoin social. À l’époque, les indigents étaient pris en charge par des organismes, souvent à vocation religieuse. Cependant, les places pouvaient être limitées, et la vie en communauté ne convenait pas nécessairement à tous. Étant donné le manque de mesures sociales, ce mode de vie représentait malgré tout un moyen pour les personnes présentant des limitations au travail de récolter un peu d’argent et de trouver du confort tout en conservant une forme d’indépendance. Les périodes de crise, comme la crise économique de 1929, ont aussi vu le nombre de quêteux augmenter. L’absence d’emploi disponibles en a poussé quelques-uns vers ce mode de vie.
Dans la foulée de la Révolution tranquille, on a vu une diminution radicale du nombre de quêteux. Le recul de la religion et l’étatisation de la santé et des services sociaux ont fait décliner le nombre d’hôtes. Cette pratique disparait dans les années 1960, lorsque le gouvernement instaure l’interdiction de quémander aux portes.
D’autres quêteux célèbres
En Estrie, le quêteux Thomas Pomerleau a influencé le violoneux Henri Landry : il lui aurait appris plusieurs airs au violon alors que Landry n’était encore qu’un jeune garçon. Aujourd’hui, on se souvient de lui grâce à la chanson La marche du quêteux Pomerleau.
Originaire de la Gaspésie, William Tremblay a parcouru le Québec avec son violon. Dans les années 1950, il s’est installé à Saint-Basile, dans la région de Portneuf. En plus d’être musicien, il avait pour passe-temps la lutherie. En 1977, la série Le Son des Français d’Amérique lui a consacré un épisode. Mais on se souvient de lui surtout grâce à la chanson Le rêve du quêteux Tremblay, interprétée par La Bottine souriante.
Encore aujourd’hui, plusieurs contes et légendes du Québec mettent en scène le personnage du quêteux. Ce vagabond, mi-homme, mi-diable, peut parfois être le Bon Dieu lui-même! Ces légendes reflètent la vie rurale des XVIIIe et XIXe siècles, où les quêteux étaient des personnages semi-mythiques. Dans ces récits, il récompense les bonnes âmes qui l’accueillent par des cadeaux, un trésor, sa sagesse ou un vœu exaucé.
Depuis 2024, on parle d’une crise de l’itinérance au Québec. Les débats s’enflamment pour trouver des solutions à cette réalité qui dérange. Peut-être que l’histoire de Ti-Jean Gagnon aurait quelque chose à nous apprendre sur notre façon de percevoir ces gens qui ne cherchent qu’à exister…
Ce texte est une version modifiée d’un article paru dans Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec le 26 octobre 2025.
Références
BLANCHET-ROBITAILLE, Ariane. « La charité, reine des vertus », Le Monastère des Augustines, 26 janvier 2016.
DIOUF, Boucar et FAUBERT, Michel. « Le banc des quêteux, une tradition de charité disparue », Je m’ennuie de toi, Radio-Canada, 4 janvier 2025. Ohdio.
DIRECTION GÉNÉRALE DU PATRIMOINE. « Banc-lit », Répertoire du patrimoine culturel du Québec.
HÉBERT, Jacques, « Les personnages extraordinaires que j’ai connus », L’Action nationale, mars 1955 p. 625. BAnQ numérique.
POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin littérature, 1990, 467 p.
« Nouvelle sensationnelle », Le Saint-Laurent : journal des intérêts populaires, 21 décembre 1916, p. 2. BAnQ numérique.
« Personnages célèbres », Municipalité de Saint-Pacôme.
« Soirée organisée par la ligue du Sacré-Cœur », Gazette des campagnes : journal du cultivateur et du colon, 28 avril 1949, p. 6. BAnQ numérique.
« Ti-Jean Gagnon, quêteux d’en bas, d’une grande originalité », Le Petit Journal, 16 mai 1948, p. 36 et 50. BAnQ numérique.
« Un personnage de légende », Le Droit, section magazine, 13 mars 1954, p. 11. BAnQ numérique.