Ah! Les nuits de Montréal...

Des années 1920 aux années 1950, les nuits de Montréal vibrent au rythme des cabarets. D’abord dominé par des artistes américains puis français, le monde du spectacle de variétés se transforme peu à peu en espace d’apprentissage et d’expérimentation pour une nouvelle génération d’artistes québécois.

À rayons ouverts Arts vivants Histoire du Québec Histoire du Québec (1945-1979) Musique Jazz et blues Société
Un contrebassiste et un pianiste à l'oeuvre, sous le regard d'un spectateur.
Oscar Peterson, musicien de jazz, juin 1963. Archives nationales à Montréal, fonds La Presse (P833, S2, D4322-010).
Photo : Roger St-Jean

Au début des années 1920, la prohibition américaine et les lois restrictives des provinces canadiennes anglophones provoquent un phénomène inattendu : Montréal la catholique devient la reine de tous les plaisirs nocturnes! Pendant plus d’une dizaine d’années, elle sera la seule grande ville d’Amérique du Nord où l’alcool coule à flots, attirant les touristes à la recherche de sensations fortes.

En effet, la prohibition américaine pousse beaucoup d’artistes étasuniens, mis au chômage forcé par la fermeture des boîtes de nuit de leur pays, à venir se produire à Montréal. Attirée par l’appât du gain, la pègre new-yorkaise déploie peu à peu ses tentacules dans la métropole québécoise. En plus de contrôler les salles de jeu clandestines et la prostitution, elle ouvre de nombreux cabarets au centre-ville, dans l’axe des rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent. Ces lieux de divertissement, où l’on boit aussi bien du champagne que de la bière, servent également au blanchiment d’argent…

Variétés et jazz

Les cabarets montréalais proposent des spectacles de variétés, une formule développée aux États-Unis et au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle. Il s’agit d’un enchaînement de numéros variés incluant notamment du chant, de la danse, des acrobaties, de la prestidigitation, de la jonglerie et des sketchs comiques ou dramatiques.

Un orchestre veille à l’ambiance et permet aux spectateurs d’aller se délasser sur la piste de danse entre les numéros. Pour assurer la cohérence de la soirée, un maître de cérémonie présente les différentes prestations tout en amusant l’auditoire avec des blagues empruntées aux comiques de New York ou de Hollywood.

Certains établissements se spécialisent dans un genre nouveau : le jazz. Des musiciens d’abord engagés pour accompagner les numéros de cabarets deviennent le clou du spectacle grâce à leurs improvisations endiablées de virtuoses. Le public en redemande. Surnommé le « Harlem du Nord », le quartier montréalais de la Petite-Bourgogne, où réside une importante communauté noire, voit naître plusieurs boîtes de jazz.

Des années 1930 à 1950, le Rockhead’s Paradise, premier club détenu par un homme d’affaires noir montréalais, attire de grands noms du jazz américain comme Louis Armstrong, Ella Fitzgerald et Billie Holiday. Le Café Saint-Michel accueille entre autres pendant des années l’orchestre be-bop de Louis Metcalf. Mais les boîtes de jazz montréalaises permettent en outre à des musiciens locaux comme Oscar Peterson et Oliver Jones de faire leurs gammes avant d’entreprendre des carrières internationales.

''Canada’s finest cafe welcomes you to a most enjoyable evening Chez Maurice'', carte postale, Montréal, s. é., entre 1930 et 1940?

Depuis le début du xxe siècle, on offre aussi dans les théâtres de Montréal des spectacles burlesques, assez proches de ceux des cabarets mais davantage axés sur le comique de situation. Également inspiré de la scène américaine, le burlesque s’affranchit cependant assez rapidement de sa dépendance aux artistes étasuniens.

Dès les années 1920, des comiques canadiens-français comme Olivier Guimond père (Tizoune), Arthur Pétrie puis Rose Ouellette (La Poune) introduisent la langue de Molière dans leurs sketchs, qu’ils adaptent à la réalité d’un public majoritairement francophone et ouvrier. Ils seront les premiers artistes de variétés québécois à pouvoir vivre de leur art.

Les spectacles de cabaret, pour leur part, continuent à se dérouler très majoritairement dans la langue de Shakespeare jusqu’au début des années 1950. Et à quelques exceptions près, telle Alys Robi, les têtes d’affiche des cabarets montréalais demeurent américaines. Frank Sinatra, Jerry Lewis, Dean Martin, Sammy Davis Jr et la célèbre effeuilleuse Lili St-Cyr ravissent les spectateurs, qu’ils soient anglophones ou francophones. On se presse au Frolics, au Hollywood, au El Morocco et au Gayety, ou encore dans des cabarets qui n’ont de français que le nom, tels Chez Maurice, le Normandie Roof, le Casino Bellevue ou Chez Paree (prononcé « Paris » avec l’accent anglais).

Mettez-y du français

Cependant, la Deuxième Guerre mondiale permet de tisser des liens plus étroits entre le Québec et la France. Après la guerre, de grandes vedettes françaises comme Édith Piaf, Maurice Chevalier, Charles Trenet, Yves Montand ou Line Renaud acceptent de se produire à Montréal. Certains Français choisissent même de s’installer définitivement au Québec, notamment Guilda, Jean Rafa et Paul Buissonneau. D’autres y connaissent leurs premiers succès, comme un certain Charles Aznavour…

Les Canadiens français, dont le niveau de vie s’améliore depuis la guerre, profitent de plus en plus des délices des nuits montréalaises. Ils ont pris goût aux divertissements en français qui leur sont déjà proposés au théâtre mais également à la radio, où commencent à percer des vedettes locales, par exemple les acteurs de radioromans Juliette Béliveau et Gratien Gélinas – qui triomphera sur scène avec ses Fridolinades dès 1938 – et les animateurs Roger Baulu et Jacques Normand.

Au début des années 1940, ce dernier s’essaie au spectacle de variétés, à titre d’animateur, de chanteur et de fantaisiste, dans les cabarets de Montréal, mais aussi à Paris et à New York. Il rêve d’offrir aux artistes de cabaret du Canada français la possibilité de travailler dans leur langue.

Après un premier essai raté en 1942 au Café Val-d’Or, Jacques Normand s’associe de nouveau en 1947 aux frères marseillais Edmond et Marius Martin, propriétaires du Val-d’Or devenu Au faisan doré. Ils y présentent des spectacles consacrés à la chanson française, animés dans cette langue par un maître de cérémonie. Artistes français et québécois s’entraident et entremêlent leurs numéros dans une ambiance festive. Les membres de l’assistance, invités à participer activement, peuvent en plus s’essayer à pousser la chansonnette sur scène pendant les pauses. Le succès est immédiat. Cette effervescence va même donner naissance à une chanson populaire interprétée par Jacques Normand, Nuits de Montréal…

Une signature québécoise

Le Faisan doré, puis, dans les années 1950, le Saint-Germain-des-Prés, le Café Saint-Jacques, le Café et Cabaret Montmartre, le Continental, les Trois Castors, le Café de l’Est, le Casa Loma et le Beû qui rit, entre autres, deviennent un tremplin formidable pour de jeunes artistes québécois qui y font l’apprentissage de leur métier : Monique Leyrac, Pauline Julien, Dominique Michel, Denise Filiatrault, Clémence DesRochers, Raymond Lévesque, Fernand Gignac, Paul Berval, Ginette Reno, Gilles Pellerin, Paolo Noël, etc. Ces cabarets agissent comme de véritables incubateurs de talents.

Les spectacles collaboratifs favorisent les échanges entre Européens de la francophonie et Québécois, contribuant ainsi à la professionnalisation d’une nouvelle génération d’artistes d’expression française en Amérique du Nord. Celle-ci se nourrit de l’expérience d’artistes étrangers plus aguerris tout en se créant une signature originale. Le Québec cesse de vivre dans l’ombre des cultures européenne et américaine.

L’arrivée de la télévision au Québec en 1952 marque cependant le déclin des cabarets. Les artistes québécois obtiennent à la télévision des contrats beaucoup plus lucratifs et des conditions de travail moins pénibles. Les spectateurs, quant à eux, semblent désormais préférer le confort de leur foyer aux boîtes de nuit enfumées. On dit qu’à l’heure de diffusion du très populaire téléroman La famille Plouffe, les salles de spectacles sont désertes.

Mais la flamme du spectacle ne s’éteint pas pour autant. Les mythiques boîtes à chansons québécoises fleuriront dans les années 1960, faisant bourgeonner à leur tour de grands talents.

Dominique Michel et Denise Filiatrault, comédiennes, entre 1960 et 1970. Archives nationales à Montréal, fonds Antoine Desilets (P697, S1, SS1, SSS4, D128).

Cet article est adapté de l’édition papier d’À rayons ouverts numéro 110, publiée en 2022 par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Pour lire l'ensemble du numéro

 

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