Le périple des Demasson du Golfe du Saint-Laurent à l’Ouest canadien

En hommage aux familles québécoises qui ont migré à travers le continent nord-américain afin d’améliorer leurs conditions de vie, découvrons les archives de la famille Demasson.

Généalogie Histoire du Québec
Cinq personnes assises à l’extérieur devant une maison en bois, entourées de végétation.

De La Rochelle à la Pointe aux Esquimaux

Le charpentier Pierre Demasson débarque à la Pointe aux Esquimaux (Havre-Saint-Pierre) le 27 mai 1871 en compagnie de son épouse, Élisa, et de leur fils de 8 mois, Pierre. Ils arrivent à bord de la goélette Victoria en provenance des îles de la Madeleine, avec l’espoir d’un avenir meilleur. Comme beaucoup de ses compatriotes de Havre-aux-Maisons, c’est à la « Pointe » que le patriarche décide d’établir sa famille. 

Les Demasson n’en sont pas à leur premier déracinement. Pierre Demasson, né à La Rochelle, en France, en 1839, s’est d’abord fixé à l’île Saint-Pierre (Saint-Pierre-et-Miquelon), où il a épousé Élisa Harvey en 1869. Quelques mois plus tard, le couple a laissé l’archipel français pour un autre archipel : les îles de la Madeleine. À peine installés – et malgré l’arrivée d’un nouveau-né –, les Demasson quittent à nouveau leur foyer. Cette fois, c’est vers la côte du Labrador, alors québécois, qu’ils se dirigent avec en tête la perspective de meilleurs revenus. 

La famille Demasson habitera la Pointe aux Esquimaux pendant plus de 15 ans, s’agrandissant au fil du temps, et ce, jusqu’à son départ en 1887. Le chroniqueur et gardien de phare de l’île aux Perroquets Placide Vigneau mentionne Demasson, qu’il surnomme Maître Pierre, à quelques reprises dans ses journaux, dont « Histoire ou journal de la Pointe aux Esquimaux » et « Statistiques ». Vigneau le décrit comme « un homme de presque tous les métiers[1] ».

De Pointe aux Esquimaux au Manitoba

À la fin de la décennie 1880, le manque de nourriture accable les habitants de la Côte-Nord. Plusieurs familles de Natashquan et de la Pointe aux Esquimaux, n’ayant rien pour passer l’hiver, quitteront le littoral pour s’établir notamment sur des terres à Saint-Théophile de Beauce. L’envoi de farine, de lard, de saindoux, de mélasse, de thé et d’autres vivres par le gouvernement n’empêche pas l’exode des familles de pêcheurs vers de nouvelles terres à défricher. La famille Demasson, n’étant pas épargnée par cette disette, décide de quitter la Pointe avec le strict nécessaire, quasi sans le sou. 

À la différence de ses compatriotes, c’est au Manitoba qu’elle décide de s’établir. Maître Pierre remise ses outils de charpenterie et met de côté sa passion pour l’architecture navale pour manier les outils agricoles et labourer la terre fertile. Malgré les bouleversements qu’entraîne cette émigration d’un monde maritime à un univers agricole, la correspondance échangée avec Placide Vigneau laisse entrevoir une famille en paix avec cette décision. Maître Pierre, qui semble heureux de sa nouvelle situation, écrit qu’au Manitoba « […] on boit, mange et dort tranquille sans craindre la tempête[2] ». Il tente même de convaincre ses anciens compatriotes de venir le rejoindre : « mais, dites-moi donc pourquoi vouloir vous obstiner à rester là puisqu’ici l’on vit si bien avec la moitié moins de misère[3] ». Il n’hésite pas non plus à les sermonner et les plaindre : « je voudrais bien voir mes amis de la Pointe proches de nous, ils seraient bien mieux qu’à faire ce pauvre métier de pêcheur qui les tue[4] […] ». 

La correspondance conservée dans le fonds d’archives Placide Vigneau regorge d’information sur les conditions de vie de la famille, tant sur le plan économique que social. Elle témoigne du dur labeur, des récoltes de blé, d’orge, d’avoine et de foin, des réserves de viande avec l’abattage des cochons, des messes célébrées dans la maison en l’absence d’une église dans la communauté et même de l’éducation des enfants. Tous les membres de la famille prêtent main-forte pour assurer le roulement de la ferme et s’impliquent dans la vie religieuse et sociale du village. 

À leur tour, les enfants et petits-enfants de la famille Demasson se disperseront dans l’Ouest canadien et aux États-Unis, dont les frères Heal, fils d’Euphémie Demasson, qui deviendront barbiers à Detroit, au Michigan. 

Des plages des îles de la Madeleine, de Havre-Saint-Pierre et des eaux froides du golfe du Saint-Laurent jusqu’aux eaux chaudes de Los Angeles, en passant par la Saskatchewan et le Montana, l’histoire familiale des Demasson reflète les épopées de plusieurs familles québécoises qu’il faut découvrir en cette Semaine nationale de la généalogie.

[1] « Statistiques et différentes autres remarques sur la côte du Labrador en général et sur la Pointe aux Esquimaux en particulier ». Archives nationales à Sept-Îles, fonds Placide Vigneau (P48, S1, SS2, D2, P1), p. 88.

[2] Lettre du 16 juillet 1888. Archives nationales à Sept-Îles, fonds Placide Vigneau (P48, S1, SS1, D90).

[3] Lettre de novembre 1889. Archives nationales à Sept-Îles, fonds Placide Vigneau (P48, S1, SS1, D90).

[4] Lettre du 16 juillet 1888. Archives nationales à Sept-Îles, fonds Placide Vigneau (P48, S1, SS1, D90).