Pierre-Étienne Fortin : la petite histoire d’un grand homme

Sa désignation en tant que personnage historique du Québec en novembre 2025 a ramené Pierre-Étienne Fortin sur le devant de la scène de l’histoire. Médecin, commandant de goélette, juge de paix, député, sénateur, cet homme a fait régner l’ordre sur la terre comme sur la mer au xixe siècle. Sa correspondance conservée par BAnQ permet d’en apprendre un peu plus sur lui.

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Photographie ancienne de cinq marins assis en uniforme.

La police du golfe

Quand Pierre-Étienne Fortin entreprend la surveillance du golfe à bord du navire L’Alliance en 1852, les établissements de pêche sur les côtes bordant le golfe du Saint-Laurent sont victimes des pilleurs et des voleurs depuis quelques décennies. Les principaux responsables : les pêcheurs américains. L’éloignement des lieux, l’absence de surveillance adéquate en mer et l’importance de l’industrie de la pêche favorisent également cette destruction. 

La mission de Fortin? Comme il le dit lui-même, « je fais la police de nos côtes, de nos havres et des lieux où sont les établissements de pêche[1] ». Déçus des capacités restreintes de leur goélette, Fortin, son capitaine Antoine Talbot et plusieurs autres désirent en obtenir une nouvelle plus rapide. Fortin reçoit une lettre d’un certain Alexandre Painchaud lui disant « […] j’ai lieu d’espérer qu’elle sera d’une grande utilité pour le golfe qui va être encombré d’Américains l’été prochain […]. »[2] 

Le 30 mai 1855, Georges-Étienne Cartier, alors secrétaire provincial pour le Canada-Est, écrit au commandant Fortin qu’il est temps de se rendre à Montréal pour choisir les armes pour le bateau. La goélette La Canadienne est prête à être lancée la même année. Le territoire qu’elle couvre est grand : de la Gaspésie jusqu’aux côtes du Labrador… en plus des îles de la Madeleine!

Pendant plusieurs années, Pierre-Étienne Fortin tente avec son équipage de faire régner l’ordre. Il parcourt les eaux à la recherche des brigands. Sa fonction de juge de paix, notamment pour le district de Gaspé, lui permet de juger et de mettre en prison les malfrats. Le 13 juillet 1855, Cartier lui transmet les directives du gouverneur général : « After performing this service you will proceed to the Magdalen Islands and inquire into the complaint proferred against Mr Cormier. (Après avoir accompli cette mission, vous vous rendrez aux îles de la Madeleine et examinerez la plainte déposée contre M. Cormier.) »[3]

Malgré l’ampleur de la tâche, il continue avec brio à faire appliquer la justice dans les eaux du golfe du Saint-Laurent. Et ce, jusqu’à ce qu’une autre vocation l’appelle! 

Double député

Dans le cadre de ses nombreuses fonctions, Pierre-Étienne Fortin côtoie les députés de la péninsule gaspésienne, notamment John Le Boutillier.  Ce dernier, originaire de l’île de Jersey, utilise les services de La Canadienne pour se rendre aux îles de la Madeleine. Près des conservateurs, Fortin collabore aussi avec Théodore Robitaille, député conservateur du comté de Bonaventure.

Vers la fin de la décennie 1860, le régime politique canadien est en plein changement. En 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique est sanctionné et le Dominion du Canada est créé. Celui-ci réunit l’Ontario, le Québec, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. Les pouvoirs fédéraux et provinciaux sont définis en partie par l’Acte. 

Les conservateurs souhaitent que Fortin se présente comme député pour le comté de Gaspé à la fois au provincial et au fédéral. Il accepte. L’été 1867 est sa dernière saison à bord de son bateau. Il est élu par acclamation aux deux paliers gouvernementaux et se lance dans son travail de député. Il s’occupe de plusieurs dossiers pour la Gaspésie : colonisation, construction de route, protection des animaux marins, protection des forêts, service télégraphique, pêcheries, etc. 

Un nouveau premier ministre québécois fait son entrée et Fortin est nommé ministre des Terres de la Couronne[4]. Un nouveau rôle s’offre à lui en 1875 : il est élu président de l’assemblée à Québec. Ses confrères jugent qu’il a l’autorité et le sens de la justice nécessaires pour accomplir ce mandat. La même année, il apprend une terrible nouvelle : La Canadienne, voilier qu’il chérit, a fait naufrage au large de l’île du Cap-Breton.

À la suite de quelques scandales politiques fabriqués par des adversaires souhaitant son départ, Fortin démissionne de son poste de président d’assemblée en 1876 et ne se représente pas aux élections provinciales de 1878.  Dès lors, il se consacre uniquement à ses fonctions de député fédéral. Parallèlement à tous ses combats menés pour ses électeurs, Fortin voit sa santé décliner. Il songe malgré tout à se présenter aux élections de 1887. Chose qu’il ne fera finalement pas, car le premier ministre Macdonald le nomme sénateur. Même s’il n’est plus député, il continue d’entretenir des relations avec des Gaspésiens et Gaspésiennes. Le fonds Pierre-Étienne Fortin permet de lire quelques lettres envoyées de Sandy Beach, Percé, Gaspé, Cap-d’Espoir et Maria. 

Il ne sera sénateur que brièvement, car il décède le 15 juin 1888. Pourtant, dans la lettre de Thomas Boyle envoyée de Sandy Beach le 29 février 1888, il est écrit : « We were pleased to receive your letter, and glad to hear you were in good health. (Nous avons été ravis de recevoir votre lettre et heureux de vous savoir en bonne santé.) »[1].  Il cachait sans doute la réalité de son état.

Pierre-Étienne Fortin a su porter avec brio ses nombreux chapeaux. La Gaspésie, région éloignée des centres urbains, aura eu la chance de compter sur une personne telle que lui pour défendre haut et fort les intérêts du territoire et de sa population. 

[1]. « Le commandant P. Fortin et la Canadienne », La Minerve, 10 juin 1858, p. 2.

[2]. Archives nationales à Gaspé, fonds Pierre-Étienne Fortin (P1008, P1).

[3]. Archives nationales à Gaspé, fonds Pierre-Étienne Fortin (P1008, P11).

[4]. L’équivalent du ministère des Ressources naturelles et des Forêts de nos jours.

[5] Archives nationales à Gaspé, fonds Pierre-Étienne Fortin (P1008, P33).