L’almanach, vitrine méconnue de la littérature québécoise

À la fois produit de la société de consommation et encyclopédie populaire, l’almanach est un document total, témoin et acteur important de l’histoire du Québec. Aspect méconnu de cet objet étonnant : il est le lieu privilégié d’une littérature nationale et populaire.

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Montage d'images tirées d'anciens almanachs. Une dactylo se trouve à l'avant-plan.

Un ouvrage multiforme

Publiés annuellement, ces ouvrages inclassables que sont les almanachs répondent aux besoins quotidiens des familles de la vallée laurentienne. Leurs pages se succèdent entre calendrier et éphémérides; entre informations pratiques et histoires ludiques; entre publicités improbables et littérature du terroir.

Œuvre utile par excellence, l’almanach prédit pour le lectorat la température pour l’année à venir, l’informe de la constitution des gouvernements et lui présente nombre de recettes culinaires ou de concoctions pratiques. Que ce soit un « remède contre l’hydrophobie », une méthode pour la « guérison des panaris » ou un procédé pour « rendre presqu’incombustibles » les habits des dames, l’almanach est la référence.

Document insolite dans sa forme et son fond, l’almanach est néanmoins immensément répandu dans les maisonnées canadiennes-françaises du XIXe siècle jusqu’à la moitié du XXe siècle. Peu de livres se retrouvent dans les mains des habitants, encore moins sur les étagères de leur bibliothèque privée. Cette popularité transparaît dans les adresses aux lecteurs où l’on mentionne parfois la taille du lectorat. Par exemple, L’Almanach du peuple pour l’année 1901 offre « aux cent mille lecteurs » la chance de recevoir un assortiment de cadeaux à l’achat d’un dictionnaire nouvellement publié. L’éditeur précise d’ailleurs qu’il a « mis le prix à la portée de toutes les bourses[note 1] ».

Les almanachs viennent ébranler cette image d’une population analphabète, dépourvue de livres et de culture. Ils deviennent extrêmement populaires à partir de la fin du XIXe siècle, ce qui coïncide avec la rapide alphabétisation de la société[note 2].

 

Quelques écrivains et écrivaines

Sa popularité sert aussi l’ambition des éditeurs de promouvoir une littérature nationale et d’œuvrer pour l’affirmation de la culture canadienne-française.  

La fiction prend progressivement un espace déterminant dans les différents almanachs au cours du XIXe et du XXe siècle. D’abord principalement présente sous forme d’aphorismes et de calembours douteux, elle apparaît ensuite par la publication de contes, de poèmes et de courts récits, écrits par des auteurs et quelques autrices d’importance. 

Publié à plus de 100 000 exemplaires au tournant du XXe siècle, L’Almanach du peuple assure sans doute la plus importante diffusion de littérature sur le territoire du Québec. Plusieurs artistes sont de fidèles collaborateurs à ses pages. Louis Fréchette en est certainement le plus notable. Ses œuvres très populaires sont généralement tirées du folklore, comme « Le loup-garou » (1900) ou bien l’histoire de La Corriveau (1913).

Ces deux contes, comme la plupart de ses textes, sont joliment accompagnés du travail d’illustrateurs de renom. En effet, les lecteurs peuvent admirer les œuvres d’Edmond-Joseph Massicotte et d’Henri Julien. Ce passage de l’oral à la sphère littéraire offre un surplus de légitimité non seulement à ces récits populaires, mais aussi à la culture qui en est la source. 

Fréchette n’est pas le seul à participer à cette reconnaissance des histoires orales qui bercent les différentes régions du territoire. Certains de ces écrits, bien que résolument traditionalistes, se démarquent néanmoins par le traitement des sujets.

Robertine Barry, surtout connue sous le nom de Françoise, raconte l’histoire de Blanche de Beaumont. Selon la légende, il est encore possible d’apercevoir l’ombre de cette veuve, jadis enlevée par des pirates, à travers l’épais brouillard du fleuve. Comme Hans-Jürgen Lüsebrink le fait remarquer dans « "Le livre aimé du peuple" – Les almanachs québécois, de 1777 à nos jours », toute l’originalité de ce texte provient de l’emploi de la figure féminine comme personnage principal, et ce, dans un contexte de guerre et de piraterie[note 3].

Paul-Marc Sauvalle, de son côté, participe à L’Almanach du peuple en y introduisant sa vaste connaissance de l’Amérique latine – très rare au Québec à cette époque. Dans son seul texte de fiction publié dans un almanach, « Le Noël de Pietro », Sauvalle semble influencé par l’interculturalité, typique de son œuvre journalistique. Il met en scène un jeune Italien, nouvellement arrivé au pays, peinant à trouver un emploi pour enfin devenir cuisinier dans un camp de bûcherons. L’intérêt du texte de Sauvalle provient de cette rencontre inédite entre le récit d’immigration et le folklore du camp. 

Toujours succincts, les textes de fiction se trouvant dans les almanachs perpétuent l’importante littérature orale transmise et enrichie depuis l’arrivée des premiers Français en Amérique du Nord. Peu importe le genre ou la forme, ces textes peuvent facilement être repris et façonnés par quelque conteur volubile, à l’heure du souper ou sur le parvis de l’église le dimanche.

Paradoxalement, la valorisation de la culture orale par sa mise à l’écrit précipite sa chute. À la fin du XIXe siècle, l’écrit prend la place de l’oralité et cristallise la culture canadienne-française[note 4].

Les almanachs sont bien plus que des dépliants publicitaires ponctués de prophéties hasardeuses. Derrière l’apparence humble et fragmentée de leurs pages, ce sont des documents riches et complexes, offrant une percée kaléidoscopique au cœur de l’histoire intellectuelle et populaire du Québec, et donnant à apprécier plusieurs belles pages d’une littérature québécoise qui a pris racine et s’est développée aux XIXe et XXe siècles. 

Pour aller plus loin :

GERMAIN, Jean-Claude, La double vie littéraire de Louis Fréchette, suivi de Une brève histoire du conte au Québec, Montréal, Hurtubise, 2014, 152 p.

LÜSEBRINK, Hans-Jürgen, "Le livre aimé du peuple" – Les almanachs québécois, de 1777 à nos jours, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 422 p. 

LOCKHART FLEMING, Patricia et Yvan LAMONDE, Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2004-2007, 3 vol. 

Sources consultées

[Note 1] « Primes de L’Almanach du peuple pour 1901 », L’Almanach du peuple, Montréal, Beauchemin et Valois, 1901, p. 2. 

[Note 2] Michel Verrette, L’alphabétisation au Québec, 1660-1900, Sillery, Septentrion, 2002, p. 92-93.

[Note 3] Joris-Jürgen Lüsebrink, "Le livre aimé du peuple" – Les almanachs québécois, de 1777 à nos jours, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014.

[Note 4] Félix-Antoine Charest, « La représentation du loup-garou dans l'imaginaire québécois », mémoire de maîtrise, Montréal, Université du Québec à Montréal, Département d’études littéraires, 2017, p. 56.