L’afrofuturisme : imaginer le futur autrement

Comme des millions de personnes à travers le monde, vous avez peut-être apprécié Black Panther, sorti en 2018. Ce film a contribué à populariser l’afrofuturisme. Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, nous vous emmenons à la découverte de ce genre en compagnie de l’autrice Mélodie Joseph.   

Littérature
Mélodie Joseph
Mélodie Joseph. Photo : Stéphane Viau

C’est le visionnement d’une vidéo de la chaîne YouTube de Mélodie sur l’afrofuturisme qui a piqué notre curiosité. Née en Martinique, elle a grandi à Saint-Martin. Venue au Québec pour ses études, elle a écrit un mémoire sur l’afrofuturisme dans le cadre de la maîtrise en communications qu’elle a obtenue à l’Université de Montréal en 2019. L’une des seules spécialistes francophones du genre, elle publie même, ce mois-ci, un roman d’afrofantasy, La semeuse de vents, premier tome de La respiration du ciel. C’est avec plaisir que nous avons discuté avec elle pour découvrir l’afrofuturisme et le repérer dans les collections de livres et de films de la Grande Bibliothèque.

L’afrofuturisme, qu'est-ce que c'est?

Le terme « afrofuturisme » est apparu en 1994 sous la plume du journaliste américain Mark Dery, dans un essai intitulé Black to the Future. Dery rassemblait sous cette appellation des œuvres d’artistes, d’autrices et d’auteurs afro-américains comme Samuel L. Delany et Octavia Butler. Il soulignait une caractéristique commune à ces œuvres : celle d’imaginer, pour des héroïnes et des héros noirs, des futurs améliorés par l’effet de technologies avancées.

Comme elle l’explique dans sa vidéo, la définition de l’afrofuturisme que Mélodie Joseph préfère est celle proposée par l’écrivain et théoricien anglo-ghanéen Kodwo Eshun en 2003 : « Un moyen de contestation par la création de futurs optimistes s’inspirant des histoires de la diaspora africaine. » Cette définition met de l’avant la volonté « d’imaginer quelque chose de positif » pour les personnes issues de la diaspora africaine, dont les histoires passées sont douloureuses. Une dimension politique accompagne donc nécessairement l’esthétique afrofuturiste.

Plusieurs thèmes traversent l’afrofuturisme : les technologies avancées, bien sûr, mais aussi l’Égypte ancienne. En effet, explique Mélodie Joseph, « les représentations des Afro-Américains reposaient beaucoup sur l’esclavage, comme s’il n’y avait rien eu avant ». Toutefois, « les anciens Égyptiens étaient noirs », affirme Mélodie Joseph. Certains artistes, autrices et auteurs afro-américains ont donc reconnu que « l’Égypte ancienne peut aussi être [leur] passé, un passé glorieux, avec des constructions et une culture extraordinaires ». Reprendre le contrôle sur la manière dont l'histoire passée est racontée donne ainsi l’élan pour s’approprier l'imaginaire concernant leur futur.

Un genre aux frontières floues : afrofuturisme, afrofantasy et africanfuturism

Plus qu’un sous-genre de la science-fiction littéraire ou cinématographique, l’afrofuturisme est présent dans un ensemble de médias artistiques. Connu et discuté dans les milieux universitaires, le mouvement s’est longtemps développé principalement sur les scènes underground. Une de ses figures de proue, le compositeur et pianiste avant-gardiste et indépendant Sun Ra, « est considéré comme le pionnier en musique afrofuturiste », pour reprendre les mots de Mélodie Joseph.

C’est le lancement du film Black Panther, en 2018, basé sur les histoires du héros de Marvel, protecteur du Wakanda, qui popularise véritablement le genre et le terme. Depuis, on qualifie d’« afrofuturistes » plusieurs œuvres littéraires nouvellement parues. Toutefois, certains de ces romans tiennent aussi de l’afrofantasy. Ce terme est nouveau, mais les œuvres qui s’y apparentent se distinguent de l’afrofuturisme en ce qu’elles ne racontent pas toujours des histoires d’avenir optimistes. Elles sont par contre empreintes de magie, maîtrisée par des héroïnes ou des héros afrodescendants.

On rencontre également le terme africanfuturism, choisi et développé par l’autrice Nnedi Okorafor. Celle-ci explique préférer ce concept parce qu’elle s’inspire, dans ses romans, de ses racines nigérianes. Or, selon elle, l’afrofuturisme est un concept plus spécifiquement américain, bien qu’il existe des artistes, autrices et auteurs africains qui créent des œuvres afrofuturistes.

Un roman d’afrofantasy québécois : une première!

Mélodie Joseph sait à quel point il est difficile d’identifier une œuvre à un genre plutôt qu’à un autre. Son roman La respiration du ciel, dans lequel apparaissent des bateaux volants, éléments récurrents du steampunk (genre où le futur s’imagine à partir des technologies à vapeur), rappelle l’afrofuturisme. Toutefois, la romancière préfère l’associer à l’afrofantasy. Et comme il n’existait pas encore de romans afrofuturistes ou d’afrofantasy écrits et édités au Québec, Mélodie Joseph apparaît comme une pionnière, dont le souhait est « d’ouvrir les genres et d’intéresser plus de gens à écrire de la fantasy ».

Pour vous inspirer, en voici le résumé et l’extrait proposés par l’éditeur :

Ce roman fantasy, premier volet d’un diptyque aux accents caribéens flirtant avec le steampunk, raconte la quête des origines d’Olive, orpheline retrouvée dans les brumes toxiques des Limbes, auxquelles elle n’aurait pas dû survivre. Dans les Archipels flottants, elle découvrira qu’elle est la descendante d’un peuple que la civilisation des Oracles a exterminé. D’abord animée par sa seule soif de vengeance, Olive découvre ses pouvoirs et en vient à s’interroger sur les secrets, toujours troubles, du passé.

- Résumé de VLB éditeur

Petit à petit, ils se dégagèrent de la masse brumeuse – l’air s’affina, se réchauffa, et la lumière fit son apparition.

— Regarde là-haut, conseilla Neige en ajoutant des brindilles dans le foyer.

Olive s’exécuta et fut éblouie. Le soleil était d’une luminosité violente. Mais c’était une douce violence, qui évoquait une étreinte, un souvenir. L’enveloppe de la montgolfière frémit, comme si elle aussi était frappée d’émotion.

— Le vent se lève, dit Neige.

La brise sécha les larmes qu’Olive n’avait pas senties couler sur ses joues. La respiration du ciel, pensa-t-elle.

- Extrait du roman

Les choix de Mélodie Joseph

Grand classique qui a servi de base pour la définition du genre, La parabole du semeur d’Octavia Butler, suivi de La parabole des talents, est certainement une lecture qui s’impose pour toute personne qui désire s’initier à l’afrofuturisme. En 2025, une adolescente, Lauren, tente de survivre sur les routes d’une Californie dévastée par la sécheresse et la violence. Au fil de son récit, c’est pourtant l’espoir, symbolisé par une semence, qui la porte.

Si l’afrofuturisme et l’afrofantasy sont rares dans la sphère francophone, ils sont tout de même en développement. En voici deux œuvres représentatives :

Tè mawon, de Michael Roch

Située dans une ville caribéenne d’un futur technologiquement ultradéveloppé, Tè mawon présente le côté dystopique d’une société en apparence privilégiée. Différents personnages s’unissent pour tenter d’en renverser le gouvernement.

Nos jours brûlés, de Laura Nsafou

Mêlant technologie, magie et créatures fantastiques, Nos jours brûlés se passe en 2049. Alors que le Soleil est disparu, une mère et sa fille sillonnent l’Afrique pour comprendre ce qui s’est passé.

Dans la sphère francophone, on découvrira aussi avec intérêt le roman fantastique La prophétie des sœurs-serpents, d’Isis Labeau Caberia.

Du côté des œuvres parues originalement en anglais, Mélodie Joseph suggère :

Les abysses, de Rivers Solomon

La prémisse de ce roman fait découvrir une des sources d’inspiration de l’afrofuturisme, un mythe inventé par le groupe de musique techno Drexciya : des sirènes, descendantes des femmes esclaves enceintes qui ont été jetées par-dessus bord durant les déportations transatlantiques, auraient développé toute une civilisation sous-marine.

Rosewater, de Tade Thompson

Ce roman qui se passe au Nigéria en 2066 reprend un thème récurrent des œuvres afrofuturistes, soit les présences extraterrestres. Rosewater est une ville qui s’est développée autour d’un biodôme d’origine extraterrestre aux pouvoirs miraculeux.

Du côté des œuvres plus typiquement afrofantaisistes, on lira :

De sang et de rage, de Tomi Adeyemi  

La magie disparaît complètement d’un monde imaginaire inspiré de l’Afrique lorsqu’un roi malveillant décide d’asservir le peuple des Majis. Plusieurs années plus tard, Zélie Adebola trouve le moyen de ramener la magie et de libérer son peuple. Elle devra toutefois faire face au prince héritier, qui fera tout pour l’en empêcher. 

Plus de détails sur ce roman en vidéo : À lire si tu aimes les histoires de fantasy et de courage!

Le chant des sans repos, de Roseanne A. Brown

Inspiré du folklore africain, ce roman présente l’histoire de deux protagonistes qui devront s’affronter tout en essayant de sauver, grâce à la magie, des personnes aimées.

Les livres de la terre fracturée, de N. K. Jemisin

Œuvre inclassable, qui a obtenu une réception très positive, la trilogie des Livres de la terre fracturée se passe dans un monde soumis aux pires catastrophes environnementales. On y suit le récit de trois femmes orogènes, des personnes persécutées qui détiennent le pouvoir de contrôler les forces de la Terre.

Enfin, Mélodie Joseph nous invite à découvrir le grand roman de celle qui se définit par l’africanfuturism, Nnedi Okorafor, Qui a peur de la mort? Une œuvre qui a marqué le paysage littéraire américain dans les dernières années.

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