L’année 2025 marque le 100e anniversaire de décès du célèbre ambassadeur de La Bonne Chanson en France, Théodore Botrel. Au Québec, l’abbé Charles-Émile Gadbois s’en inspire pour créer les « Cahiers de La Bonne Chanson ». Jetons un coup d’œil à la genèse de ces cahiers, dont plusieurs mélodies accrocheuses sont encore fredonnées aujourd’hui!
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Deux tournées au Canada pour le « barde breton »!
Théodore Botrel (1868-1925), auteur-compositeur-interprète et figure emblématique de la Bretagne au début du XXe siècle[1], effectue deux tournées au Québec en 1903 et en 1922. Aux Canadiens français, il dédie ses chansons Salut au Canada! et Adieu au Canada.
« Terre du Canada! Pays mystérieux
Dont nous parlaient, au coin de l’âtre, nos aïeux;
Terre du Canada si lointaine et si grande,
Que, tout à coup, je vois apparaître à mes yeux
Comme une terre de Légende »
« Chantez-les tous, jeunes et vieux;
La chanson est de tous les âges;
Elle rend fous les soucieux
Et rend les fous un peu plus sages[2]
Après le succès retentissant de sa tournée de 1903, il repart vers sa terre natale avec une somme importante issue de la vente des billets. Botrel a d’ores et déjà une idée précise de ce qu’il veut faire avec cet argent : ériger une statue de l’explorateur Jacques Cartier à Saint-Malo[3]. Une autre source de financement pour ce projet est la création d’une série de 12 cartes postales intitulées « Botrel au Canada »[4]. Celles-ci représentent quelques clichés et mises en scène de l’Amérique du Nord vus à travers la lentille d’un voyageur français.
Des publications de Botrel contribuent à le faire connaître chez nous : l’anthologie des Chansons de Botrel, publiée par la Librairie Beauchemin à Montréal en 1904, a fait l’objet de nombreuses éditions. Botrel assume également pendant plusieurs années la direction artistique de la revue La Bonne Chanson, revue du foyer littéraire et musicale[5]. Les valeurs véhiculées dans ces chansons ont tout pour séduire l’élite religieuse et politique de l’époque : l’attachement au terroir et au régionalisme, la morale chrétienne, le patriotisme et une transmission de la mémoire collective.
Apôtre de La Bonne Chanson, Botrel reçoit naturellement l’appui de l’élite religieuse canadienne-française, qui se sent de plus en plus menacée par la laïcisation et la modernisation anglo-saxonne. L’abbé Lionel Groulx ne manque d’ailleurs pas de lui rendre visite au cours d’un séjour en France.
La Bonne Chanson de Charles-Émile Gadbois
En 1937, plusieurs années après le décès de Botrel, l’abbé Charles-Émile Gadbois, fortement inspiré par le legs culturel du Breton, fonde l’œuvre de La Bonne Chanson. Au début, les partitions des chansons se présentent en feuilles détachées. Elles sont ensuite regroupées, entre 1939 et 1951, dans 10 albums. Ces recueils puisent, entre autres, dans le répertoire de Théodore Botrel, dont l’abbé Gadbois a acquis les droits d'auteur. Les thèmes récurrents portent sur la famille, la mère, la patrie et la nature. Ce répertoire est enrichi de chants folkloriques et religieux.
La série des 10 albums de « La Bonne Chanson » a été largement diffusée au cours des années 1940 dans plusieurs foyers francophones du Québec, de l'Ontario, des provinces maritimes et de l'Ouest canadien, en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane. Ces publications ont alors contribué à propager les valeurs chrétiennes, mais aussi à préserver un répertoire de chansons traditionnelles en français.
Pour ajouter à la présence familière des chansons au cœur des foyers canadiens-français, une émission de radio y consacre son temps d’antenne de 1939 à 1952. « Le Quart d’heure de La Bonne Chanson », dont BAnQ conserve des enregistrements sonores, est diffusé sur les ondes de CKAC et CBF (Radio-Canada). En 1939, l'abbé Gadbois et RCA Victor lancent également les premiers d'une cinquantaine de disques consacrés à La Bonne Chanson.
Un héritage intemporel
Vieillottes, ringardes, surannées, les chansonnettes de La Bonne Chanson? Pas tout à fait! Plusieurs titres demeurent connus de nos jours et tournent toujours, profitant d’arrangements contemporains.
Les trois exemples qui suivent témoignent de l’ingéniosité sans cesse renouvelée des musiciens d’ici, inspirés par ce patrimoine musical québécois et, plus largement, francophone canadien :
- La chanson V’là l’bon vent est magnifiquement réinterprétée en 2022 par Viviane Audet et Adèle Trottier-Rivard dans le but d’être intégrée à la musique du film Arsenault & fils, de Rafaël Ouellet.
- Le refrain de la chanson folklorique canadienne Envoyons d’l’avant, nos gens! est entonné par Karl Tremblay du groupe Les Cowboys Fringants à la fin de la chanson En attendant (Le reel de nos gens) : un poignant appel à l’engagement, face à un contexte politique et social sclérosé.
- Enfin, un air doux et réconfortant tout droit sorti de l’enfance, interprété par Carmen Campagne et Daniel Lavoie : Au clair de la lune.
Universelle, la devise de La Bonne Chanson n’a pris aucune ride. C’est à nous maintenant de chanter, car « Un foyer où l'on chante est un foyer heureux! ».
Sources mentionnées :
[1] La chanson la plus populaire de Théodore Botrel en Bretagne est La Paimpolaise, écrite en 1895 et qualifiée d’« hymne breton ».
[2] Extraits de « Salut au Canada! » et « Adieu au Canada » tirés du livre BOTREL, Théodore et Louis BOUHIER, Chansons de Botrel – Pour l’école et le foyer, Montréal, Éditions Beauchemin, 1953, p.15 et p. 183.
[3] Monument à Jacques Cartier, Saint-Malo.
[4] Trois exemples de cartes postales.
[5] La Bonne Chanson, revue du foyer littéraire et musicale, publiée sous le patronage de Théodore Botrel, 1907-1925, Paris.