Le Québec découvre les dinosaures

En 1912, Sir Arthur Conan Doyle, l’auteur de Sherlock Holmes, publie sa toute nouvelle aventure qui se déroule dans une Amérique du Sud où vivent toujours divers animaux préhistoriques. Son adaptation au cinéma en 1925 par Harry O. Hoyt connaît un franc succès et révolutionne le monde des effets spéciaux.

Cinéma Revues et journaux
Montage photo de personnages avec un dinosaure en arrière-plan.

La préhistoire de Sir Arthur Conan Doyle au grand écran

Le lancement du film Le monde perdu en 1925 tombe à point : c’est une année marquée par d’importantes découvertes dans le monde de la paléontologie. De plus, en ce premier quart du XXe siècle, nous sommes au début de la célébrité des dinosaures, ainsi que des savants et aventuriers qui les cherchent. Roy Chapman Andrews (imaginez Indiana Jones en vrai) en est à sa troisième expédition en Asie en quête de fossiles pour l’American Museum of Natural History de New York. L’engouement du public est tel que l’expédition d’Andrews est même récupérée dans une publicité de Morisset & Frère, un concessionnaire Dodge de la rue Saint-Joseph à Québec!

Cela dit, les dinosaures ne font que commencer à être connus du grand public. Les auteurs de la publicité considèrent nécessaire de rappeler aux gens que « Le dinosaure est un animal préhistorique (antédiluvien) de dimensions énormes dont on a retrouvé aujourd’hui des parties dans les fouilles qui se font en divers endroits du vieux et du nouveau monde ». Néanmoins, le Québec montre déjà un intérêt croissant pour ces colosses monstrueux : ses journaux rapportent constamment les plus récentes découvertes paléontologiques tant en Alberta et en Saskatchewan qu’ailleurs sur le globe. Même le Canadien Pacifique diffuse la nouvelle de la découverte d’œufs de ptérodactyles dans l’Ouest canadien.

Le précurseur de King Kong et du Parc jurassique

Le Monde perdu de Harry O. Hoyt a donc de quoi attirer des spectateurs québécois dans les salles de cinéma et se fait d’ailleurs rapidement encenser par la critique locale. Le journal La Presse écrit : « Que dire de ce film sinon que c’est l’une des choses les plus étonnantes — la plus étonnante peut-être — que nous ayons vue à l’écran. » Pour 1925, le film est tellement à la fine pointe des connaissances paléontologiques (tout comme Le Parc jurassique le sera en 1993) que même des savants du Muséum national d’histoire naturelle de Paris demanderont la permission d’en utiliser des extraits dans leurs cours.

Le journal Le Canada, quant à lui, écrit : « “The Lost World” a émerveillé les spectateurs par la puissance de ses reconstitutions et la suite de ses aventures. L’œuvre de Conan Doyle a été adaptée au cinéma avec le plus grand mérite. Que l’on songe seulement à la patience qu’il a fallu aux réalisateurs de ce film pour atteindre la perfection : sept ans de travail incessant et d’essais nouveaux. Cela nous vaut aujourd’hui une production cinématographique qui n’a pas d’égale en son genre. »

La technique derrière les effets spéciaux du film est si innovante que les journalistes peinent à expliquer comment les dinosaures ont été reconstitués. Dans La Patrie, on lit : « Ce qu’il y a surtout de remarquable dans ce film ce sont les animaux préhistoriques de grosseur fantastique que le producteur a fait fabriquer avec du carton-pâte et qui se remuent et marchent comme s’ils étaient vivants. Des hommes se trouvent à l’intérieur de ces bêtes antédiluviennes et, au moyen de rouages et de ficelles font marcher la tête, la queue et les pattes. Ce sont des animaux mécaniques comme des jouets de géants et qui fonctionnent à merveille. »

En réalité, les effets spéciaux sont réalisés par Willis Harold O’Brien, un des premiers maîtres de l’animation en volume, ou « stop motion ». Il s’agit de l’utilisation de petites sculptures animées minutieusement à la main et photographiées une image à la fois, donnant l’illusion de mouvement. Ce film permettra non seulement à O’Brien de développer son talent, mais le mènera à se faire embaucher comme l’animateur de King Kong en 1933!

Malgré certains stéréotypes racistes et sexistes de l’époque (notamment un personnage en black face), ce film permet aujourd’hui, même aux gens qui croient ne pas aimer les films muets, de découvrir et d’apprécier la magie du cinéma à ses débuts. Ce n’est pas exagéré que de dire que sans les efforts d’O’Brien pour inspirer les prochaines générations de cinéastes et de cinéphiles, il n’y aurait pas eu la série de films du Parc jurassique aujourd’hui.

D’ailleurs, l’influence du roman Le monde perdu d’Arthur Conan Doyle est telle que l’auteur du Parc jurassique, Michael Crichton, lui rendra hommage en donnant le même titre à la suite, publiée en 1995. Ce livre sera lui aussi adapté au cinéma par Steven Spielberg.

Pour aller plus loin

Quiconque souhaite découvrir le monde préhistorique de Sir Arthur Conan Doyle peut facilement le retrouver sous diverses incarnations dans les collections de la Grande Bibliothèque.

  • Le film original de 1925 se trouve gratuitement sur Internet. Le DVD accompagné de l’adaptation médiocre, mais divertissante, de 1960 se trouve également à la Grande Bibliothèque (les cœurs sensibles devront noter toutefois que les « dinosaures » dans cette version d’Irwin Allen sont de pauvres reptiles déguisés et obligés de se battre devant la caméra. La version de la BBC [2001], disponible sur les plateformes de diffusion en continu, lui sera donc préférable).
  • La Grande Bibliothèque prête la plus récente traduction du roman original par Gilles Vauthier, illustrée par Jean-Philippe Chabot et publiée aux éditions Gallimard jeunesse en 2009.
  • Les amateurs de bandes dessinées peuvent également emprunter la libre adaptation scénarisée par Christophe Bec et dessinée par Fabrizio Faina et Mauro Salvatori, publiée aux éditions Soleil en 2013.

Sources citées:

« Les spectacles », La Presse, 17 août 1925, p. 12. 

« Œufs fossiles de sauriens », L’Action catholique, 12 décembre 1925, p. 7. 

« Squelettes de dinosaures », La Patrie, 20 août 1925, p. 3. 

« Théâtres », Le Canada, 5 octobre 1925, p. 7. 

« “The Lost World”, un récit fantastique, sur l’écran au théâtre Capitol », La Patrie, 17 août 1925, p. 8.