Quand les Canadiens français s’exilaient aux États-Unis

Entre 1840 et 1930, près d’un million de Canadiens français émigrent aux États-Unis en quête d’un avenir meilleur. Regroupés en Nouvelle-Angleterre et dans le Midwest, ils créent au sud de la frontière des « Petits Canadas » francophones et catholiques. 

Histoire du Québec (1867-1944) Société Cartes postales
Rue sur laquelle se trouvent plusieurs manufactures.

Le XIXe siècle est difficile sur le plan économique pour les Canadiens français. Leur espoir de prendre au Québec une part plus active au pouvoir, alors pratiquement monopolisé par la minorité britannique, se brise lors de l’échec des rébellions des Patriotes de 1837-1838. La population, très majoritairement rurale et tirant sa subsistance de la terre, est concentrée à l’époque près des rives du fleuve Saint-Laurent. Les arrière-terres sont peu accessibles tandis que le développement de l’industrie accuse un important retard sur celui de ses voisins du sud. Les débouchés sont donc rares pour une population francophone peu éduquée qui se multiplie à un rythme soutenu.

Reconquérir l’Amérique

À l’époque de la Nouvelle-France, des coureurs des bois et autres aventuriers avaient fondé plusieurs forts et bourgades dans la région des Grands Lacs, entre autres à Detroit et à Sault Sainte-Marie au Michigan. Leurs descendants y vivent encore un siècle plus tard. Le Midwest américain attire donc les émigrants du Canada français, surtout ceux vivant plus à l’ouest, alors que le Vermont et le Maine, plus proches géographiquement du Québec, reçoivent leur lot d’expatriés venus de l’est du Canada. 

Entre 1860 et 1900, l’émigration canadienne-française vers les États-Unis prend une ampleur inégalée à cause de la mauvaise situation économique du Québec. Grâce à l’expansion du chemin de fer et de l’industrie manufacturière dans toute la Nouvelle-Angleterre, les États au sud du Maine et du Vermont accueillent aussi bientôt leur part d’immigrants.

Les manufactures du nord-est des États-Unis, notamment celles du textile, embauchent volontiers ces travailleurs canadiens-français non qualifiés, dociles et vaillants, qui acceptent de faibles salaires. On part souvent en famille, car on a besoin du revenu des enfants pour joindre les deux bouts. Parfois, seuls les jeunes adultes traversent la frontière; ils envoient à la famille restée au Québec une partie de leur salaire afin de rembourser les dettes de la ferme. 

Les élites demeurées au pays craignent tout d’abord pour la survivance du fait français au Canada avant de voir dans cet exode une sorte de reconquête catholique et francophone de l’Amérique du Nord. Car à l’époque glorieuse de la Nouvelle-France, la population française était disséminée sur un vaste territoire qui s’étendait de l’ouest des Grands Lacs à la Louisiane, outre le Québec et les provinces atlantiques. On pouvait alors croire que la France catholique était destinée à devenir une puissance incontournable en Amérique du Nord, au même titre que l’Angleterre protestante. La Conquête de 1760 devait modifier radicalement la situation…

Plutôt que de se disperser sur un immense territoire comme leurs ancêtres, les émigrants canadiens-français du XIXe siècle convergent vers les villes où un noyau des leurs existe déjà, renforçant des groupes qui parviennent ainsi à préserver la langue, la foi et les coutumes du pays d’origine. Parents, amis et voisins du Québec en quête d’une vie meilleure préfèrent aller rejoindre une communauté connue dont ils peuvent espérer le soutien pour obtenir un travail et un logement.

Devenir Franco-Américain

Pendant les premières décennies de cet exode, beaucoup de Canadiens français considèrent leur situation comme temporaire. Nombre d’entre eux passent seulement quelques mois par année aux États-Unis, ou encore quelques années, pour amasser le capital nécessaire à leur réinstallation au Québec. À l’époque, Canadiens et Américains peuvent circuler et travailler de part et d’autre de la frontière sans contraintes. Mais peu à peu, les Canadiens français s’enracinent plus profondément dans leur terre d’accueil. Puisqu’ils bénéficient de possibilités qui n’existe pas dans leur pays natal, ils commencent à envisager de s’installer de manière permanente.

De véritables « Petits Canadas » se forment au Maine, au Vermont, au Massachusetts, au Rhode Island, au Connecticut et au New Hampshire. Des villes comme Lewiston, Biddeford et Waterville vont voir le nombre de leurs habitants canadiens-français exploser au cours des dernières décennies du XIXe siècle. Au tournant du XXe siècle, les Canadiens français constituent une proportion significative de la population à Holyoke, Lowell, Fall River, Worcester, Central Falls, Waterbury, Nashua et Manchester, par exemple. Dans certaines agglomérations, comme Woonsocket et Suncook, ils sont même majoritaires. 

Des groupes d’émigrés exigent alors la création de paroisses catholiques spécifiquement canadiennes-françaises. Entre 1860 et 1900, l’Église catholique américaine donne son accord à la mise sur pied de près de 90 paroisses francophones en Nouvelle-Angleterre seulement, sans compter la soixantaine de paroisses mixtes partagées avec des Irlandais.

Ces paroisses s’enrichissent au fil du temps d’institutions francophones diverses comme des écoles, des couvents et parfois même des hôpitaux. Des centaines de religieux canadiens-français répondent à l’appel de leurs compatriotes et traversent la frontière pour enseigner aux enfants ou soigner les malades en français. Les nécessiteux profitent de l’aide offerte par les associations catholiques de soutien mutuel tandis que les organismes de développement culturel et récréatif veillent à fournir aux paroissiens des divertissements dans la langue de Molière. Cinéma, théâtre et musique pouvaient être au rendez-vous à condition de respecter les convenances. 

Attirés par les perspectives économiques des États-Unis, un grand nombre de professionnels, avocats, notaires, médecins ou pharmaciens canadiens-français s’expatrient à leur tour afin d’intégrer ces communautés, contribuant à l’apparition d’élites locales. Les commerces appartenant à des Canadiens français se multiplient, ce qui offre de nouveaux débouchés aux immigrants tout en permettant à la collectivité de vivre presque exclusivement en français. 

Jusqu’aux années 1920, ces communautés effervescentes sont nourries à la fois par une immigration importante et par la venue au monde, au sein des expatriés, de nombreux enfants. En fait, une proportion sans cesse plus grande des « Canadiens français » vivant aux États-Unis sont nés au sud de la frontière et n’ont jamais posé les pieds au Canada. Pour refléter cette nouvelle réalité, on les appellera bientôt Franco-Américains.

Résister à l’American Way of Life

Faut-il se fondre dans le grand melting pot américain ou plutôt préserver envers et contre tous les îlots catholiques et français établis aux États-Unis? Faut-il continuer à rêver d’un retour au Canada français ou tourner résolument le dos au passé? Ces questions déchireront des générations de Franco-Américains.

Dès le XIXe siècle, plusieurs prônent la naturalisation américaine pour assurer aux émigrés du Canada français un pouvoir politique et social accru au sein de leur nouvelle contrée. Beaucoup croient paradoxalement que ce pouvoir doit servir à consolider le rempart que constitue la paroisse franco-américaine, garante de la conservation de la foi catholique, de la langue française et des traditions des descendants de la Nouvelle-France.

Mais le danger d’assimilation est partout. La hiérarchie catholique irlando-américaine presse ses fidèles d’adopter l’anglais dans toutes les sphères de leur vie pour favoriser l’acceptation du catholicisme dans un pays bâti par des protestants puritains. Au début du XXe siècle, une nouvelle politique gouvernementale d’américanisation encourage les immigrants de toutes les origines à adopter les mœurs et coutumes de leur nouveau pays. Au fil des générations, des Franco-Américains de plus en plus détachés de leurs origines se détournent du fait français et de la rigueur de la religion catholique. 

Le flux de nouveaux immigrants canadiens-français se tarit dans les années 1920-1930. Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer cette situation : la mise sur pied d’un système frontalier plus strict entre le Canada et les États-Unis, le déclin de l’industrie textile en Nouvelle-Angleterre et la crise économique de 1929, qui appauvrit considérablement les États-Unis. 

Les communautés franco-américaines se maintiennent de plus en plus difficilement : après la Deuxième Guerre mondiale, les nouvelles générations plus éduquées, à la recherche de meilleurs emplois, quittent leurs paroisses et se dispersent à travers tout le pays. Immergés dans la langue et la culture américaine, loin de leur communauté d’origine, les Franco-Américains oublient peu à peu leur passé. C’est la fin du rêve de reconquête française et catholique en Amérique du Nord.

Aujourd’hui, la communauté franco-américaine est en voie de disparition. La plupart des Hamlin, Thibodaux, Labonte et Menard des États-Unis ne comprennent pas la langue de Molière. Mais la curiosité pour le fait français en Amérique, elle, demeure. Chaque année, de nombreux Américains traversent la frontière pour marcher dans les pas de leurs ancêtres canadiens-français. Ils font escale dans les édifices de BAnQ afin de glaner des images ou des documents qui leur permettraient de revivre à l’envers le périple des courageux expatriés qui leur ont légué leurs gènes… et toute une histoire…