La poésie des femmes du Québec et du monde

Elsa dans les poèmes d’Aragon, Gala dans ceux d’Éluard, Béatrice dans la Divine Comédie de Dante ou Laure dans le Canzoniere de Pétrarque... les muses célébrées par les poètes jalonnent l’histoire de la poésie. Les femmes célébrées pour leur écriture… moins! 

Poésie

Bien que leurs contributions soient longtemps restées dans l’ombre, les femmes se taillent désormais une place de choix dans la poésie, parfois au mépris des risques et des conventions sociales. 

Du Québec ou de l’Inde, d’Haïti ou de l’Afghanistan, explorez la poésie des femmes de tous horizons grâce à une quinzaine d’anthologies.

Pourquoi s’intéresser à la poésie des femmes?

En plus de s’exprimer sur la vie et la mort, l’amour et le désir, ou encore la nature, elles questionnent le corps, l’identité et la discrimination de genre, la colonisation et la parentalité. 

La poésie leur offre un terrain d’expression créatif et souvent engagé de lutte contre l’hétéronormativité et contre les normes patriarcales et capitalistes. Les aspirations poétiques des femmes défient les attentes que leurs sociétés respectives envers elles.

Par qui commencer?

Les anthologies sont le buffet à volonté de la poésie. Impossible de ne pas y trouver un poème à son goût! En voici quelques-unes, disponibles à la Grande Bibliothèque.

Au Québec

Deux anthologies de la poésie des femmes du Québec sont incontournables. 

1. Anthologie de la poésie des femmes au Québec – Des origines à nos jours

D’abord parue en 1991, puis enrichie et rééditée en 2003, cette anthologie débute avec Blanche Lamontagne-Beauregard (1889-1958), qui serait la première écrivaine québécoise à avoir publié sous son vrai nom. Afin de se protéger des critiques et de la censure, l’usage de l’époque pour les femmes était plutôt d’écrire sous un pseudonyme.
Tombée dans l’oubli, la poésie de Blanche Lamontagne-Beauregard, inspirée par la nature gaspésienne, a été redécouverte à la faveur des mouvements féministes des années 1970.

La sélection rassemblée par Lisette Girouard et Nicole Brossard compte des femmes dorénavant bien établies dans la poésie québécoise contemporaine. Certaines ont connu un destin tragique, comme Josée Yvon et Marie Uguay, emportées par la maladie à un jeune âge. D’autres ont vu leur notoriété s’étendre en France, comme Anne Hébert, Denise Desautels et Hélène Dorion, qui figurait au programme de l’épreuve du baccalauréat en France en 2024 et 2025.

« Je viens comme une mante religieuse

Dévorer le sur-mâle le héros le surhomme

Et aspirer ta hache de guerre ô omme

J’ai la démarche effrontée des pécheresses

Mes vastes hanches sont les berceaux

Des chocs historiques »

- Extrait du poème « Je viens comme une mante religieuse » de Denise Boucher dans l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec – Des origines à nos jours, 2003.

2. Anthologie de la poésie actuelle des femmes du Québec – 2000-2020

Quand Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose ont préparé cette anthologie, elles ont voulu prendre le relais de leurs prédécesseures, tout en représentant la diversité culturelle des poétesses du Québec. 

La poésie autochtone francophone y fait son entrée, avec les poétesses innues Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Rita Mestokosho et Marie-Andrée Gill et les poétesses wendat Andrée Lévesque Sioui et eeyou Virginia Pésémapéo Bordeleau. On peut aussi y lire des poétesses québécoises issues de l’immigration (de première ou de deuxième génération) comme Flavia Garcia, Lorrie Jean-Louis et Elkahna Talbi, aussi connue sous son nom de scène Queen Ka.

« Je viens de loin

Je viens d’ici

Mon visage toujours de profil

Je marche

marche encore

mes pieds sont sales

Je connais mes couleurs

On les a battus pour du sucre

Éviscérés, étranglés, pendus, tués

On leur demande de retourner dans la mer »

- Extrait du poème « Je suis l’Amérique » de Lorrie Jean-Louis dans l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes du Québec – 2000-2020, 2021.

En Haïti

Pas loin du Québec, l’Amérique francophone peut compter sur les poétesses haïtiennes. Virginie Sampeur, qui a publié des poèmes dès 1876, ouvre l’anthologie Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti avec « L’abandonnée », son poème le plus connu.

Composée de poétesses d’Haïti, comme Nedjmhartine Vincent, Emmelie Prophète, Stéphane Martelly ou Evelyne Trouillot et Kettly Mars qui écrivent aussi en kreyol (créole haïtien), l’anthologie s’étend également à la diaspora avec Maggy De Coster, établie en France, et Kerline Devise, immigrée aux États-Unis, puis au Canada. Elle comprend les œuvres de quelques poétesses d’origine haïtienne, dont Murielle Jassinthe, une artiste multidisciplinaire née au Québec et vivant au Nunavut.

« La langue de ma mère

Se tord en ma bouche

Attise la brûlure à l’œil nu

Métallique

conte nocturne

ses chants de volaille

ne se mangent que par la bouche coloniale… »

- Extrait du poème « L’angle maternel » de Murielle Jassinthe dans l’anthologie Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti, 2010.

En Afghanistan

Direction l’Asie avec l’Afghanistan, où des femmes risquent leur vie pour la poésie. La journaliste et poétesse américaine Eliza Griswold s’est rendue dans ce pays dans les années 2010. Accompagnée de son interprète et traductrice Asma Safi, elle a récolté des landays, des poèmes oraux principalement composés et diffusés par les femmes pachtounes. Landay signifiant petit serpent venimeux en pachto (langue officielle de l’Afghanistan, avec le dari), ces poèmes presque aussi courts que des haïkus sont souvent mordants et sarcastiques, autant qu’ils peuvent être crus, déchirants, amers, ardents et pleins de rêves. L’un de ces poèmes anonymes a donné son titre à l’anthologie Je suis le mendiant du monde :

« Dans mon rêve je suis la présidente 
Quand je m’éveille je suis la mendiante du monde » 

- Extrait d'un poème anonyme dans l’anthologie Je suis le mendiant du monde.

Dans une entrevue pour le journal Le Devoir, Eliza Griswold explique qu’elle a choisi ce titre « parce qu’il exprime les rêves intérieurs et le pouvoir. Il est très facile pour des visiteurs en Afghanistan de croire que les femmes n’ont pas conscience de la répression qu’elles subissent. On pense souvent qu’elles ne savent pas qu’on peut vivre autrement. Ce landay contredit cette idée »[note 1].

En Inde

Vers le sud, en Inde, l’anthologie Pour une poignée de ciel – Poèmes au nom des femmes dalit, rassemble des poèmes qui dénoncent les discriminations et violences contre les femmes dalit. Dalit désigne des personnes considérées « intouchables » dans le système de castes de l’hindouisme. De fait, des millions de personnes dalit sont reléguées au ban de la société, condamnées à la pauvreté et au mépris, bien que la constitution indienne interdise la discrimination contre elles. 

La poétesse et militante dalit Anita Bharti, à l’origine de l’anthologie, y a rassemblé poètes et poétesses, dalit ou non, dans une volonté d’offrir un espace commun d’expression où ne primeraient ni le genre ni la caste.

« Lorsqu’un jour pour te chauffer les mains

Tu avais mis le feu à mes diplômes

J’avais compris

Que tu m’enflammerais aussi au gasoil

Si les galettes de bouse venaient à manquer

À tes yeux je ne vaux pas plus

Que les galettes de bouse de vache »

- Extrait du poème « La galette de bouse de vache » de Sushil Kumar Shilu dans l’anthologie Pour une poignée de ciel – Poèmes au nom des femmes dalit, 2020.

Balado sur la poésie

Écoutez la première saison du balado Signets au féminin qui porte sur la poésie québécoise au féminin.

Note 1 : « Les femmes pachtounes et leurs poèmes de la résistance », Le Devoir, 14 mai 2014.