Plume Latraverse fait ses premières armes à la fin des années 1960, période propice à l’éclosion de son œuvre impétueuse. Le mythe de cet artiste inclassable se cristallise dès son deuxième album, Le vieux show son sale, paru il y a 50 ans. Regard sur ses premières années de carrière.
Michel Latraverse devient Plume Latraverse à l’été 1969. Il fait partie du groupe de jeunes impliqués dans les événements entourant la Maison du pêcheur, à Percé. Fondée entre autres par Paul Rose, futur membre du Front de libération du Québec (FLQ), cette auberge devient rapidement le point de ralliement de la jeunesse contreculturelle du Québec. Ce mouvement, qui se propage dès le début des années 1960, se caractérise par un rejet de la culture dominante et du système de valeurs officiel, et par la recherche de nouvelles libertés.
La présence de ces jeunes à Percé suscite méfiance et réticence chez bien des habitants. Le conseil municipal, craignant que la réputation de la petite ville gaspésienne en soit affectée, adopte au cours de l’été une motion pour fermer la Maison du pêcheur. Les jeunes sont expulsés, avec l’aide des pompiers qui arrosent et condamnent le lieu. Au cours de l’été, un procès contre Plume Latraverse et trois autres personnes, accusés d’avoir troublé la paix, est même annulé par le procureur de la Couronne. On cherche à éviter de possibles débordements.
Retour à Montréal
Lors de cet été mémorable, Plume Latraverse, Pierre Léger et Pierre Landry fondent le groupe La Sainte-Trinité. À Montréal, la formation musicale ouvre une salle de spectacle au sous-sol de l’hôtel Iroquois du Vieux-Montréal. Cette salle, nommée Le Bon Dieu, accueille les spectacles extravagants des trois musiciens.
À l’automne 1970, en pleine crise d’Octobre, Le Bon Dieu attire de nombreux jeunes ouverts à de nouvelles formes d’expression culturelle. La Sainte-Trinité produit des spectacles déjantés et subversifs, et ne craint pas de bousculer les conventions. Alors que l’armée est dans les rues de Montréal, Plume et son groupe n’hésitent pas à mettre en scène les événements tragiques qui ont lieu durant cette période. Rappelons que, le 17 octobre 1970, le ministre Pierre Laporte est retrouvé mort, sept jours après son enlèvement par la cellule Chénier du FLQ, dont Paul Rose fait partie. Plume racontera en entrevue que « [l]e soir d’la mort de Laporte on est arrivés su’l’stage avec Léger dans une civière, recouvert du drapeau du Québec[note 1] ».
Quelques rares articles décrivent ces spectacles où l’« atmosphère générale est détendue, même joyeuse... mais [où] vous risquez de ne pas vous […] sentir à votre aise si vous avez trente ans et une cravate au cou[note 2] ». C’est dans ce contexte que Plume Latraverse fait entendre ses premières chansons, à la fois poétiques, vulgaires et contestataires, qui caractériseront l’ensemble de son œuvre.
De marginal à célèbre
De 1974 à 1976, la presse s’intéresse de plus en plus à ce personnage inclassable. La sortie de cinq albums pendant cette période y est certainement pour beaucoup. On présente déjà Plume comme « le nouveau superstar québécois [sic][note 3] » ou comme « l’un des piliers actuels de notre chanson[note 4] ». Les journalistes musicaux ne manquent pas de souligner la rapidité de son ascension populaire et son exubérance presque baroque à chaque nouveau microsillon.
C’est au cours de cette période prolifique que Plume produit le célèbre Vieux show son sale, un incontournable dans la discographie de l’artiste. L’album sera un véritable succès, porté par la mythique « Bobépine », chanson lancée en simple au début de l’année. Dans un article de Pop jeunesse rock, on souligne d’ailleurs à propos de l’album qu’« on y retrouve […] de vraies petites perles comme ce futur classique du rock québécois “Bobépine” que tous [sic] le monde semblait fredonner sur le Mont-Royal [sic] lors des fêtes de la Saint-Jean[note 5] ».
Cet album – comme bien d’autres de Plume Latraverse – surprend par son caractère hétéroclite : différents genres musicaux y cohabitent, du « Reel du pendu » jusqu’au « Tango des concaves ». Le chanteur exploite habilement l’art du déséquilibre et de la surprise. Son approche outrancière transparaît évidemment dans l’écriture de ses chansons, mais aussi dans la conception des pochettes de ses albums. Le vieux show son sale en est un exemple éloquent. Malgré son caractère provocateur, il reçoit la mention de la plus belle pochette d’album dans le « Spécial pop » du journal Le Jour en 1975.
Figure incontournable de la contre-culture, Plume Latraverse devient rapidement un monument de la chanson québécoise. Sa folie et son énergie débridée plaisent à une jeunesse bouillonnante. Bien qu’évoluant en retrait du vedettariat, il crée une musique qui cadre parfaitement avec l’air du temps, alors qu’une partie du Québec est enivrée par le discours de médias parallèles comme Mainmise, par les expérimentations artistiques comme celles de Raôul Duguay, et par d’importants mouvements sociaux. Plume Latraverse incarne l’effervescence de cette époque, à travers une œuvre à la fois carnavalesque et poétique.
Vous aimerez sûrement cette vidéo de La Trame sonore du Québec sur la chanson « Bobépine » de Plume Latraverse!
Sources consultées
[Note 1] DESJARDINS, Marc, « Le monde selon Plume ou “a-t’on déjà vu un intellectuel musclé?” », Québec rock, vol. 5, no 4, juillet 1981, p. 32.
[Note 2] Y. L., « Pas de cravate pour Dieu », La Presse, 18 mars 1971, p. H15.
[Note 3] « Disco-pop », Pop jeunesse rock, 9 août 1975, p. 21.
[Note 4] « Disco-pop », Pop jeunesse rock, 7 février 1976, p. 21.
[Note 5] « Disco-pop », Pop jeunesse rock, 9 août 1975, p. 21.
Pour aller plus loin
BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC, À rayons ouverts, no 86, printemps-été 2011.
LANDRY, Pierre, Plume, Pierrot et moi : la vraie histoire de la Sainte-Trinité, Québec, Septentrion, 2025, 258 p.
LEDUC, Mario, Plume Latraverse, masqué, démasqué, Montréal, Triptyque, 2003, 226 p.
LAROSE, Karim et Frédéric RONDEAU (dir.), La contre-culture au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2016, 524 p.
WARREN, Jean-Philippe et André FORTIN, Pratiques et discours de la contreculture au Québec, Québec, Septentrion, 2015, 266 p.