Pionnières québécoises et canadiennes en science

L’histoire des femmes en sciences au Québec et au Canada est marquée par des avancées audacieuses, mais aussi par de profondes injustices. Retracer leurs trajectoires, depuis les salles de classe des Ursulines jusqu’aux laboratoires universitaires et aux grandes découvertes du XXᵉ siècle, permet de redonner leur place à celles dont l’héritage essentiel est trop souvent relégué dans l’ombre.

Sciences et technologies
Trois femmes dans un laboratoire.

Les Ursulines et les débuts de l’éducation scientifique féminine

Émergeant de ce que l’on pourrait appeler une grande noirceur en matière d’éducation scientifique féminine, les Ursulines de Québec se distinguent dès le XIXᵉ siècle par une volonté résolue d’affranchir les femmes des normes patriarcales et des rôles sociaux genrés. 

Entre l’arrivée des premières « maîtresses de sciences » en 1800 et l’adoption du cours classique pour les filles en 1936, les jeunes pensionnaires du monastère bénéficient d’un enseignement étonnamment avant-gardiste : astronomie, physique, chimie, botanique, zoologie, minéralogie et géologie y sont enseignées. Ces nouveaux cours ont pour but d’attirer les élites francophones et anglophones, mais aussi de nourrir la curiosité intellectuelle des élèves et de leur offrir une formation pratique et solide, quoiqu’encore modeste. Cette ouverture s’inscrit dans un contexte de rivalité éducative : soucieuses d’éviter l’exode des élèves vers les institutions angloprotestantes, les Ursulines, appuyées par l’évêque de Québec, s’inspirent activement des modèles les plus reconnus d’Europe et d’Amérique, où les leçons de sciences occupent déjà une place de choix dans l’éducation des filles.

McGill et l’ouverture progressive des études supérieures

Pendant que les Ursulines innovent dans l’enseignement primaire et secondaire, une autre avancée majeure se produit au niveau universitaire. Dès 1884, l’Université McGill admet des femmes à sa Faculté des arts, devenant ainsi un lieu phare de l’émancipation intellectuelle au Canada. 

Le généreux don du philanthrope sir Donald A. Smith permet l’ouverture d’un programme de baccalauréat spécifiquement destiné aux femmes, qui étudiaient alors séparées des hommes, conformément aux mœurs de l’époque. En 1888, la première cohorte de diplômées, les « Donaldas », marque un tournant dans l’histoire universitaire québécoise. 

Leur succès ouvre la voie à la création du Royal Victoria College, inauguré en 1899, qui offre enfin aux femmes un lieu de résidence et de formation, renforçant ainsi leur accès aux études supérieures.

Les pionnières face au système scientifique

Si l’accès à la formation s’améliore, le travail scientifique des femmes demeure longtemps invisible. L’histoire québécoise regorge de chercheuses brillantes dont le parcours est freiné par les attentes sociales et une série d’obstacles institutionnels. 

Des figures comme Harriet Brooks, pionnière de la radioactivité et première à identifier l’« émanation », aujourd’hui appelée radon, ou Maude E. Abbott, devenue une pathologiste de renommée internationale malgré le refus initial de McGill à l’admettre en médecine, illustrent bien le paradoxe de l’époque : elles avaient un talent exceptionnel et ont fait des contributions majeures, mais leurs carrières sont restées limitées par les normes de genre de leur temps. 

Les pressions liées au mariage, les postes subalternes imposés malgré l’excellence, ou même les contraintes matérielles absurdes – comme un galvanomètre (appareil servant à mesurer l’intensité d’un courant électrique) perturbé par les tiges métalliques d’un corset – montrent combien la pratique scientifique était semée d’embûches pour les femmes.

Même une fois l’admission obtenue, les frais de scolarité payés et les examens réussis, il était difficile pour les femmes d’obtenir leur diplôme. Notons le cas particulier de Rose Hébert, l’une des premières chirurgiennes-dentistes, qui a dû faire appel aux instances supérieures pour obtenir la reconnaissance officielle de son droit de pratiquer.

L’effet Matilda

Malgré ces entraves, plusieurs Canadiennes et Québécoises marquent profondément l’histoire scientifique. 

Leur reconnaissance tardive témoigne d’un phénomène plus large : l’effet Matilda, nommé d’après la suffragette et écrivaine américaine Matilda Joslyn Gage, qui dénonçait déjà au XIXᵉ siècle l’effacement des contributions scientifiques des femmes. Cet effet désigne la tendance systémique à minimiser ou effacer les contributions des femmes, souvent au profit de leurs collègues masculins. Ce processus d’invisibilisation rappelle que l’enjeu n’est pas seulement l’accès aux carrières scientifiques, mais aussi la place qu’occupent les contributions féminines dans la mémoire collective et dans l’histoire des sciences.

Quelques figures scientifiques québécoises et canadiennes

Irma LeVasseur (1877-1964)

Née à Québec en 1877, Irma LeVasseur se heurte dès son jeune âge aux barrières imposées aux femmes, alors exclues des études universitaires et de la médecine. Refusée au Québec, elle part étudier à l’Université du Minnesota, où elle obtient son diplôme de médecine en 1900, avant d’exercer à New York auprès de la Dre Mary Putnam Jacobi. En 1903, après avoir plaidé sa cause à l’Assemblée législative, elle devient la première femme médecin canadienne-française. Animée par une vocation profonde pour la santé des enfants, elle constate les conditions tragiques dans lesquelles vivent les familles pauvres au début du XXᵉ siècle : mortalité infantile alarmante, maladies infectieuses et absence d’hôpitaux francophones pour enfants. Déterminée, elle contribue à la fondation de l’Hôpital Sainte-Justine en 1907, mais le quitte en raison de conflits internes (elle est évincée du conseil d’administration et reléguée sous l’autorité des professeurs de médecine de l’Université Laval, qui n’admettait pas les femmes). La Dre LeVasseur poursuit sa mission aux États-Unis et en Europe, entre autres en Serbie pendant la Première Guerre mondiale, puis à New York pour la Croix-Rouge.

De retour définitivement à Québec en 1922, elle y fonde l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, puis l’Hôpital des Enfants malades. Un manque de fonds force la fermeture de ce dernier quelques années plus tard. Sensible à la souffrance des enfants handicapés, Irma LeVasseur fonde en 1935 l’école Cardinal-Villeneuve grâce au soutien de la Ligue de la jeunesse féminine. 

Malgré ses réalisations majeures, son manque de sens politique et administratif lui vaut d’être écartée de plusieurs institutions, et elle termine sa vie dans la pauvreté et l’oubli, après avoir été internée injustement pendant huit mois à l’Hôpital Saint-Michel-Archange. Décédée en 1964,  Irma LeVasseur est désormais reconnue comme une pionnière de la pédiatrie québécoise. Depuis les années 1980, plusieurs lieux et distinctions portent son nom, et en 2019, elle est officiellement désignée personnage historique du Québec, ce qui réaffirme l’importance de son œuvre fondatrice dans l’histoire de la médecine infantile.

Maude E. Abbott (1868-1940)

L’une des premières femmes diplômées de l’Université McGill, Maude E. Abbott obtient son baccalauréat en 1890. Refusée à la Faculté de médecine en raison de son genre, elle y deviendra pourtant professeure et conservatrice du musée médical. Médecin et pathologiste de renommée internationale, elle se distingue par ses travaux sur les malformations cardiaques congénitales. Son Atlas of Congenital Cardiac Disease, publié en 1936, demeure une référence encore citée aujourd’hui.

Frances Oldham Kelsey (1914-2015)

Frances Oldham Kelsey, diplômée en sciences de McGill en 1934 puis titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en pharmacologie de l’Université de Chicago, a rapidement démontré son talent malgré les préjugés liés à son genre. Après avoir travaillé sur des médicaments synthétiques contre la malaria, enseigné, obtenu un diplôme de médecine, s’être mariée et avoir eu deux filles, elle s’installe à Washington en 1960 pour joindre la Food and Drug Administration. On lui confie l’étude de la thalidomide, présentée comme un somnifère inoffensif, utilisé notamment par les femmes enceintes contre les nausées matinales. Ce médicament soulève chez elle des inquiétudes; après deux ans d’opposition à la compagnie pharmaceutique William S. Merrell, elle en refuse l’homologation aux États-Unis. Sa vigilance sauve ainsi des milliers d’enfants américains des graves malformations congénitales causées par le médicament en Europe et au Canada. Honorée par le président des États-Unis, John F. Kennedy, pour son « jugement exceptionnel », Kelsey deviendra membre de l’Ordre du Canada. Une école de Colombie-Britannique porte aujourd’hui son nom.

Elsie MacGill (1905-1980) 

Première ingénieure aéronautique canadienne, Elsie MacGill conçoit notamment un avion adapté aux conditions hivernales. Surnommée la « Reine des ouragans » pour son rôle essentiel dans la production des Hawker Hurricane durant la Seconde Guerre mondiale, elle est aussi une féministe engagée qui milite activement pour les droits des femmes. Elle conçoit le Maple Leaf Trainer, premier avion entièrement conçu par une femme, et devient une figure incontournable de l’industrie aérospatiale canadienne comme du mouvement pour l’égalité. Héroïne nationale, elle est intronisée au Panthéon canadien des sciences et du génie en 1992.

De l’audace pédagogique des Ursulines à l’ouverture graduelle des études supérieures, l’histoire des femmes en sciences au Québec et au Canada, marquée par des fractures, n’est pas linéaire.

Raconter la vie des pionnières est un acte de justice historique. Leur mémoire se transmet par des distinctions, des lieux qui portent leurs noms, ainsi que par des livres, des films et des expositions qui rendent enfin visibles leurs contributions.

Pour aller plus loin

Livres de fiction

Livres documentaires

Films de fiction

Bibliographie

« Les pionnières de l’éducation supérieure pour femmes au Québec et leur combat », extrait de l’émission Aujourd’hui l’histoire, Société Radio-Canada, 10 novembre 2020, 23 min.

DEMERS-LEMAY, Miriane, « Une brève histoire des femmes de sciences au Québec », Le Devoir, 16 septembre 2022.

FORSTER, Merna,100 More Canadian Heroines – Famous and Forgotten Faces, Toronto, Dundurn, 2011, 408 p. 

FRIZE, Monique, A Woman in Engineering – Memoirs of a Trailblazer, Ottawa, University of Ottawa Press, 2019, 285 p.

FRIZE, Monique, The Bold and the Brave – A History of Women in Science and Engineering, Ottawa, University of Ottawa Press, 2009, 348 p.

GOSZTONYI AINLEY, Marianne, Creating Complicated Lives – Women and Science at English-Canadian Universities, 1880-1980, Montréal, McGill-Queen's University Press, 2012, 200 p.

LAFRANCE, Mélanie, Femmes de sciences – Les Ursulines de Québec et leurs élèves (1800-1936), Québec, Septentrion, 2025, 214 p.

MACDONALD, Sara Z.,University Women – A History of Women and Higher Education in Canada, Montréal, McGill-Queen's University Press, 2021, 402 p.

SAUVÉ, Mathieu-Robert, « Les Ursulines ont enseigné les sciences aux filles dès 1800 », Le Journal de Montréal, 20 avril 2025.