Envoûtante, ensorcelante, feutrée... c’est la voix de la chanteuse d’origine américano-mexicaine Lhasa de Sela, décédée à l’âge de 37 ans à Montréal, sa terre d’enracinement. De ses débuts dans les bars-spectacles à son premier album, La Llorona, suivons ensemble les premiers pas de cette artiste à la renommée internationale.
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Ses premiers pas à Montréal
Née en 1972 dans l'État de New York, Lhasa vit avec sa famille dans un autobus scolaire aménagé sur les routes des États-Unis et du Mexique. Au début de l’année 1991, âgée de 18 ans, elle retrouve ses sœurs – Sky, Ayin et Miriam –, étudiantes acrobates à l’École nationale de cirque de Montréal. Dans cette famille bohème, Lhasa est l’unique musicienne.
En 1991, La Presse consacre un article à la ronde traditionnelle des déménagements du 1er juillet. Le journaliste met le projecteur sur le déménagement de la jeune Lhasa, alors inconnue et tout juste arrivée à Montréal, et de ses sœurs. C’est encore une histoire de voyage dans sa ville de cœur où son destin d’artiste va naître. Après plusieurs « déracinements », elle s’enracine à Montréal, qu’elle considérera jusqu’à la fin de ses jours comme un village paisible. Sa vie de nomade est au cœur de ses chansons, comme l’illustre si bien son second album The Living Road. Elle y aborde son exil intérieur, tiraillée entre les rencontres, la liberté et les racines.
« À force de vivre à Montréal, d’être partie et revenue, je me rends compte que cette ville est très précieuse pour moi. Et qu’il y avait une raison pour laquelle j’étais là. C’est ma terre fertile, où ce grain peut pousser. C’est aussi l’endroit où j’ai passé désormais le plus de temps – presque la moitié de ma vie ! – et où j’ai fait mon chemin car je suis venue là par choix. » (Lhasa, La route chante, 2008, p. 37.)
Déjà, dans les cafés de San Francisco en Californie, l’adolescente américano-mexicaine chantait des reprises de jazz, comme du Billie Holiday. Dans son nouveau port d’attache artistique et affectif, elle fait ses premiers pas sur la scène québécoise dans les centres culturels et les bars-spectacles. La presse locale lui prédit un beau succès en vantant son timbre de voix unique et sa manière théâtrale de vivre la chanson.
« À 21 ans, Lhasa de Sela est déjà à échafauder un style singulier. La couleur unique de cette voix, cette façon de phraser, cette expression biculturelle (on imagine même des textes français s'ajouter à sa palette) annonce l'émergence d'une artiste au talent plus que certain. » (La Presse, 25 janvier 1994).
À l’image de la métropole québécoise cosmopolite et effervescente, Lhasa de Sela prend son envol d’artiste multiculturelle au style inclassable.
Ses premières gammes avec le guitariste Yves Desrosiers
En 1992, alors qu’elle est serveuse à la Maison de la culture mondiale, une amie commune lui présente le guitariste Yves Desrosiers. Ce dernier jouit déjà d'une notoriété dans le milieu musical dans le groupe La Sale Affaire qui accompagne Jean Leloup.
Au début de leur collaboration, le répertoire que Lhasa et Yves interprètent dans les bars montréalais se compose de reprises de jazz et de classiques du folk-rock américain. Ils font aussi une grande place aux rancheras, ces chansons traditionnelles mexicaines en plein essor dans les années 1930 à 1950 que Lhasa avait l’habitude d’écouter avec sa famille. Ce mélange d’influences annonce déjà la singularité de son univers musical.
Amoureuse de la scène, elle puise son intensité émotionnelle et mélodramatique dans le registre de la musique mexicaine en se décrivant un peu comme « une révolutionnaire ». Cette présence scénique originale est aussi le fruit, selon elle, d’« une colère qui cache une grande vulnérabilité ».
Afin de souligner un peu plus sa signature vocale unique, Yves Desrosiers lui suggère de chanter en espagnol. Elle est alors l’une des rares artistes à chanter des chansons mexicaines à Montréal. L’espagnol est pour elle « comme une langue sacrée, mystérieuse et sans pudeur qu’[elle] parle avec émerveillement et hésitation » (Lhasa, La route chante, 2008, p. 52).
Cette rencontre amicale avec Desrosiers, nourrie par une expérimentation musicale hétéroclite – allant du folk aux sonorités tziganes –, se transforme en une véritable alchimie artistique. L’expérience instrumentale d’Yves se conjugue à l’intensité émotionnelle et créative de Lhasa. Cette complicité est déterminante dans la composition originale du premier album de Lhasa, où se mêlent des influences multiples.
Leur duo s’élargit rapidement avec la formation d’un groupe réunissant le bassiste Mario Légaré, l’accordéoniste Didier Dumoutier et le batteur François Lalonde.
Son premier album : La Llorona
La littérature mexicaine et la poésie aztèque partagées avec son père jouent un rôle majeur dans la fondation du bagage culturel de Lhasa. Celui-ci imprègne fortement son premier album sorti en 1997, La Llorona – mot qui signifie « la pleureuse ». Ce titre est inspiré d’une chanson traditionnelle mexicaine dont Chavela Vargas avait fait une ballade emblématique dans les années 1960.
Il existe plusieurs versions de l’histoire de la pleureuse, une figure majeure dans le folklore mexicain. La plus répandue est une histoire tragique et macabre dans laquelle une femme est trahie par son mari infidèle. Dans un excès de folie, elle le punit en noyant ses enfants, puis est condamnée à errer pour l’éternité. Dans une autre version, issue de la mythologie aztèque, une héroïne sacrifie ses enfants pour les sauver des Espagnols et d’une tempête sur Tenochtitlan (cité aztèque, devenue la ville de Mexico).
Chavela Vargas, une icône féministe de la musique mexicaine, est une source d’inspiration importante pour le premier album de Lhasa. Les thèmes majeurs sont l’amour contrarié et douloureux (El desierto) et la tristesse (De Cara a la pared).
En 1997 et 1998, Lhasa de Sela connaît une véritable consécration. Elle remporte le prix Félix dans la catégorie Artiste québécoise – musiques du monde. Quant à son premier album, La Llorona, il est couronné du prix Juno du meilleur album de musique globale en 1998. Ce disque rencontre un succès retentissant avec plus de 400 000 exemplaires vendus, ce qui lui vaut un disque de platine en 2004. Cette reconnaissance marque l’entrée de Lhasa dans le cercle des artistes incontournables de la scène musicale internationale.
À la suite de ce succès et d'une tournée internationale dans les plus grands festivals, Lhasa et son complice Yves Desrosiers prennent une pause. Elle retrouve ses sœurs et sa mère photographe installées dans le sud de la France.
De son vivant suivront deux albums : The Living Road (2003), en français, espagnol et anglais, et Lhasa (2009), entièrement en anglais. La voyageuse meurt du cancer en janvier 2010 à Montréal, son port d’attache. Elle a laissé son empreinte dans l’histoire de la musique québécoise. Son influence sur la musique du monde perdure aujourd’hui, plus de 15 ans après son décès.
Albums
Le coeur au poing / un film de Charles Binamé (1998); bande originale du film. Musique originale de Yves Desrosiers, Richard Grégoire, François Lalonde. Chanson thème interprétée par Lhasa de Sela, avec la participation de Quartango.
Sources
DE SELA, Lhasa, La route chante, Paris, Textuel, 2008, 95 p.
GAGNON, Annie Joan, « Lhasa de Sela », The Canadian Encyclopedia.
GOODMAN, Fred, Envoûtante Lhasa, Montréal, Boréal, 2020, 187 p.
RENAUD, Philippe, « Lhasa de Sela n’a pas fini de chanter pour nous », Le Devoir, 21 septembre 2024.
ROCHE, Mélanie, « Récits sur la folie : la légende mexicaine de la Llorona », Babel, 2012, mis en ligne le 8 mars 2013.
« La route de Lhasa (1972-2010) », Une vie, une œuvre, France Culture, 2011.
« Les voix brisées – De Chavela Vargas à Lhasa », France Culture.