L’âge d’or des cartes picturales

L’expression « carte ornée » évoque davantage les somptueuses productions des XVIe et XVIIe siècles que les travaux des cartographes du XXe siècle. Pourtant, entre les années 1920 et 1960, se développe un genre cartographique basé sur l’image : les cartes picturales.

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Carte picturale de la région de Gatineau sur laquelle on aperçoit notamment des animaux dessinés.
Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Direction générale du tourisme, Laurentides (nord de Montréal), Gatineau, Outaouais, Québec, 1966, p. 57.

Très prisées en leur temps, elles sont omniprésentes : livres, revues, brochures et guides touristiques en proposent toujours de nouvelles. Elles servent également d’élément de décoration dans les maisons, les écoles et les clubs sociaux en tous genres.

Cette cartographie à la fois didactique et ludique naît de la conjonction de deux phénomènes. D’une part, le développement des techniques de reproduction des documents anciens qui remet au goût du jour les cartes anciennes richement ornées. D’autre part, l’épanouissement d’une culture populaire iconographique sous la forme du dessin de presse, de la bande dessinée et, à partir de 1928, du dessin animé. Sous cette double influence, la cartographie renoue alors avec l’image, un de ses éléments constitutifs mais qu’elle avait longtemps délaissé, et entame une cure de jouvence. 

BAnQ conserve plusieurs de ces œuvres emblématiques de la première moitié du XXe siècle.

Des cartes pour apprendre

Les cartes picturales visent souvent un public enfantin. La charmante carte reproduite ci-dessous présente un format pour le moins inhabituel. Elle est composée de 50 petits cartons à collectionner, en forme de tuile, distribués à l’unité dans des emballages de chocolat. Cette carte casse-tête intitulée Mapa de America del Norte y Central est confectionnée en Espagne autour de 1940 par la compagnie Litografía B. Baño pour promouvoir le chocolatier Orthi. 

L’Amérique du Nord ne semble pas très familière au cartographe et illustrateur : l’écusson sur le drapeau du Canada (le Red Ensign) est caduc depuis 1907 et certains ornements sont disposés de manière incongrue, tel cet alligator hantant les Grands Lacs. Tout comme l’artiste, le gourmand ayant rassemblé les 50 tuiles est demeuré anonyme.

Joseph Porphyre Pinchon (1871-1953) est connu en premier lieu pour être le père de l’héroïne de bande dessinée Bécassine, stéréotype de la provinciale balourde telle que perçue par les élites parisiennes. Pour notre plus grand plaisir, Pinchon s’adonne aussi occasionnellement à la cartographie picturale, comme sur cette carte du Canada tirée d’un atlas de 1948 destiné aux écoles françaises intitulé L’épanouissement du monde

L’iconographie y fait la part belle aux grands personnages de la Nouvelle-France tels que Jacques Cartier, Samuel de Champlain et Louis-Joseph de Montcalm. Ceux-ci interagissent avec des Autochtones ainsi qu’avec des habitants. En revanche, pas la moindre présence britannique sur ces dessins censés illustrer le Canada. Il est vrai que l’atlas ne consacrant qu’une seule ligne à la Conquête, Pinchon n’avait pas à mettre en exergue cette « anecdote » pour les écoliers français d’après-guerre.

Des cartes au service de l’histoire et du tourisme

Cette carte du Vieux-Montréal commémore la visite du roi George VI et de son épouse, la reine Elizabeth, au Canada en 1939 et offre un survol historique de la métropole. Y sont représentés, par exemple, la fondation de Ville-Marie par Paul de Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance et « quelques autres » en 1642, la capture du révolutionnaire américain Ethan Allen à la suite de la bataille de Longue-Pointe en septembre 1775, ou encore l'incendie du Parlement du Canada-Uni le 25 avril 1849. Le Vieux-Montréal est entouré de ses fortifications abattues en 1802.

Le cartographe est l’architecte Wilson Percy Roy (1900-2001). Ce dernier étudie à l’Université McGill sous les auspices du spécialiste de l’architecture traditionnelle québécoise Ramsay Traquair (1874-1952) et ouvre son cabinet à Montréal en 1927. 

La représentation du Canada ci-dessous, archétype de la carte picturale dans le foisonnement de ses ornements, est l’œuvre de l’artiste torontois Stanley F. Turner (1883-1953). 

Conçue dans un contexte publicitaire, la carte souligne et célèbre le rôle joué par les postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans l’histoire du Canada depuis la fondation de la compagnie, le 2 mai 1670. Certaines des nombreuses illustrations témoignent toutefois d’événements bien antérieurs à cette date, telle l’arrivée de Leif Erikson (vers 970-vers 1020) au Vinland (territoire de l’est du Canada dont l’emplacement exact est débattu) vers l’an 1000. 

Les ornements, plus particulièrement ceux situés dans les océans, semblent faire écho à l’iconographie de l’âge d’or de la cartographie. Ainsi, le kayak situé près de l’île Southampton évoque celui que Jodocus Hondius grave sur America en 1606. De même, les phoques rappellent celui que Samuel de Champlain fait figurer sur sa Carte geographique de la Nouvelle Franse en 1613. Quant aux baleines, castors et poissons volants, ce sont des espèces endémiques sur les cartes géographiques du XVIe au XVIIIe siècle. 

Non signée, la carte de vacances ci-dessous Québec et la Gaspésie est également l’œuvre de Stanley F. Turner. 

Il s’agit à l’origine d’un outil promotionnel réalisé dans les années 1940 pour le compte de la marque de bière Brading’s Capital Brewery, aujourd’hui connue sous le nom de Molson Coors. Cette version de 1959 est commanditée par un groupe d’hôteliers de Québec et de la péninsule gaspésienne. Si quelques éléments annexes à la carte sont traduits en anglais, l’ensemble des éléments textuels intégrés à la topographie, des informations historiques pour la plupart, apparaissent en français. 

Tout comme sur sa carte réalisée pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, Turner semble s’inscrire dans une certaine tradition cartographique par le choix de ses ornements. 

Images du monde

Du Moyen Âge à nos jours, l’image a contribué à enrichir la cartographie. Si elle a pu s’en estomper par périodes, c’est toujours pour mieux revenir sous une forme renouvelée, en réinventant son rapport informationnel à la topographie. Les cartes picturales ont joué un rôle dans la vulgarisation du savoir historique et géographique jusque dans les années 1960. Elles sont aujourd’hui plus rares, cantonnées aux atlas pour enfants tels que le superbe Cartes d’Aleksandra Mizielinska et à quelques dépliants touristiques. 

À consulter des cartes topographiques, hydrographiques ou tout simplement l’application cartographique de son téléphone, on pourrait croire à une nouvelle disparition de l’image de l’univers cartographique. On se méprendrait : il existe aujourd’hui de nombreuses plateformes permettant de géolocaliser une illustration, une photographie ou une carte postale sur une carte géographique ancienne ou contemporaine. C’est le cas notamment de Montréal d’un autre siècle, une plateforme permettant de repérer une partie des images de la collection des albums de rues E.-Z. Massicotte à l’aide d’une carte géographique.

Plus d’un millénaire de représentation de la Terre en témoigne : l’image et la carte sont faites l’une pour l’autre.

Pour en savoir plus

HORNSBY, Stephen J., Picturing America: The Golden Age of Pictorial Maps, Chicago, The University of Chicago Press, 2017, 289 p.