Depuis une centaine d’années, aller au cinéma figure parmi les loisirs les plus prisés des Québécois. Au fil du temps, les salles de projection ont beaucoup évolué. Retour sur leur histoire.
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Le cinéma forain ou ambulant
Dès 1845, des projectionnistes se rendent dans les marchés publics, dans les parcs, dans des salles d’hôtels de ville ou des sous-sols d’église[note 1]. Originaires du Québec ou des États-Unis, ces montreurs d’images parcourent parfois de longues distances pour présenter ce qu’on appelle alors des « vues animées ». Ces dernières ne sont pas l’attraction principale : on les exhibe au cours des entractes de divers spectacles de variétés. Les projections reposent sur les technologies disponibles à l’époque, comme les lanternes magiques, les kinétoscopes et les mutoscopes[note 2]. À Montréal, les parcs Sohmer, Dominion, Mikado et Riverside présentent des films dès la fin du XIXe siècle. Quelques décennies plus tard, c’est au tour des parcs Belmont et Jarry d’emboîter le pas.
Les premières salles
La crise économique qui sévit dans les années 1890 en Amérique du Nord met à mal l’industrie du théâtre et le public est désormais en quête de loisirs moins coûteux, tout en ayant soif de nouveauté[note 3]. Dans ce contexte, l’invention des frères Lumière ne passe pas inaperçue. Les opérateurs Louis Minier et Louis Pupier, employés des célèbres inventeurs, viennent à Montréal le 27 juin 1896 pour présenter le cinématographe[note 4]. C’est un jour historique, puisqu’il s’agit de la toute première projection de cinéma en Amérique du Nord, qui a lieu au Palace Théâtre situé sur le boulevard Saint-Laurent à l’intersection de l’avenue Viger. Disparu dans un incendie en 2016, l’édifice patrimonial qui a plus tard porté le nom d’édifice Robillard[note 5] est également reconnu pour avoir été la première salle du Canada consacrée exclusivement au cinéma[note 6].
En 1906, Léo-Ernest Ouimet, auparavant projectionniste au parc Sohmer, ouvre une salle de cinéma dans un ancien café-concert à l’angle des rues Montcalm et Sainte-Catherine : le Ouimetoscope. Celui-ci rencontre rapidement de la concurrence, puisque Georges Gauvreau inaugure le Nationoscope à proximité.
L’édifice abritant le premier Ouimetoscope – désuet en raison de problèmes de structure et de sécurité – est démoli puis remplacé par une salle plus adaptée. Celle-ci offre 1200 fauteuils confortables et – fait rare pour l’époque – est même climatisée. Un orchestre anime les lieux et les placiers sont costumés. On y présente du cinéma québécois, américain et français.
En région, des salles de projection commencent à voir le jour dès 1909. Le Cinémato à Joliette, le Cinéma Bijou à Trois-Rivières, ou encore le Théâtrotium à Sherbrooke : les villes comptant plus de 4000 habitants se dotent d’une salle servant autant à la projection de films qu’à la présentation de divers spectacles. La stabilité des salles de projection dans la ville de Québec est remarquable, celles-ci demeurant pratiquement inchangées entre 1920 et 1980. Le Bas-Saint-Laurent, pour sa part, possède un nombre impressionnant de salles paroissiales converties en cinémas, tactique pour amadouer les religieux réfractaires au 7e art. Enfin, plusieurs régions, dont la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine ou l’Abitibi-Témiscamingue, doivent attendre l’arrivée du cinéma parlant et même plus tard avant que des salles de projection ne fassent leur apparition.
Les palaces et l’âge d’or du cinéma
La période de 1913 à 1938 marque l’âge d’or des palaces, ces salles de projection grandioses dont le décor est un spectacle à lui seul. Le terme « palace » a d’ailleurs été judicieusement choisi : on veut que les lieux soient si beaux que même la royauté serait tentée de les fréquenter. Plusieurs salles de projection de l’époque méritent ce titre : le second Ouimetoscope, le Corona, le Cinéma Impérial, le Rialto et le théâtre Outremont, pour ne nommer que ceux-là[note 7].
Les décors de plusieurs cinémas au Québec sont l’œuvre de l’artiste Emmanuel Briffa (1875-1955). C’est le cas notamment du Rialto (1924), de l’Empress (1927), de l’Outremont (1929), du Château (1931) et du Snowdon (1937)[note 8].
Une autre de ces salles, le Laurier Palace, est malheureusement le lieu d’une terrible tragédie qui fait la une des journaux de l’époque. Lors d’une projection, le 9 janvier 1927, un incendie se déclare et cause la mort de 77 enfants. Cet événement entraîne un resserrement des normes de sécurité dans les salles de projection.
En effet, à la suite d’une commission d’enquête et du dépôt du rapport Boyer[note 9], le gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau adopte une loi obligeant les salles de projection à disposer de portes qui s’ouvrent de l’intérieur vers l’extérieur, en plus de bénéficier d’aires de circulation aux dimensions adéquates. La loi stipule également que les enfants âgés de moins de 16 ans ne sont désormais plus autorisés à fréquenter les salles de cinéma. Jusque-là, ils devaient être accompagnés d’un adulte, mais la plupart des victimes de l’incendie du Laurier Palace avaient enfreint cette consigne, pouvant compter sur le laxisme du personnel[note 10]. De plus, le juge Boyer atteste que « vu son imagination vive et son impressionnabilité, la fréquentation habituelle du cinéma, lors même qu’il s'agit de vues qu’un enfant peut voir, est de nature à l’énerver et à nuire à sa santé et à ses études »[note 11]. Finalement, la loi permet aux salles de projection de continuer à ouvrir leurs portes les dimanches, journée la plus rentable, et ce, en dépit des protestations de l’Église.
Premières crises pour les salles de projection
L’après-guerre voit les cinémas de quartier gagner en popularité[note 12]. On renoue avec des salles de plus petites dimensions aux décors modestes. En 1952, l’arrivée de la télévision engendre une baisse fulgurante de la fréquentation des salles de projection. Même les nouvelles technologies du son (Dolby) et de l’image (couleur, écran géant) peinent à retenir le public. Les salles se dotent d’aires de restauration et de climatisation, en plus d’ajuster leur programmation en présentant des œuvres plus grand public, quand elles ne se tournent pas carrément vers le cinéma érotique. À l’autre bout du spectre, on voit apparaître des salles de répertoire ou d’art et d’essai, qui font la promotion d’un cinéma universel d’excellence. À la même époque, des ciné-clubs voient le jour, notamment dans les établissements d’enseignement. Les gens ont alors la possibilité de visionner un film en groupe, d’en faire l’analyse et de partager leurs impressions.
Dans les années 1980, la vidéocassette, les clubs vidéo et la télévision payante font compétition aux salles de projection. La nouvelle stratégie des propriétaires est alors de créer des complexes ou multiplexes cinématographiques, concept qui perdure encore aujourd’hui. Il s’agit d’édifices dotés de nombreuses salles, rendant possible la projection simultanée de plusieurs films. Il n’est pas rare d’y trouver des jeux d’arcade, des autos tamponneuses, ou même des pièces destinées aux fêtes d’enfants.
Les dernières années n’ont pas été plus faciles pour les salles de cinéma, notamment en raison de la pandémie et de la multiplication des plateformes de diffusion en continu, auxquelles les gens ont accès dans le confort de leur foyer. Les temps changent et le public adopte sans cesse de nouvelles habitudes, mais une certitude demeure : aller au cinéma, c’est bien plus qu’un simple divertissement. C’est une expérience.
Lisez aussi « Le Québec et ses ciné-parcs ».
Notes
Note 1 : Pageau, Pierre, Les salles de cinéma au Québec 1896-2008, Québec, Les Éditions GID, 2009.
Note 2 : Une lanterne magique est une « boîte percée d’une ouverture par laquelle pénètre la lumière extérieure, ou munie d’une source lumineuse interne. La lumière se réfléchit sur un miroir et vient frapper une plaque de verre peinte à la main qui est installée à l’envers à l’opposé de la source lumineuse. Par un phénomène optique, la lumière passe par une lentille et rétablit les images à l’endroit. Ces dernières sont projetées sur un mur ou un drap » (Gallica, Bibliothèque nationale de France).
Inventé par Thomas Edison, le kinétoscope permet de visionner individuellement, à travers une petite fenêtre, des photographies qui donnent une illusion de mouvement (Wikipédia).
Doté d’un gobe-sous, le Mutoscope permet de visionner un film dans une fenêtre à lentille grossissante. À l’aide d’une manivelle, le client contrôle la vitesse de visionnement du film (Wikipédia).
Note 3 : Larrue, Jean-Marc, « Le cinéma des premiers temps à Montréal et l’institution du théâtre », Cinémas, vol. 6, no 1, 1995, p. 119-131.
Note 4 : Gaudreault, André, « L’arrivée du cinématographe lumière en sol canadien », 24 images, no 62-63, 1992, p. 73-76.
Note 5 :Héritage Montréal, Histoire des cinémas de Montréal, 23 novembre 2020.
Note 6 : Encyclopédie du MEM, L’édifice Robillard : premier cinéma du Canada, 21 janvier 2016.
Note 7 : Lanken, Dane, Montreal Movie Palaces : Great Theatres of the Golden Era, 1884-1938, Waterloo, Archives of Canadian Art, 1993.
Note 8 : Labrecque, Jérôme, « Emmanuel Briffa : l’homme des théâtres », Continuité, no 129, 2011, p. 27-30.
Note 9 : Boyer, Louis, Rapport de la Commission royale chargée de faire enquête sur l'incendie du Laurier Palace et sur certaines autres matières d'intérêt général, Québec, s. n., 1927, 31 p.
Note 10 : Atelier d’histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Le cinéma : un loisir ouvrier très prisé dans Hochelaga-Maisonneuve, 11 novembre 2023.
Note 11 : Boyer, Louis, op. cit., p.10.
Note 12 : Pageau, Pierre, op. cit.