Bingo! Un jeu rassembleur au cœur de la vie québécoise

Imaginez : 14 000 personnes occupent le Forum de Montréal, l’ancêtre du Centre Bell. Dans la plus grande fébrilité, elles se préparent à jouer au bingo. Pendant plusieurs décennies, ce jeu a occupé une place importante dans la vie sociale des Québécoises et des Québécois. Voici son histoire.

Loisirs et vie quotidienne

Les origines du bingo

Il y avait des jeux de hasard sur le territoire du Québec actuel bien avant l’arrivée des Français. Certains peuples autochtones s’adonnaient déjà aux jeux de dés ou de plats[note 1], d’osselets[note 2] et de paille[note 3]. C’est toutefois en Italie, à la même époque, lors de la Renaissance, qu’on voit pour la première fois des jeux consistant à former des séries de chiffres aléatoires. Un boulier contenant des numéros à mélanger puis à piger : c’est le principe de base du gioco del lotto (jeu du loto). Apparu en XVIe siècle, il s’agit en quelque sorte de l’ancêtre du bingo.  

Le jeu tel que nous le connaissons aujourd’hui est né lors de fêtes foraines aux États-Unis durant les années 1920[note 4]. On y joue à un jeu nommé « Beano[note 5] ». Chaque joueur reçoit une carte où apparaissent des séries de chiffres, ainsi qu’un sac de haricots. Quelqu’un pige des chiffres et les annonce à voix haute. Les haricots sont alors utilisés pour couvrir les cases affichant les numéros entendus. La personne gagnante est celle qui parvient en premier à obtenir une ligne complète avec ses haricots et crie « Beano! ».  

Edwin S. Lowe, un marchand new-yorkais adepte de ce jeu qui éprouve des difficultés financières durant la Grande Dépression, décide d’organiser des soirées de Beano. C’est à un autre participant aux fêtes foraines américaines, Hugh J. Ward, qu’on attribue le mérite d’avoir fixé les règles du jeu, qu’il a exposées dans un livre publié en 1933.  

Plusieurs théories existent quant à l’origine du mot « bingo ». Une d’entre elles allègue qu’une invitée aux soirées de M. Lowe aurait lancé « Bingo! » plutôt que « Beano! » lors d’une partie. Une autre fait plutôt référence au terme que criaient les pilotes américains de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’ils atteignaient leur cible.  

L’apothéose d’un jeu interdit

Jusqu’au début des années 1960, au Québec, le bingo était condamné par le clergé, comme l’ensemble des jeux de hasard. Parier était alors un acte répréhensible aux yeux de la religion catholique. À partir de la Révolution tranquille, toutefois, les gens désertent de plus en plus la messe et les revenus encaissés grâce à la quête se font nettement moins élevés. Le clergé utilise alors le bingo pour renflouer ses coffres et continuer à entretenir ses églises. On transforme donc des sous-sols d’église en salles de bingo.

Dans les années 1960 et 1970, le bingo devient la principale sortie hebdomadaire de bien des Québécoises, qui y trouvent un lieu de socialisation des plus abordables, en plus de courir la chance de remporter des prix intéressants.

J. E. Prud’homme, surnommé « le roi du bingo », organisait des soirées de bingo géant à Montréal, au Vélodrome ou au Forum, par exemple. Des milliers de personnes pouvaient jouer simultanément.

Le bingo sous le contrôle de Loto-Québec

Il est plutôt mal vu que le clergé organise des soirées de bingo. Après que des scandales ont éclaté à la suite de détournements de fonds, le jeu tombe finalement sous la supervision de Loto-Québec à la fin des années 1970. Cette société d’État avait été créée en 1969 afin de superviser les jeux de hasard. Dorénavant, seuls les organismes sans but lucratif peuvent organiser ces soirées de jeu. Des inspecteurs sont également engagés pour s’assurer que tout se déroule dans les règles. En 1997, Loto-Québec crée la Société des bingos du Québec.

Le déclin du bingo

Au début des années 2000, la multiplication des jeux en ligne accélère le déclin du bingo, qui connaissait déjà moins de succès depuis une décennie. De plus, l’augmentation des coûts de l’immobilier dans les grandes villes fait en sorte que les salles de bingo deviennent beaucoup moins rentables. Finalement, les modifications apportées à la Loi sur le tabac qui entrent en vigueur en 2006 – lesquelles comprennent l’interdiction de fumer dans les lieux publics, notamment les salles de bingo – s’avèrent un facteur déterminant pour la suite des choses. Les salles de bingo étant fréquentées par bon nombre de fumeurs, la chute de l’achalandage est drastique.  

Dans une ultime tentative de raviver l’intérêt des Québécois pour ce jeu, la Société des bingos du Québec invente le Kinzo[note 6], mélange de bingo et de Keno, un jeu de mise[note 7]. Le succès n’est toutefois pas au rendez-vous. En parallèle, des stations de radio communautaires diffusent des parties en ligne, permettant notamment aux habitants de certaines régions isolées de s’y adonner et aux communautés de financer des activités. 

Si les adeptes de la première heure demeurent fidèles, les nouvelles générations boudent ce loisir d’une autre époque. Gageons toutefois que les jeux de hasard, qui ont traversé l’histoire, n’ont pas dit leur dernier mot.

Notes

Note 1 : Des noyaux de prunes sont peints en blanc d’un côté et en noir de l’autre. Ils sont disposés dans un plat qu’on heurte par terre, laissant à découvert une certaine couleur. Chaque joueur s’étant attribué une couleur, le gagnant est celui qui a vu le plus souvent celle-ci. (Labrosse, Michel, Les Loteries... de Jacques Cartier à nos jours : la petite histoire des loteries au Québec, Montréal, Stanké, 1985, 208 pages.)

Note 2 : Principe similaire au jeu de plats, mais avec de petits os, lissés et aplatis, peints en noir d'un côté et en blanc de l'autre. Séguin, Robert-Lionel, Les jouets anciens du Québec, Montréal, Léméac, 1976.

Note 3 : Comme le jeu d’osselets, mais on lance les bouts de paille avec les mains plutôt que d’utiliser un plat.

Note 4 : Radio-Canada Ohdio, « Le bingo au Québec, une vraie passion collective pendant 30 ans », Aujourd’hui l’histoire (émission diffusée le 15 septembre 2017).

Note 5 : Société des loteries et des jeux de l’Ontario, « L’origine du bingo », Jouez Sensé, 2025.

Note 6 : Version rafraîchie du bingo. Le jeu est plus rapide et les gens peuvent jouer dans plusieurs salles de bingo à travers le Québec simultanément.

Note 7 : Le Keno consiste à marquer d’une croix ses numéros préférés sur une carte de jeu et à miser de l’argent sur ces numéros lors des tirages.