En 1957, la culture au Québec fleurit. En mars naît le Conseil des arts du Canada. En avril, Ludmilla Chiriaeff fonde Les Grands Ballets Canadiens, première troupe de danse classique. Les salles de cinéma projettent Le Survenant. Cerise sur le gâteau : Gratien Gélinas fonde la Comédie-Canadienne[note 1].
Grâce à l'aide financière de la populaire Brasserie Dow[note 2] et à une subvention du gouvernement Duplessis, Gratien Gélinas fonde la Comédie-Canadienne en 1957. Le théâtre élit domicile dans l’ancien édifice du sulfureux Théâtre Gayety, rue Sainte-Catherine, haut lieu montréalais du burlesque à l’américaine depuis 1912.
Le créateur des populaires personnages de Tit-Coq et de Fridolin investit ainsi un bâtiment qu’acquiert en parallèle Wilfrid Gagnon (président de Dow) des mains de Jean Grimaldi, lui-même propriétaire depuis 1953 du théâtre et de la salle de cinéma Radio-Cité.
Théâtre français, théâtre « de chez nous » et théâtre bilingue
C'est L’alouette, pièce de Jean Anouilh, qui inaugure la première saison de la Comédie-Canadienne, dans une mise en scène de Gratien Gélinas lui-même. Le court programme de la soirée, tout en sobriété, aligne les noms de comédiens biens connus à l’époque ou appelés à le devenir, parmi lesquels Robert Gadouas, Jacques Godin, Dyne Mousso et Gilles Pelletier.
Même s’il choisit une pièce du répertoire français à l’occasion de l’ouverture du théâtre, Gratien Gélinas souhaite offrir, avec la Comédie-Canadienne, un espace théâtral consacré aux créations canadiennes francophones et anglophones.
Dans la revue Relations[note 3], Georges-Henri d’Auteuil écrit à cet égard:
Pour l’inauguration de la Comédie canadienne, on aurait pu désirer la création d ’une œuvre de chez nous. Mais le choix de l'Alouette d’Anouilh était assez judicieux : auteur moderne et bien connu, sujet toujours populaire, ici [l’histoire de Jeanne d’Arc], et accessible à tous, enfin, possibilité, à cause de l’abondante distribution, de réunir une brillante pléiade de quelques-uns des meilleurs comédiens de Montréal.
Les saisons suivantes feront effectivement place aux « œuvres de chez nous » tout en restant ouvertes aux scènes canadienne-anglaise et de France : mentionnons pour exemples la comédie musicale politico-satirique My Fur Lady, créée en 1957 par un groupe d’étudiants de l’Université McGill; Le gibet, comédie du jeune Jacques Languirand (1958); Florence, de Marcel Dubé (1960); un « festival Camus » (1962) produit par la prolifique compagnie théâtrale Le Théâtre-Club; Les temples, comédie dramatique de Félix Leclerc (1966); ainsi que Médium saignant, de Françoise Loranger (1970).
De Strindberg aux marionnettes
Si elle se place sous le signe de la diversité nationale, la Comédie-Canadienne mélange aussi les genres théâtraux. La collection de ses programmes à BAnQ en offre un échantillon éloquent : on y trouve du théâtre classique, avec des œuvres de Molière, de Racine, de Strindberg et de Faulkner, tout autant que des programmes de style cabaret. On y accueille en 1966 un cycle de quatre conférences de l’historien et critique littéraire Henri Guillemin portant respectivement sur Blaise Pascal, Jean Racine, Paul Claudel et l’affaire Dreyfus. La même année, le théâtre reçoit la troupe du Théâtre de marionnettes de Salzbourg, l’un des plus anciens théâtres d’art marionnettiste.
« Tours de chant » et grands concerts
Musique et voix convergent aussi à la Comédie-Canadienne, en faisant une salle de spectacle multifonction. Ainsi en juillet 1962, le renommé trompettiste Miles Davis y ouvre la Semaine du jazz de Montréal. L’année suivante, c’est Léo Ferré qui y triomphe sur scène. Puis, trois ans plus tard, une jeune Miriam Makeba exilée d’Afrique du Sud, porte-voix anti-apartheid, inaugure une suite de concerts donnant la part belle aux grandes voix de l’époque : Jacques Brel, Gilles Vigneault, Pauline Julien, Monique Leyrac, Barbara, Serge Reggiani, etc.
La touche graphique
Dernier art, et non le moindre, à converger au coin des rues Saint-Urbain et Sainte-Catherine : le design graphique. On trouve en effet, parmi les programmes de la Comédie-Canadienne, des créations originales des artistes visuels Normand Hudon, Guy Lalumière et Claude Fleury.
Au moment de la fondation de la Comédie-Canadienne, Normand Hudon était déjà un caricaturiste de presse reconnu et une figure médiatique populaire. À l’instar de son ami Robert LaPalme, aussi caricaturiste, il avait auparavant illustré quelques programmes du Théâtre-Club, par exemple pour la pièce Topaze de Marcel Pagnol.
Un peu moins connu au sein des cercles populaires, le peintre Claude Fleury, ami et collaborateur de Gilles Vigneault, a pour sa part réalisé la maquette graphique du programme du concert de ce dernier en 1965.
Enfin, un jeune Guy Lalumière participe à l’aventure de la Comédie-Canadienne en créant les élégantes lignes graphiques du programme de la représentation anglaise de Bousille et les justes. Diplômé en 1953 de l’École des beaux-arts de Montréal, ce jeune artiste fondera l’année suivante le studio Guy Lalumière, qui offrira des créations en communication visuelle, en graphisme et en photographie jusqu’au début des années 1980.
La postérité
Au terme d'années fastes pendant lesquelles le théâtre québécois se structure autour de nouvelles compagnies professionnelles et de nouveaux lieux de diffusion, la Comédie-Canadienne cède sa place au Théâtre du Nouveau Monde en 1972.
On voit bien que Gratien Gélinas, avec sa Comédie-Canadienne, a su décloisonner les arts et les genres tout en rapprochant les deux solitudes dans un lieu de création partagé; en cela, à l’instar d’autres citoyens engagés de sa génération, il orchestre culturellement, tout en douceur, la Révolution tranquille. C’est en tout cas ce que nous murmurent les programmes de spectacles de la Comédie-Canadienne, petits témoins de papier conservés précieusement par BAnQ.
Consultez les programmes de la Comédie-Canadienne disponibles sur BAnQ numérique
Sources consultées
[Note 1] Les sources historiques et les sources secondaires utilisent diverses graphies pour désigner le théâtre de Gratien Gélinas : « Comédie Canadienne », « Comédie-Canadienne » et « Comédie canadienne ». Dans ce texte, nous privilégions la variante « Comédie-Canadienne », qui semble avoir été la plus utilisée.
[Note 2] « Quelques semaines après la conférence de presse de janvier 1957, l'honorable Wilfrid Gagnon lui téléphona pour lui apprendre que la brasserie Dow était prête à lui avancer la somme de 250 000 dollars pour l'achat d'un théâtre. Puis, les dons se succédèrent. Le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, promit une subvention de 100 000 dollars répartie sur quatre ans, tandis que les [sic] Conseil des Arts de Montréal offrait 40 000 dollars. Entretemps, il avait été décidé d'acheter l'ancien Gayety, rebaptisé le Radio City. La brasserie Dow avança un autre quart de million pour rénover cette salle de music-hall. » Le Droit, 10 mai 1958, cahier 3, p. 8-9.
[Note 3] Georges-Henri d’Auteuil, « Sur trois spectacles », Relations, Montréal, Pères de la Compagnie de Jésus, avril 1958, p. 102.
Pour en savoir plus:
Bourdage, Martine, « Du Gayety au Théâtre du Nouveau Monde : histoire d’un lieu remarquable » dans Théâtre du Nouveau Monde : inauguration mai 1997, programme de spectacle, Montréal, Théâtre du Nouveau Monde, 1997.
D’Auteuil, Georges-Henri, « Sur trois spectacles », Relations, Montréal, Pères de la Compagnie de Jésus, avril 1958.
Gélinas, Michel, « La Comédie-Canadienne », sur le site Montreal Concert Poster Archive. https://montrealconcertposterarchive.com/comedie-canadienne, consulté le 15 juin 2025.
Prince, Jacques, « Acquisitions récentes à la Division des archives privées » dans À rayons ouverts, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, no 36 (octobre-décembre 1996), p. 2.
« Un centenaire : du Gayety au TNM », sur le site du Théâtre du Nouveau Monde. https://tnm.qc.ca/traces/un-centenaire-du-gayety-au-tnm, consulté le 15 juin 2025.
Vicq, Victor, « Le Théâtre de la Comédie-Canadienne : un miracle dans la vie artistique du Canada », Le Droit, Ottawa, 10 mai 1958, cahier 3, p. 8-9.