Très bien accueillis par la critique et le public, finalistes ou lauréats de prix importants : ces cinq romans ont connu du succès dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui moins lus, ils n’ont pourtant rien perdu de leur pertinence. Voici cinq livres signés par des romancières d’ici qui méritent d’être redécouverts.
Maryse, de Francine Noël, 1983
Débat linguistique, crise d’Octobre, lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes, accès à l’éducation pour toutes et tous : voilà la toile de fond sur laquelle se tisse l’intrigue de ce premier roman de Francine Noël. De 1968 à 1975, on y suit une jeune femme d’origine modeste étudiante en littérature, puis professeure au cégep. Après une relation amoureuse avec un homme égoïste, révolutionnaire en pantoufles, Maryse s’épanouit, malgré les épreuves, notamment grâce à l’amitié et à la découverte de l’écriture.
À travers la quête d’identité de son personnage, Francine Noël critique la société québécoise et affirme ses préoccupations féministes, tout en se moquant au passage du milieu universitaire et de la bourgeoisie.
À lire pour le regard acéré sur la société de l’époque et le portrait d’une jeune femme qui y cherche ses repères.
Finaliste du Prix du Gouverneur général – Romans et nouvelles de langue française, 1983.
Prolongez votre lecture avec la suite de Maryse : Myriam première, 1987.
Laura Laur, de Suzanne Jacob, 1983
C’est en empruntant différents points de vue qu’on tente de tracer le portrait de la farouche et énigmatique Laura. Racontée par quatre hommes (frères et amants) qui croient l’avoir bien connue, elle ne se laissera pas apprivoiser, gardant jalousement ses mystères.
Le style de Suzanne Jacob est direct, fait de phrases souvent courtes, mais denses. Cette simplicité n’est qu’apparente, puisqu’en changeant de narrateur, on navigue aussi entre les temps de verbe et les vocabulaires en plus de passer d’une narration tantôt à la première personne, tantôt à la troisième.
À lire pour le personnage féminin libre et irrévérencieux.
Prix du Gouverneur général – Romans et nouvelles de langue française, 1983
Prix Québec-Paris, 1983
Osther, le chat criblé d’étoiles, de France Vézina, 1990
Une narratrice de 12 ans trop lucide pour son âge et qui manie avec brio les jeux sur le langage : ça vous rappelle peut-être un autre écrivain québécois, masculin celui-là. À la parution de ce premier roman, certains ont en effet comparé France Vézina à Réjean Ducharme. Mais attention, celle qui est aussi poétesse et dramaturge a une voix bien à elle.
Dans ce récit, nous faisons la connaissance de trois générations de femmes. Il y a d’abord la jeune Alice qui jette un regard critique sur les membres de sa famille hautement dysfonctionnelle, en particulier sur sa mère, qu’elle déteste. Puis cette dernière, Zoé, qui a fui le domicile familial en compagnie de son frère jumeau avec lequel elle entretient des rapports incestueux. Enfin, Marie, la grand-mère, seulement évoquée puisqu’elle s’est suicidée, abandonnant ses enfants.
À lire pour la narratrice, sa révolte et ses excès.
Finaliste du Prix du Gouverneur général – Romans et nouvelles de langue française, 1990
Le bruit des choses vivantes, d’Élise Turcotte, 1991
Albanie, séparée depuis peu, connaît avec sa fille Maria, trois ans, une relation presque symbiotique. Sa vie se déroule entre angoisse face à la détresse et aux catastrophes du monde extérieur, et émerveillement devant la découverte des mots par son enfant. C’est Maria et la réalité simple des choses du quotidien qui permettent à la jeune mère de rester forte.
Avant ce premier roman, Élise Turcotte avait publié des nouvelles, mais aussi des recueils de poèmes, dont deux lui ont valu le prix Émile-Nelligan. La poésie est bien présente dans le style minimaliste et délicat du Bruit des choses vivantes.
À lire pour la plume fine et la beauté des mots, pour la tendresse et pour le courage qui fait face au désespoir.
Homme invisible à la fenêtre, de Monique Proulx, 1993
Le narrateur, Max, est peintre. Devenu paraplégique à la suite d’un accident, il vit seul dans un appartement dont il ne sort pas. Chez cet homme cynique gravite une galerie de personnages fascinants, des écorchés. Ils se confient à Max qui, lui, s’inspire de leur détresse pour créer ses tableaux. Hors de son univers clos, dans l’immeuble d’en face, vient de s’installer une ancienne amante qui lui rappelle sa vie d’avant la paralysie et lui apporte un peu d’espoir.
Mal de vivre, culpabilité, solitude, difficultés à communiquer, prison des apparences… Tout cela est traité avec finesse.
À lire pour la maîtrise et les personnages nuancés.
Prix Québec-Paris, 1993
Prix des libraires du Québec, 1994
Entre autres.
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Sources
BOIVIN, Aurélien, « L’art selon Monique Proulx », Québec français, no 90, été 1993, p. 114-115.
BOIVIN, Aurélien (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 7 : 1981-1985, Montréal, Fides, 2003, p. 518-519, 587-590.
BOIVIN, Aurélien (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 8 : 1986-1990, Montréal, Fides, 2011, p. 645-646.
BOIVIN, Aurélien (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 9 : 1991-1995, Montréal, Fides, 2018, p. 88-90, 404-406.
BORDELEAU, Francine, « Monique Proulx et la traversée des apparences », Lettres québécoises, no 70, été 1993, p. 5-6.
CORRIVEAU, Hugues, « La vérité des choses réelles », Lettres québécoises, no 67, automne 1992, p. 9-10.
CÔTÉ, Lucie, « Élise Turcotte : une belle voix s’élève », La Presse, dimanche 13 octobre 1991, p. C 1.
LEQUIN, Lucie, « Vivre malgré tout », Voix et images, vol. 19, no 1 (55), automne 1993, p. 204-207.
MARTEL, Réginald, « Alice au pays… de France Vézina », La Presse, samedi 3 mars 1990, p. K1.
MILOT, Louise, « Laura Laur de Suzanne Jacob ou "Comment nommer sans dire" », Lettres québécoises, no 32, hiver 1983–1984, p. 23-25.
MILOT, Louise, « Un premier roman qui a du souffle », Lettres québécoises, no 58, été 1990, p. 17-18.
OUELLETE-MICHALSKA, Madeleine, « Suzanne Jacob – Mais qui est donc Laura Laur? », Le Devoir, samedi 10 septembre 1983, p. 17.
POULIN, Andrée, « De la famille et des mille manières d’en parler », Lettres québécoises, no 64, hiver 1991-1992, p. 22–23.