Petite-Bourgogne : histoire du quartier sur fond de jazz

Berceau historique des communautés noires du Québec, la Petite-Bourgogne reste trop peu connue. Stimulé par l’industrialisation, ce quartier de Montréal se transforme pour devenir au début du XXe siècle l’une des plaques tournantes du jazz en Amérique du Nord.

Histoire du Québec (1945-1979) Musique Jazz et blues
Oscar Peterson, pipe au bec, jouant du piano. Un batteur est visible en arrière-plan. Il porte des lunettes fumées.
Oscar Peterson, 1963. Archives nationales à Montréal, fonds La Presse (P833, S2, D4322) Photo : Roger St-Jean.

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À écouter pendant la lecture : Night Train par le Oscar Peterson Trio

L’effet des chemins de fer

La Petite-Bourgogne, appelée alors Sainte-Cunégonde, puis quartier Saint-Antoine, est aux premières loges de l’industrialisation de Montréal. Voisinant le canal de Lachine, dans le sud-ouest de l’île, le village connaît un boom industriel en attirant une diversité de grandes entreprises et de travailleurs à la recherche d’emplois. Cet essor s’intensifie avec l’expansion du chemin de fer à Montréal vers le milieu du XIXe siècle, au moment où des joueurs importants s’établissent dans la ville. La compagnie du Grand-Tronc, par exemple, fait construire en 1848 la gare Bonaventure, sur la rue Saint-Jacques. La ville profite de cet élan pour consolider son rôle déterminant dans l’économie nord-américaine.

La connexion de Montréal au reste du Canada et aux États-Unis par ses voies maritimes et ferroviaires permet la venue d’un grand nombre d’immigrants. En 1889, la Pullman Palace Company s’installe à Montréal et engage principalement des membres des communautés noires comme porteurs dans les trains. Ces occasions d’emploi, conjuguées à l’abolition de l’esclavage aux États-Unis en 1865, favorisent l’établissement de communautés afrodescendantes à Montréal. Ces dernières s’installent principalement à proximité des gares, soit dans le quartier de la Petite-Bourgogne[note 1]

L’influence des organismes

La majorité des hommes vivant dans le quartier sont employés comme porteurs dans les trains. Les conditions de travail difficiles et les maigres salaires maintiennent les travailleurs dans une situation de précarité sociale et économique. Dans ce contexte, la population se mobilise en créant de nombreuses associations communautaires. Le Coloured Women’s Club, fondé en 1902, devient le premier organisme œuvrant pour les droits des personnes noires au Québec. La grande présence de femmes dans les organismes s’explique par le fait que les hommes embauchés comme porteurs travaillent souvent à l’extérieur de la ville. 

En 1907 est érigée la première église constituée par et pour la communauté noire. Toujours en fonction à ce jour, l’Union United Church occupe une place déterminante dans l’histoire du quartier. Cette église s’est transformée en quelques années en un véritable foyer communautaire, favorisant ainsi la création de diverses associations[note 2]. En poste de 1923 à 1968, le révérend Charles Este, cherchant à surmonter l’isolement et à combattre les injustices, a joué un rôle central dans la mise sur pied de ce lieu consacré à la solidarité.

Le révérend Este contribue à un accroissement significatif du soutien de l’Église à la collectivité. Il participe à l’établissement de nombreux clubs et chorales en collaboration avec les organismes affiliés à la congrégation. En faisant la promotion de l’éducation et de la pratique de la musique, Este œuvre à contrer les enjeux de la discrimination[note 3].

L’un des groupes orbitant autour de l’Union United Church est l’Universal Negro Improvement Association (UNIA). Cette entité vise à renforcer les capacités des individus en mettant en place un espace de soutien et de fraternité[note 4]. Outre l’éducation, la musique joue un rôle déterminant dans ses activités. Les différentes rencontres hebdomadaires comprennent des périodes où la chorale, l’orchestre ou encore le boys band de l’UNIA offrent des prestations aux membres. 

Ce lieu de création et d’apprentissage contribue au développement de nouvelles compétences pouvant favoriser la mobilité sociale des membres de la communauté. L’un des exemples les plus probants de l’effet positif de ces activités est sans aucun doute le cas de la famille Peterson. 

Une figure marquante du quartier : Oscar Peterson

Né en 1925 d’un père porteur pour la Canadian Pacific Railway et d’une mère domestique dans les familles aisées de Montréal, Oscar Peterson est le quatrième d’une fratrie de cinq. Tous les enfants Peterson reçoivent une formation au piano et à la trompette. Oscar ayant contracté la tuberculose à l’âge de sept ans, son père décide de prioriser le piano afin de ménager ses poumons et de ne pas aggraver son état de santé[note 5]

La famille Peterson, qui fait partie de la congrégation de l’Union United Church, participe activement à la vie communautaire. Daisy, la grande sœur d’Oscar, s’implique longtemps comme professeure de musique pour l’UNIA. Elle enseigne notamment le piano à un certain Oliver Jones, un autre futur pianiste de renom de la Petite-Bourgogne. Trois des frères Peterson, dont Oscar, sont membres du boys band mis en place par l’UNIA[note 6]. L’icône du jazz offre donc ses premières prestations dans le cadre des activités de l’église.  

Son parcours professionnel prend rapidement un tournant. En 1939, à l’âge de 14 ans, Oscar remporte une compétition nationale de musique. On lui propose de jouer tous les jours pendant une semaine à la radio CKAC de Montréal[note 7]. Cette occasion lui ouvre la voie vers une  brillante carrière. En plus de jouer dans les clubs les plus courus de Montréal, comme l’Alberta Lounge, il se voit offrir par le producteur Norman Granz de participer à son événement Jazz at Carnegie Hall à New York. À partir de cette époque, la notoriété d’Oscar Peterson est sans égale à Montréal. Le plus grand jazzman de la ville laisse derrière lui le sillon de sa profonde influence sur le milieu de la musique montréalais. 

Le « Harlem du Nord »

Que des musiciens de renom comme Oscar Peterson ou Oliver Jones émergent à Montréal à cette époque n’est pas un hasard. Toute la ville – et particulièrement la Petite-Bourgogne – est depuis le début des années 1920 un centre névralgique de la vie nocturne nord-américaine. Cette effervescence s’explique notamment par le fait que la production et la vente d’alcool sont légales au Québec, contrairement aux États-Unis et au reste du Canada, où elles sont prohibées.

Mais la prohibition n’est pas le seul facteur influençant la vitalité de Montréal. Entre 1920 et 1930, le quartier de Harlem (New York) vit une véritable renaissance culturelle. Pendant cette période, un grand nombre d’artistes et d’intellectuels noirs s’y installent. Montréal profite de cette effervescence grâce à sa connexion ferroviaire. La vitalité du quartier new-yorkais conjuguée à l’absence de prohibition au Québec forge la réputation festive et bouillonnante de Montréal à l’international.

Les chemins de fer qui ont attiré tant de travailleurs pendant la deuxième moitié du XIXe siècle ont soudainement une incidence tout autre sur le quartier. Le jazz venant de Harlem atterrit dans les clubs montréalais qui ont pignon sur rue à proximité des gares, dont le Rockhead’s Paradise, le Nemderoloc, le Café St-Michel, l’Utopia Club ou encore le Terminal Club. Chacun à sa façon, ces clubs font vibrer la métropole par les mélodies énergiques des big bands et au son frénétique du swing, puis du bebop. 

Le parcours de la Petite-Bourgogne a été tracé par la résilience active de ses habitants et leur capacité de s’organiser. Sous le fardeau des injustices, la communauté noire du quartier s’est élevée en créant des espaces reflétant les besoins et les aspirations de ses membres. Bien que de grands travaux de revitalisation urbaine aient métamorphosé le quartier à partir des années 1960 et 1970, des traces de sa riche histoire sont toujours bien visibles aujourd’hui. Depuis plusieurs années, des murales honorant l’héritage afrodescendant ont été peintes aux quatre coins du quartier. Ces œuvres rappellent la vitalité culturelle de la Petite-Bourgogne et l’apport immense de ses habitants à l’histoire du Québec.

Bibliographie

BERTLEY, June, « The role of the Black community in educating Blacks in Montreal, from 1910 to 1940, with special reference to Reverend Dr. Charles Humphrey Este », mémoire de maîtrise, Montréal, Université McGill, 1982. 

ESTE, David C., « The Black Church as a Social Welfare Institution: Union United Church and the Development of Montreal’s Black Community, 1907-1940 », Journal of Black Studies, vol. 35, no 1, 2004, p. 3-22. 

JUNEAU, Francis, « Il était une fois le jazz », Le Devoir, 1er juin 1987, p. 28-30. 
 
LEES, Gene, Oscar Peterson: the Will to Swing, Toronto, Key Porter Books, 2000, 328 p.

LINTEAU, Paul-André, Une histoire de Montréal, Montréal, Éditions du Boréal, 2017, 357 p.

MOSES, Maranda, Proud Past Bright Future, Montréal, Union United Church, 2008, 193 p.

WILLIAMS, Dorothy W., The Road to Now: A History of Blacks in Montreal, Montréal, Véhicule Press, 1997, 235 p. 

Sources consultées

[note 1] Dorothy W. Williams, The Road to Now: A History of Blacks in Montreal, Montréal, Véhicule Press, 1997, p. 34-35.

[note 2] David C. Este, « The Black Church as a Social Welfare Institution: Union United Church and the Development of Montreal’s Black Community, 1907-1940 », Journal of Black Studies, vol. 35, no 1, 2004, p. 13. 

[note 3] Maranda Moses, Proud Past Bright Future, Montréal, Union United Church, 2008, p. 21-22.

[note 4] June Bertley, « The role of the Black community in educating Blacks in Montreal, from 1910 to 1940, with special reference to Reverend Dr. Charles Humphrey Este », mémoire de maîtrise, Montréal, Université McGill, 1982, p. 83.

[note 5] Francis Juneau, « Il était une fois le jazz », Le Devoir, 1er juin 1987, p. 28. 

[note 6] June Bertley, « The role of the Black community in educating Blacks in Montreal, from 1910 to 1940, with special reference to Reverend Dr. Charles Humphrey Este », mémoire de maîtrise, Montréal, Université McGill, 1982, p. 117.

[note 7] Gene Lees, Oscar Peterson: the Will to Swing, Toronto, Key Porter Books, 2000, p. 41.