Le testament politique de Chevalier de Lorimier : un document clandestin

Le testament politique de François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier constitue un document déterminant dans l’histoire de la commémoration des Patriotes. Découvrez le parcours insoupçonné de ce texte remarquable.

Histoire du Québec (1760-1867) Politique
Un homme pose la tête sur ses genoux, assis sur un lit dans une cellule de prison.
Intérieur d’une cellule pour condamné à mort à la prison au Pied-du-Courant, prison des Patriotes [avant 1913]-1939. Archives nationales à Montréal, Fonds La Presse (P833,S3,D795). Photographe non-identifié.

Ultime témoignage de la prison au Pied-du-Courant

François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier est capturé par les soldats britanniques pendant une insurrection patriote en novembre 1838, près de la frontière américaine. On l’accuse rapidement en conseil de guerre d’avoir suscité la rébellion. Il est déclaré coupable de haute trahison et on le condamne à la peine de mort. 

Le patriote rédige son testament politique quelques heures avant sa pendaison à la prison du Pied-du-Courant à Montréal. Le condamné adresse cette déclaration à ses compatriotes afin de préserver sa réputation et sa mémoire, mais aussi pour que ses motivations politiques ne soient pas déformées par le camp ennemi. Le document se termine d’ailleurs par le fameux « Vive la liberté, vive l’indépendance! ». À l’époque, les patriotes combattaient notamment pour l’autonomie du Canada face à la Couronne britannique.

Le mystérieux parcours d’une copie

La version originale de la lettre signée par de Lorimier n’a jamais été officiellement retrouvée. La découverte en 2017 d’une copie aux Archives nationales à Rimouski est tout à fait exceptionnelle. 

Cette transcription est découverte dans une boîte du fonds d’archives du Séminaire de Rimouski. Il s’agirait d’une des versions les plus anciennes existant. Fait encore plus surprenant, elle aurait été recueillie en 1840 par un agriculteur analphabète, Lambert Richard, de Saint-Pascal, dans le Kamouraska.

Le testament a ensuite été transmis de génération en génération jusqu’à ce que le prêtre David-Alexandre Michaud, de Saint-Octave-de-Métis, en hérite et le dépose aux archives du Séminaire en 1937. Pendant toutes ces années, le testament a dormi dans une boîte.

En plus du texte de Lorimier, on y trouve une copie du discours prononcé sur l’échafaud par le patriote Charles Hindenlang, qui a été pendu en même temps que de Lorimier. Nous savons que Hindenlang voulait que son discours soit recopié par d’autres prisonniers afin d’améliorer ses chances d’être distribué à l’extérieur des murs. 

Extrait du journal « Le Canadien », Québec, 18 février 1839. Bibliothèque nationale (site Grande Bibliothèque), (JOU 10020 CON ICM).

Les signatures et paraphes de Hindenlang et de De Lorimier sont des retranscriptions. Cela confirme néanmoins que la personne qui a reproduit les textes avait accès aux documents originaux. On peut donc émettre l’hypothèse qu’un prisonnier ou un proche des condamnés a effectué rapidement une copie.

Diffuser les idéaux

En 1839, le Bas-Canada était toujours sous l’emprise de la loi martiale à la suite des événements de 1837-1838. Le testament, avec toute sa résonance politique, n’a pu circuler librement au lendemain de la mort de De Lorimier. Il a plutôt eu une vie clandestine dans les années qui ont suivi. La veuve de De Lorimier, avec l’aide du patriote exilé Ludger Duvernay, en aurait fourni une copie à un journal du Vermont favorable aux patriotes, le North American, qui l’a publié en anglais. Une version de ce testament, sans le discours de Hindenlang, a par ailleurs été retrouvée dans le fonds Société d’archéologie et de numismatique de Montréal.

Par la suite, le texte est tombé dans l’oubli pendant plusieurs années. James Huston en fait mention dans son Recueil de littérature canadienne en 1848, mais il a fallu attendre la parution, en 1884, de l’ouvrage de L-O David intitulé Les Patriotes de 1837-1838 pour remettre définitivement à l’avant-plan l’auteur du testament politique, de façon héroïque.

Comment cette copie du testament a-t-elle pu circuler, en pleine crise de la loi martiale, et se retrouver discrètement chez un agriculteur analphabète de Saint-Pascal alors que le Kamouraska a été relativement pacifique pendant les rébellions de 1837-1838? Est-ce que cet exil des grands centres a permis de sauver le document? Les historiens et archivistes ont encore beaucoup de travail à faire pour trouver réponse aux questions entourant le testament de Chevalier de Lorimier.

Sources consultées

DESBIENS, Marie-Frédérique, Dernières lettres de Chevalier de Lorimier, édition critique et commentée, Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval, 2000, 165 p.

DESCHÊNES, Gaston, Le mouvement patriote sur la Côte-du-Sud, Société d’histoire de la Côte-du-Sud, coll. « Les cahiers d’histoire », 2015, 137 p.

GALARNEAU, Claude, Charles Hindenlang, dans le Dictionnaire biographique du Canada [en ligne], (page consultée le 16 mai 2018).

LORIMIER, Chevalier de, 15 février 1839 : lettres d'un patriote condamné à mort / édition préparée par Marie-Frédérique Desbiens et Jean-François Nadeau, Comeau & Nadeau, 2001, 125 p.