Hydro-Québec brille par ses archives

Hydro-Québec célèbre son 60e anniversaire. Depuis 1963, la société d'État a révolutionné la production de l’électricité au Québec et a fait l’histoire de la province. Rencontre avec Martine Rodrigue, conseillère en gestion de l’information et des archives.

Histoire du Québec (1945-1979) Sciences et technologies Archives de l'état civil
Barrage de la Manic 5, vers 1969
Barrage de la Manic 5, vers 1969. Archives nationales à Montréal, fonds Antoine Desilets (P697, S1, SS1, SSS8, D1). Photographe : Antoine Desilets.
Photo : Antoine Desilets

Depuis quand conserve-t-on les archives de la société d’État ?

En matière de gestion de l’information, Hydro-Québec a été avant-gardiste.  L’entreprise appliquait un plan de classification et un calendrier de conservation des documents avant même l’entrée en vigueur de la Loi sur les archives (1983).  Le souci de préserver adéquatement le patrimoine archivistique était présent dès la création d’Hydro-Québec. 

Comment tout cela a commencé ?

Avant 1944, les grandes compagnies d’électricité appartenaient à une petite élite. Le marché de l’électricité était dispendieux, de qualité questionnable et restreint aux zones urbaines. Afin de répondre aux plaintes et doléances de certains intellectuels sur la mainmise et les abus du secteur privé, le gouvernement crée en 1934 une commission d’enquête (Commission Lapointe) sur la « question hydro-électrique ». Les résultats réussissent à convaincre celui-ci de la nécessité d’exproprier Montreal Light, Heat and Power Consolidated devenue principal actionnaire de Beauharnois Light, Heat & Power Company à la suite d’un scandale politico-financier. 

Photo : Hydro-Québec
Prise de possession de Montreal Light, Heat and Power consolidated. Monsieur T. Damien Bouchard, président, et les commissaires, avril 1944 (Détail). Archives Hydro-Québec, Commission hydroélectrique de Québec (H02/701448/20001-4). Photographe : inconnu.

La Commission hydro-électrique est née. Toutefois, la société d’État ne contrôle alors qu’une portion du marché de l’électricité dans la grande région de Montréal.  Or, les gouvernements qui se succèdent comprennent que le développement économique et social du Québec dépend du développement de son réseau électrique sur l’ensemble du territoire. 

Puis en 1963, la société d’État devient Hydro-Québec et s’agrandit en acquérant des dizaines de compagnies et coopératives d’électricité qui incluaient également des actifs et documents remontant au XXe, XIXe et même XVIIe siècle. 

Aux premiers jours de sa création, Hydro-Québec devait intégrer et gérer les actifs de deux importantes compagnies créées respectivement en 1901 et 1902. Or, ces actifs étaient des barrages, des équipements, des terrains, du mobilier, mais également des documents d’archives. 

Les documents ont été acheminés vers Hydro-Québec via des caisses dont le contenu devait être exploré, inventorié et organisé… d’où la richesse du patrimoine archivistique d’Hydro-Québec.  Aujourd’hui, le Centre d’archives d’Hydro-Québec totalise près 4 kilomètres linaires de documents qui couvrent plus de 250 ans d’histoire.

Que conserve le Centre d’archives d’Hydro-Québec ?

Actuellement, le Centre d’archives d’Hydro-Québec gère et conserve des documents analogiques, c’est-à-dire les documents qui ne sont pas numériques. Nos documents administratifs, légaux et de relations publiques ressemblent à ceux conservés par la plupart des entreprises alors que nos documents d’exploitation regroupent surtout des études techniques, plans et données d’exploitation propres aux activités et à la mission d’Hydro-Québec, soit produire, transporter et distribuer de l’électricité. 

Peut-on avoir accès à tous les documents dans vos archives ?

Plusieurs sont accessibles. En revanche, pour des raisons de confidentialité et de sécurité, certains documents ne sont pas accessibles aux usagers ni à certains groupes d’employés.  La gestion de barrages, réservoirs et centrales implique forcément la gestion de données et de renseignements sensibles à protéger. Cette mesure crée parfois de l’incompréhension et des déceptions, mais en contrepartie, elle démontre toute la vigilance accordée par Hydro-Québec pour assurer la protection de tous et chacun.

Quels sont les documents les plus consultés?

Les documents d’archives les plus populaires demeurent les photographies. Nous en avons plus d‘un demi-million sur plus d’un siècle. Nos chercheurs demandent aussi des rapports d’activité et journaux produits par Hydro-Québec et les compagnies nationalisées en 1944 et 1963.  Ces documents offrent une perspective bien étayée du parcours d’Hydro-Québec depuis sa création. 

Quels sont les projets importants de Hydro-Québec que l’on peut trouver dans vos fonds?

Dès l’automne 1963, près d’un demi-million d’abonnés profitent d’une baisse de tarifs d’électricité alors qu’Hydro-Québec s’affaire à développer un réseau de qualité pour l’ensemble du territoire. De nombreuses lignes sont modernisées et standardisées selon les normes en vigueur. 

Photo : Claude Gaboury
Monteur de lignes électriques à Saint-Henri de Lévis, 1977 (détails). Archives nationales à Québec, fonds Ministère des Communications (E10,S44,SS1,D77-187). Photographe : Claude Gaboury.

Lors des décennies 1960 et 1970, Hydro-Québec multiplie les exploits techniques et technologiques en lançant de grands projets hydroélectriques. Par exemple, le barrage Daniel-Johnson (Manic-5) inauguré en 1969 résulte d’un génie technique et architectural sans pareil avec ses voûtes et contreforts uniques au monde. Quatre ans plus tôt, l’ingénieur Hydro-québécois Jean-Jacques Archambault avait réussi à pousser la tension des lignes jusqu’à 735 KV afin de diminuer les pertes d’électricité lors du transport à partir de la Côte-Nord. Cette réussite représentait aussi une première mondiale.     

Photo : Armour Landry
Jean Lesage, Premier ministre du Québec, actionne la manette pour la mise sous tension de la ligne 735 kV, 29 novembre 1965. Archives nationales à Montréal, fonds Armour Landry ( P97,S1,D19592-19593). Photographe : Armour Landry.

Il y a aussi le chantier de la Baie James situé à 1000 km au nord de Montréal.  C’était un chantier énorme qui comptait entre 4000 et 6000 travailleurs (hommes et femmes) qu’il fallait loger et nourrir quotidiennement dans les années 1970. À ce jour la centrale souterraine Robert-Bourassa (LG-2) demeure la plus puissante au monde.

Et toi, est-ce que tu as des archives coup de cœur ? 

Oh là là, oui, j’ai plusieurs coups de cœur! Mes yeux ont toujours plaisir à examiner les photographies de voyage du topographe-arpenteur Gustave-Joseph Papineau lors d’une expédition sur la rivière Nottaway (Baie James) en 1912 et 1913. On peut y apercevoir des paysages, des glaciers et des membres de la nation crie. J’aime aussi regarder les photographies prises lors de la construction de la centrale de la Rivière-des-Prairies. On peut y suivre la progression quasi-quotidienne du chantier en 1928 et 1929.

Je suis toujours émue en regardant les toutes dernières photographies et le discours non prononcé de Daniel Johnson lors de son voyage inaugural au barrage Manic-5 en 1968. Il venait d’effectuer un long voyage et on peut percevoir sa fatigue derrière un sourire un peu forcé. Les dignitaires et journalistes étaient nombreux pour assister au discours du premier ministre prévu le lendemain. Or, coup de tonnerre, celui-ci décède dans sa chambre pendant la nuit. J’imagine le désarroi des organisateurs qui ont fait la macabre découverte au petit matin et qui ont dû partager la nouvelle auprès de la famille, employés, journalistes et invités. Par ailleurs, le barrage Manic-5 sera renommé barrage Daniel-Johnson l’année suivante.

Bref, les archives d’Hydro-Québec, c’est l’histoire du développement de l’électricité et du territoire au Québec. C’est aussi l’histoire de grands projets porteurs d’une vision économique, sociale et environnementale pour l’ensemble des Québécois.

Le 1er mai 2023 marque le 60e anniversaire de la création de la « grande » Hydro-Québec et nous devrions tous être fiers de ces hommes et ces femmes qui ont fait preuve d’innovation et d’audace et modernisé le Québec.

Comment es-tu devenue archiviste à Hydro-Québec ? Est-ce que tu es la première à occuper ce poste ?

L‘archivistique n’a pas été mon premier choix de carrière. Après avoir terminé ma maîtrise en histoire, je me suis dirigée vers l’enseignement au secondaire, mais je n’y ai pas trouvé mon « petit bonheur ». J’ai réalisé que les « archives » me manquaient.  Étudiante, au début des années 1990, je passais mes moments libres à l’ancienne salle Gagnon de la Bibliothèque centrale pour faire de la généalogie. Le plus drôle est qu’à cette époque je me questionnais sur mon choix de carrière sans réaliser que l’archivistique pouvait en être un. Finalement, je suis retournée aux études en 1999 afin d’ajouter à mon cursus académique une formation en gestion des documents et des archives.

C’est en 2007 que j’ai intégré la petite d’équipe d’archivistes au Centre d’archives d’Hydro-Québec. Le premier poste d’archiviste chez Hydro-Québec a été créé par résolution en 1962, alors je peux conclure que mon parcours s’ajoute à celui d’une longue lignée d’archivistes.