Cité-jardin : rêves et ambitions d’une ville nouvelle

La densification des grandes villes au début du XXe siècle fait craindre la disparition des bonnes mœurs et la propagation rapide de maladies. La cité-jardin, nouveau modèle d’aménagement urbain, est alors vue comme une réponse aux maux de la ville.

Architecture Histoire du Québec (1945-1979)
Photo d'une maison de la cité-jardin, prise en 1942
Cité-jardin, 15 août 1942, Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (06M, P48, S1, P7863).

Qu’est-ce qu’une cité-jardin?

Comment se pense et s’enracine ce modèle sur un territoire? D’abord, la cité-jardin se veut un contrepoids aux villes denses et dites monstrueuses[note 1]. Son aménagement a pour but d’offrir des logements abordables et de qualité à la population ouvrière. En d’autres mots, il permet de « réunir les agréments de la ville aux avantages hygiéniques et économiques de la campagne[note 2] »; voilà comment un journaliste de L’Album universel décrit l’ambition d’une telle cité idéale. La cité-jardin de Port Sunlight en Angleterre, modèle de réussite par excellence, est régulièrement prise en exemple. Cette ville, construite autour de la savonnerie Sunlight, fait rêver les commentateurs de l’époque avec ses arbres immenses, ses terrains verdoyants et l’humble confort de ses cottages.   

Dès 1939, l’idée d’une cité exemplaire, inspirée des modèles européens et américains, émerge chez les membres fondateurs de l’Union économique d’habitations, un organisme sans but lucratif désireux d’offrir aux travailleurs de Montréal des logements à prix abordable. Élaborée afin de souligner le 300e anniversaire de la fondation de Montréal en 1942, la Cité-jardin du tricentenaire se veut une alternative viable aux logements vétustes se trouvant à proximité du centre-ville. Cent soixante-huit maisons sont construites entre 1941 et 1947, toutes avec de grands terrains pouvant accueillir plusieurs arbres et des potagers luxuriants. Onze modèles de maisons sont proposés aux acheteurs. La maison canadienne, qui se caractérise par sa toiture à deux pentes, est, avec le chalet suisse, l’un des modèles les plus populaires. Les rues sont larges et sinueuses, brisant le rythme cartésien de Montréal. Située dans l’arrondissement Rosemont et lovée entre le parc Maisonneuve et le terrain de golf municipal, la Cité-jardin du Tricentenaire est dessinée comme une sorte d’oasis pouvant inspirer la bonté chez ses habitants.   

Il est initialement prévu que le projet soit d’une plus grande envergure. De nombreux déboires avec la justice brisent l’élan initial. On espérait construire 500 maisons individuelles, mais on a dû se limiter à la première phase du projet (environ 160 maisons), celle qui existe encore aujourd’hui. 

À la suite d’une visite organisée par l’Union économique d’habitations, le journal La Patrie fait un compte rendu louangeur des premières constructions : « De loin, la variété des couleurs retient l’admiration du passant. Les rues sont d'un tracé qui observe les dernières lois de l'urbanisme, les maisons sont entourées de verdure. Partout un grand air de propreté, d'ordre et de santé. Des petits arbres ombragent les rues. La Cité-jardin ressemble à un vrai jardin qui d'année en année s’embellira[note 3] ». 

Bien que conçue avec des ambitions esthétiques, la Cité-jardin se veut aussi une réponse à des préoccupations sociales de l’époque. Elle est perçue comme un moyen pour freiner l’avancée du communisme.  

La menace rouge

La société québécoise est alors influencée par un courant de pensée où se rencontrent idéologie capitaliste et morale chrétienne. On croit que l’accès à la propriété favorise le bien commun et permet aux ouvriers de s’affranchir du fardeau de leur condition. En 1945, le ministre québécois du Commerce et de l’Industrie, Jean-Paul Beaulieu, écrit dans La Cité nouvelle, au sujet de la Cité-jardin, qu’« un homme qui possède quelque chose bien à lui n’accepte pas facilement les théories nouvelles destinées à révolutionner le monde[note 4] ». Cette affirmation à peine dissimulée contre les tendances communistes est l’écho d’un discours omniprésent à cette époque.  

La Cité-jardin, dans ce contexte, apparaît comme une structure urbaine encourageant les citoyens à adopter un mode de vie sain, loin de la funeste influence du centre-ville. Dans une publication de L’École sociale populaire, l’abbé Édouard-Eugène Gouin, en 1912, nous en détaille les dangers : « le mauvais logement fait des ivrognes et des débauchés, souvent aussi des aigris et des révoltés, recrues toutes prêtes pour le socialisme et l'anarchie[note 5] ». La Cité-jardin fournit un bon logement qui fait des personnes satisfaites et honnêtes, adeptes de la sobriété et de l’ordre.  
 

L’hygiène et la ville moderne

Le krach boursier de 1929 pèse sur les conditions de vie des individus. La précarité, visible dans les rues de Montréal, fait craindre la propagation de maladies comme la tuberculose. L’insalubrité des rues et la malpropreté des logements sont décriées par nombre de commentateurs. En 1942, La Patrie, relatant l’inauguration et la bénédiction de la Cité-jardin du Tricentenaire, évoque les propos du révérend père Jean D’Auteuil Richard : « l’air, la lumière, l’espace, demeurent à Montréal un luxe interdit à la majorité de notre population[note 6] ». 

La critique de ce jésuite se fait parfois plus acerbe. Dans La Cité nouvelle, publiée par l’École sociale populaire, il énumère les risques pour la santé et la moralité découlant de la grande présence de taudis dans la ville : « tuberculose, maladies vénériennes, alcoolisme, rachitisme, débilité mentale et folie, criminalité juvénile, promiscuité sexuelle, gangstérisme, abandon de la pratique religieuse, perte de la foi, déchristianisation progressive des masses[note 7] ». 

Comparaison entre une chambre insalubre et une chambre propre, idéale pour prévenir les maladies, Montréal, La Presse, 19 novembre 1908, p. 1.

Les cités-jardins, avec leurs grands espaces verts, sont les lieux idéaux « pour accroître la résistance opposée par l’organisme au bacille de Koch [agent infectieux responsable de la tuberculose][note 8] » selon un article de 1911 dans L’Événement. Celle de Montréal vient répondre à cette nécessité d’un environnement plus sain. L’aménagement de la Cité-jardin du Tricentenaire permet à l’air et à la lumière du soleil de voyager en toute liberté. On y voit des conditions nécessaires à la bonne santé, car, selon les mots d’un médecin, dans La Presse en 1908, un « logement mal ventilé, mal éclairé et encombré, si beau soit-il, est un nid à tuberculose[note 9] ».  Ainsi, la ville est perçue comme le lieu de tous les vices, moraux et physiques. Les cités-jardins donnent l’espoir d’une société en santé, où les habitants pourront s’épanouir pleinement.

Cette vision utopique de l’aménagement urbain a fait couler beaucoup d’encre pendant la première moitié du XXe siècle. L’idée d’une ville pouvant modeler la société pour le mieux stimule ensuite la construction de banlieues-dortoirs. Leur aménagement a, depuis, perdu l’aura de pureté qui en émanait autrefois. Aujourd’hui, l’étalement urbain et le monopole de la voiture sont remis en question entre autres pour des raisons environnementales. De nouveaux modèles de villes sont élaborés afin de répondre aux problèmes urbains actuels. Alors que la salubrité était au centre des débats, le regard se porte de nos jours sur la pénurie de logements abordables et sur un développement urbain respectueux de l’environnement.

Cité-jardin, 25 août 1943, Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (06M, P48, S1, P9139).

Pour aller plus loin

CHOKO, Marc-H., Une cité-jardin à Montréal – La cité-jardin du tricentenaire, 1940-1947, Montréal, ARCJ, 2017.
Documents de présentation du projet de la Cité-jardin du Tricentenaire, 1960. Archives nationales à Québec, fonds Ministère du Travail (E24, Dossier L-10/44-45).
GOULET, Denis, « Le mouvement hygiéniste au Québec », Cap-aux-Diamants, no 70, été 2002, p. 17-20, (consulté le 10 juillet 2023).  
THÉORÊT, Hugues, La peur rouge – Histoire de l’anticommunisme au Québec, 1917-1960, Québec, Septentrion, 2020.

Sources consultées

[note 1] Émile Nadeau, « Décentralisation urbaine », Relations, février 1951, p. 8.

[note 2] R. Bettex, « La cité idéale », L’Album universel, 30 septembre 1905, p. 681.

[note 3] « Les cités-jardins futures de Montréal », La Patrie, 5 juillet 1943, p. 4.

[note 4] Paul Beaulieu, « La petite propriété », La Cité nouvelle, no 380, septembre 1945, p. 21. 

[note 5] Édouard Gouin, Le logement de la famille ouvrière, Montréal, Secrétariat de l'École sociale populaire, 1912, p. 15. 

[note 6] « Un premier pas vers la solution du problème des logements insalubres », La Patrie, 3 août 1942, p. 2.

[note 7] Jean d’Auteuil Richard (propos recueillis par M. Forget) (septembre 1945), « Le logement, problème moral et social », La Cité nouvelle, no 380, p. 3.

[note 8] « La tuberculose guérissable », L’Événement, 14 janvier 1911, p. 5.

[note 9] « Ouverture officielle du congrès », La Presse, 19 novembre 1908, p. 9.