Pauline Julien : naissance de la « pasionaria du Québec »

En septembre 1954, dans une lettre à Gabriel Charpentier, Pauline Julien évoque ses débuts en chanson. Une tournée estivale en France marque un tournant dans sa carrière.

Musique Langues Politique
Pauline Julien chantant devant un micro sur scène.
Pauline Julien en spectacle à la Petite Bastille, Festival Chant'août à Québec, 15 août 1975. Archives nationales à Québec, fonds Ministère des Communications (E10, S44, SS1, D75-484, P5). Photo : Daniel Lessard.

Comédienne, chanteuse, femme d’exception

Née à Trois-Rivières en 1928, Pauline Julien est une artiste polyvalente, portant les chapeaux de comédienne et d’auteure-compositrice-interprète. Après des débuts à Québec et Montréal, elle part étudier le théâtre à Paris en 1951. Elle se fait peu à peu un nom dans le Paris bohème et, dans des cabarets de la Rive gauche, elle foule les scènes non pas pour déclamer des vers, mais pour chanter. Elle rencontre alors Boris Vian, Barbara, Bertolt Brecht ou encore Léo Ferré. 

Un tournant musical

En septembre 1954, Pauline Julien se confie sur la direction de sa carrière dans une lettre au compositeur québécois Gabriel Charpentier. « […] je me suis mise il y a quelques mois à chanter et à orienter une partie de mon temps et travail, dans ce sens (je reste aussi comédienne) […] », écrit-elle.

Au cours de l’été, elle a fait ses débuts en tant que chanteuse devant un public lors d'une tournée en France, à l'île de Ré, avec la compagnie du professeur de danse Bernard Bimont. Malgré l’engouement du public, elle souhaite rester fidèle au théâtre, pour le moment.

« Cet été nous sommes partis en tournée avec la Cie Bernard Bimont […] et durant un mois à l’île de Ré […] j’ai débuté dans la chanson réaliste dite attraction au programme. Une émotion, une sensation aiguë du public, une partie à gagner – ça [sic] été vachement intéressant… et on m’a dit qu’il y avait vraiment quelque chose à faire, à continuer […] ».

Dans cette longue et révélatrice lettre, Pauline Julien décrit le costume qu’elle porte sur scène : « espadrilles noires, corsaire rayé noir et blanc, pull noir et col blanc ». Elle demande à Gabriel Charpentier s’il aurait « le goût de [lui] faire de la musique » puisqu’elle a « des camarades, dont Roland Giguère, qui ont le goût d’écrire pour [elle] », et mentionne des projets au théâtre, « du travail dans un [Luigi] Pirandello […] peut-être un [Federico García] Lorca. C’est la course au boulot ». Enfin, elle énumère des chansons de son répertoire : « Paris canaille […] La rose blanche […] Les bancs publics ».

Cette missive de la jeune comédienne fonceuse et fougueuse témoigne d’un moment déterminant qui sera le tournant dans la carrière de celle qui va devenir la chanteuse engagée qu’on a surnommée « la pasionaria du Québec ».

Retour au pays

De retour au Canada, en 1957, Pauline Julien élargit son répertoire avec des auteurs et compositeurs locaux et tout particulièrement Gilles Vigneault avec qui elle partage l’amour pour le Québec. Son premier disque sort en 1962, et elle représente le Canada au festival international de musique Sopot en Pologne en 1964. Elle y interprète la chanson Jack Monoloy, de Gilles Vigneault, et remporte le deuxième prix. Elle parcourt une quinzaine de pays en tant que chanteuse et fait rayonner la chanson québécoise à travers le monde.

En tant que comédienne, elle joue dans des films québécois et au théâtre. Elle tient le rôle de Jenny dans L’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal de 1961 à 1962. Elle interprète Anna dans le ballet Les sept péchés capitaux de Kurt Weill. Dans cette version de 1978, chorégraphiée par Fernand Nault, on peut entendre Pauline Julien lors de la première au Centre national des arts la même année ainsi que sur l’enregistrement. Au cinéma, elle joue, entre autres, dans La terre à boire (1964) de Jean-Paul Bernier et La mort d’un bûcheron (1974) de Gilles Carle.

Engagée politiquement, elle milite pour l’indépendance du Québec dès les années 1960 et s’implique socialement. Elle refuse notamment de se produire devant la reine Elizabeth II lors de la visite officielle de cette dernière au Canada en 1964. Elle sera arrêtée et emprisonnée huit jours avec le poète et politicien Gérald Godin, son deuxième mari, et des centaines d'autres personnes après la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre lors des événements d’Octobre 1970.

Atteinte d’une maladie rare qui lui fait perdre la voix, elle met fin à sa carrière de chanteuse solo en 1985 et présente le spectacle Gémeaux croisés avec Anne Sylvestre de 1987 à 1990. Elle reçoit plusieurs récompenses, dont le titre de Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de la France en 1994. Elle met fin à ses jours à Montréal en 1998.

En plus des lettres de Pauline Julien contenues dans le fonds Gabriel Charpentier (P873), BAnQ conserve les fonds d’archives de Pauline Julien (MSS419) et de Gérald Godin (MSS464). 

Sources consultées :

DESJARDINS, Louise, Pauline Julien : la vie à mort : biographie, Montréal, Leméac, 1999, 424 p.

RIOUX, Christian et Nygaard KING, «Pauline Julien», L’encyclopédie canadienne, 29 janvier 2008.