Le printemps de la bande dessinée québécoise

La décennie 1960 est marquée au Québec par une période d’effervescence culturelle. À l’instar de plusieurs autres formes d’art, la bande dessinée s’inscrit dans cette tendance. Les planches qui paraissent au cours de ce « printemps » (1968-1979) insufflent un vent de renouveau au 9e art québécois.

Arts Histoire du Québec (1945-1979) Bandes dessinées
Deux hommes assis sur des chaises, consultant des revues de bandes dessinées.
Crédit photo : Stéphane Viau.

Inspirée par la contre-culture présente dans les bandes dessinées des États-Unis et par l’abondante production franco-belge, une nouvelle génération d’artistes québécois forme des groupes de jeunes talents. Ils sont pour la plupart issus du milieu étudiant. À l’image de leurs homologues américains et européens, ils mettent sur pied des revues ou journaux de bandes dessinées. Ainsi naissent plusieurs projets fascinants : Marde in Québec, L’Hydrocéphale illustré, BD, La Pulpe, L’Écran, Prisme, etc. Les collectifs qui mettent en œuvre ces projets sont pour la plupart éphémères et peinent à composer avec des difficultés financières. Pourtant, l’effervescence qui s’amorce en 1968 semble prometteuse pour l’avenir de la bande dessinée québécoise. 

Parmi les groupes actifs au cours de cette période de « renaissance », deux ont particulièrement retenu notre attention : Chiendent et Mainmise.

Le Chiendent : les précurseurs

Premier collectif de bédéistes au Québec, le Chiendent rassemble principalement quatre artistes multidisciplinaires : Claude Haeffely, Marc-Antoine Nadeau, Michel Fortier et André Montpetit. Claude Haeffely est scénariste, alors que les trois autres sont illustrateurs. Le Chiendent ne lance pas de projet de revue à proprement parler, mais ses membres publient quelques planches dans des revues et journaux déjà bien en selle (Le Maclean, Perspectives), puis dans des revues de bandes dessinées (BD, L’Écran).

L’exemple d’André Montpetit, assurément l’illustrateur le plus marquant du groupe en bande dessinée, est révélateur. Ce dernier publie entre autres dans Perspectives, un supplément de fin de semaine ajouté à plusieurs grands journaux québécois, dont La Presse. Montpetit y entame une série intitulée « les grands problèmes de l’humanité », dans laquelle il aborde différents enjeux : la pollution, le terrorisme, la consommation d’alcool et de tabac. 

Il y traite également de sujets plus légers comme l’arrivée du printemps et le temps des fêtes, mais toujours avec humour. Au point de vue de la forme, les spécialistes de la période qualifient tantôt de surréaliste, tantôt de minimaliste le style de son dessin. L’usage de gros plans et de gros visages est également propre à son style. Quant au contenu, Montpetit est assurément critique du monde qui l’entoure, voire contestataire. Teintée d’humour incisif, l’analyse d’enjeux actuels qu’il transpose en dessin rappelle les codes de la satire ou de la caricature.

En publiant dans Perspectives, Montpetit jouit d’une opportunité très enviable, qui lui permet de toucher un vaste lectorat au Québec. En tout, il y publie « cinq histoires en couleur de deux pages » [1] entre 1969 et 1971, puis une dernière histoire d’une page en 1973, avant de se retirer complètement du milieu de la bande dessinée. 

L’aventure du Chiendent ne dure que quelques mois. Elle marque pourtant durablement le milieu de la BD québécoise en offrant parmi les premières manifestations artistiques importantes du fameux « printemps ». Outre Montpetit qui s’écarte graduellement de la sphère publique, Haeffely, Nadeau et Fortier poursuivent respectivement (mais pas exclusivement) leurs carrières d’artistes en poésie, en peinture et en sérigraphie.

Mainmise et la contre-culture

Alors que la contre-culture fleurit abondamment depuis quelques années chez nos voisins du sud, elle s’implante peu à peu au Québec à partir du début des années 1970. La contestation de la culture dominante prend différentes formes. Elle s’inscrit habituellement dans une production artisanale, en dehors des réseaux traditionnels de diffusion. La revue, peu couteuse à produire, se présente donc comme un média idéal pour véhiculer librement un discours nouveau et expérimental. Mainmise est sans doute l’exemple québécois le plus évocateur de cette tendance. 

La revue Mainmise est la plus importante publication contre-culturelle du Québec. Comparée à certaines revues éphémères comme Allez chier ou Sexus, sa longévité (de 1970 à 1978) est remarquable. Les thèmes abordés sont multiples et typiques des idéologies alternatives de l’époque : spiritualisme oriental, libération sexuelle, démocratisation des drogues et art expérimental. 

Dès les premiers numéros publiés, l’équipe de Mainmise introduit des planches de bandes dessinées. Comme elle a peu de moyens financiers, une grande partie du contenu provient du Underground Press Syndicate. Cette agence permet aux revues de s’approprier gratuitement les créations d’autres membres. Ainsi, dans les premières années, Mainmise publie principalement des BD américaines, dont celles de Robert Crumb, figure emblématique de la contre-culture américaine. 

Il faut attendre jusqu’en 1974 pour voir la bande dessinée québécoise apparaître dans les pages de la revue. Au fil des ans, sa présence sera de plus en plus régulière. En 1975, l’équipe de Mainmise lance Le Petit Supplément illustré, où sont rassemblées les planches du numéro. Ce supplément peut être découpé et plié afin de prendre le format d’un magazine. La publication du supplément prend fin après neuf numéros, en août 1976, même si la BD ne disparait pas complètement de la revue. 

Le projet a permis aux dessinateurs de diffuser leur travail au moment où des publications importantes consacrées à la bande dessinée ont laissé un vide en cessant d’exister. Un an plus tard, l’équipe revient avec un autre projet, cette fois autonome et consacré exclusivement à la bande dessinée. En janvier 1977, Baloune est imprimée sous la presse de Mainmise.

Bien caractéristique des projets de bandes dessinées de l’époque, Baloune s’avère éphémère et ne dépasse pas le septième numéro. La fin de la revue fait écho aux autres échecs qui assombrissent l’enthousiasme initial du « printemps de la bande dessinée ». Peu de temps après, en 1978, Prisme, une autre revue au fort potentiel, cesse ses activités. 

La fin du printemps

La même année, le quatrième et dernier Festival international de la bande dessinée de Montréal a lieu. Le constat est sombre. L’engouement et l’effervescence des débuts semblent maintenant bien loin. Les principaux acteurs sont désenchantés par les échecs successifs et l’impossibilité de soutenir un projet à long terme. Le printemps se termine peu à peu. 

Cette période peut être vue comme un laboratoire dans lequel des jeunes ont tenté d’inventer un marché encore inexistant. Les expérimentations n’ont pas toujours été fructueuses, mais elles ont néanmoins servi à débroussailler la voie pour les suivants. La naissance en 1979 du magazine Croc, qui allie humour et bande dessinée, est sans doute un bon exemple des effets de ce « printemps ». 

[1] VIAU, Michel, BDQ – Histoire de la bande dessinée au Québec, tome 2 : Le printemps de la bande dessinée québécoise : de 1968 à 1979, Montréal, Station T, 2022, p. 24.