La Sagouine en terre québécoise : un hommage à Viola Léger (1930-2023)

Grâce à son extraordinaire interprétation de la Sagouine, la comédienne Viola Léger (prononcez Légère) a porté la pièce de théâtre éponyme d’Antonine Maillet vers un vaste public.

Arts vivants Littérature
Viola Léger (1930-2023)
La comédienne Viola Léger, en entrevue avec «La Presse» en 1982. Archives nationales à Montréal, fonds La Presse (P833, S2, D3296)
Photo : Michel Gravel

L’une est née à Fitchburg, dans l’État du Massachusetts; l’autre, à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick. Les deux Acadiennes Viola Léger et Antonine Maillet font connaissance à la fin des années 1960. La Sagouine naît entre janvier et mai 1971. Les premiers monologues sont lus par l’autrice sur les ondes de CBAF Moncton. Ces textes trouveront rapidement écho au Québec, notamment grâce au comédien et metteur en scène Roland Laroche (1927-2022).

Premières manifestations québécoises

Antonine Maillet est alors l’unique membre acadienne du Centre d’essai des auteurs dramatiques (CEAD), organisme voué à la promotion du théâtre québécois. Dès le 20 février 1971, le CEAD confie à la comédienne Monique Joly la lecture publique de huit monologues dans l’auditorium de la Bibliothèque nationale, rue Saint-Denis. La maison d’édition montréalaise Leméac en publie rapidement les textes, rassemblés sous le titre La Sagouine : pièce pour une femme seule.

C’est au lancement du livre à la Bibliothèque de l’Université de Moncton, en juillet 1971, que Viola Léger interprète pour la première fois des extraits de La Sagouine. En novembre, la pièce est créée à Moncton sur la scène des Feux Chalins, un café-théâtre d’une centaine de places. L’interprète ne le sait pas encore : elle va jouer ce rôle quelque 3000 fois en près d’un demi-siècle, de Moncton à Monaco!

Une tournée pour «La Sagouine», une révélation pour Roland Laroche

En mai 1972, La Sagouine s’envole pour le Festival d’art dramatique du Canada présenté à Saskatoon. Lors de l’unique représentation, le 23 mai, Roland Laroche agit comme animateur pour le festival. À ce titre, il est chargé de la discussion publique qui suit la pièce. Il est profondément bouleversé par la prestation de Viola Léger.

« Il y eut de l’électricité dans l’air avant, pendant et après le spectacle. C’est comme si l’Acadie s’affirmait […]. Ce soir-là, le texte et l’interprète ne faisaient qu’un […] La vie était sur scène avec ses embûches, ses besoins quotidiens, ses aspirations spirituelles, ses récriminations, ses revendications […], la sagesse de vivre avant de mourir. »

- Roland Laroche
Viola Léger portant son costume de Sagouine, 1986. Archives nationales à Montréal, fonds La Presse (P833, S2, D3296). (Détails).

Tout comme les spectateurs, Laroche est époustouflé par le jeu de Viola Léger. Andrew Allan, directeur de la programmation théâtrale anglophone de la CBC, écrit que la pièce est « mémorable » et que la prestation de Léger laisse une marque indélébile sur les spectateurs, même ceux dont le français n’est pas la langue maternelle.

« Roland Laroche et [le comédien] Yvon Dufour ont crié au génie; il fallait absolument que ça rentre à Montréal. Le lendemain, dans l’avion, timidement écrasée entre ces deux grands professionnels, je leur demandai pourquoi La Sagouine était un phénomène, et Yvon de m’expliquer qu’il y avait concordance, une rencontre avec des éléments extrêmement rares : un chef-d’œuvre et une interprète qui lui va comme un gant, qui passent au bon moment, et qui produisent un éclair. »

- Viola Léger dans son livre «La petite histoire de la Sagouine»

Faire monter «La Sagouine» sur la scène montréalaise

De retour à Montréal, Roland Laroche consacre toute son énergie à promouvoir La Sagouine auprès des théâtres montréalais. Les refus sont nombreux : il y a peu d’intérêt ou alors les programmations sont déjà prêtes pour la saison 1972-1973. Mais Laroche n’abandonne pas, porté par sa conviction que l’interprétation de la comédienne mérite une scène professionnelle.

« Viola m’avait transmis, sans le savoir, sa profonde foi en son personnage et envers ce qu’il véhiculait : cette identité unique et avouée de l’Acadie en marche. […] J’étais tellement convaincu de ma proposition que c’est ma foi et mon enthousiasme qui ont fait le travail à ma place. » 

Il frappe enfin à la porte du Théâtre du Rideau Vert. À l’invitation du CEAD, dont Laroche est un des administrateurs, cette compagnie met ses installations au service des œuvres nouvelles des jeunes auteurs le lundi, soir de relâche. Les directrices, Mercedes Palomino et Yvette Brind’Amour, offrent un lundi en octobre 1972. Mais Roland Laroche insiste :    

« [Elles] voulurent bien mettre un lundi à la disposition du projet […]. [Mais] quand un théâtre acceptait d’encourager un jeune auteur c’était pour 4 représentations, 4 lundis consécutifs. »

Yvette Brind’Amour et Mercedes Palomino, directrices du Théâtre du Rideau Vert. Archives nationales à Montréal, fonds La Presse (P833, S5, D1968-0420)

Dès le rideau tombé, c’est un triomphe. Laroche note que « la [réaction] du public à cette première du Rideau Vert fut aussi forte et délirante qu’à Saskatoon cinq mois auparavant ».

Forte de ce succès, la production part en tournée québécoise, puis joue en reprise au Rideau Vert pendant cinq semaines en mars 1973. En septembre, on la retrouve au Festival mondial du théâtre amateur de Monaco où on compare le jeu de Viola Léger à celui de Gérard Philippe ou de Jules Muraire, dit Raimu. À l’automne 1976, le critique du Quotidien de Paris écrira :

« Sa vérité est indélébile, sa violence ineffaçable. Cette Sagouine s’appelle aujourd’hui Viola Léger et je ne connais que Madeleine Renaud dans Oh les beaux jours pour avoir le droit de saisir sa main, par-delà La Mort. »

Entre 1972 et 2012, Viola Léger aura interprété La Sagouine sur les planches du Rideau Vert dans un grand total de 100 représentations. Pour des générations à venir, comme pour Roland Laroche en 1972, Viola Léger demeure une ambassadrice incontestée de l’Acadie.

Pour aller plus loin

La petite histoire de la Sagouine selon Viola Léger (Moncton, Les Éditions Perce-neige, 2017), disponible en version papier ou numérique. Un récit truffé de savoureuses anecdotes et d’indications sur le travail de la comédienne entre 1971 et 1976. 

Programme du Théâtre du Rideau Vert (direction : Yvette Brind’Amour, Mercedes Palomino). La Sagouine, d’Antonine Maillet, avec Viola Léger (octobre 1972). Archives nationales à Montréal.

Programme de la tournée La Sagouine de 1973-1974. Archives nationales à Saguenay. Fonds Gabrielle Gaudreault (P252,D1,P117-2). 

Lecture intégrale des 16 monologues de La Sagouine (selon l’édition de 1974) par Viola Léger, précédée d’une présentation par Antonine Maillet, sur Ohdio, Radio-Canada, 5 h 25 min. 

Simplement Viola, un film réalisé par Rodolphe Caron, sur le site de l’Office national du film du Canada, 2016, 1 h 15 min. 

Pour souligner les 50 ans de la Sagouine, Isabelle Arseneau a diffusé un reportage et publié un article sur le site de Radio-Canada, 23 juillet 2021. 

Viola Léger s’éteint à 92 ans, un reportage diffusé sur le site Web de Radio-Canada, 28 janvier 2023, avec un extrait du bulletin de nouvelles du Téléjournal Acadie. 

Les Feux Chalins présentent La Sagouine d'A. Maillet, programme de spectacle, Moncton, Les Feux Chalins, 1971?, 4 p.

Théâtre du Rideau Vert présente La Sagouine, affiche, Montréal, Théâtre du Rideau Vert, 1972.

La Sagouine, spectacle anniversaire, affiche, Montréal, Théâtre du Rideau Vert, 2012. Photo : B. Atkinson.

La critique enthousiaste de Martial Dassylva dans La Presse, au lendemain de la première. (« Et nous autres, je clapions des mains », 10 octobre 1972

Sources consultées

Toutes les citations de Roland Laroche ont été prises dans le Fonds Roland Laroche et Hélène M. Stevens, Archives nationales à Montréal (P944,S18,D1)