Bonheur d’occasion : le reflet de la vie ouvrière d’autrefois

Juin 1945 : Gabrielle Roy publie son premier livre, Bonheur d’occasion. Campé dans le quartier ouvrier de Saint-Henri, le roman captivera le monde entier. Août 1945 : le photographe Conrad Poirier, accompagné de l’auteure, saisit en images la dure réalité de ce faubourg montréalais.

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Gabrielle Roy entourée d'enfants dans le quartier Saint-Henri à Montréal. En arrière-plan des wagons de marchandise
Gabrielle Roy entourée d'enfants dans le quartier Saint-Henri à Montréal
Photo : Conrad Poirier

L’histoire nous transporte dans ce quartier populaire et défavorisé de Montréal, en pleine Seconde Guerre mondiale. On y découvre de minuscules logements où s’entassent les familles nombreuses, des habitations en bois au plus près des chemins de fer, des enfants côtoyant le bruit assourdissant et la fumée noire des locomotives.

La romancière d’origine franco-manitobaine décrit avec un réalisme frappant le quotidien de la classe ouvrière montréalaise de cette période.

Promenade au cœur de cet univers

« La maison où Jean avait trouvé un petit garni se trouvait immédiatement devant le pont tournant de la rue Saint-Augustin. Elle voyait passer les bateaux plats, les bateaux-citernes dégageant une forte odeur d’huile ou d’essence, les barges à bois, les charbonniers, qui tous lançaient juste à la porte leurs trois coups de sirène, leur appel au passage, à la liberté, aux grandes eaux libres qu’ils retrouveraient beaucoup plus loin, lorsqu’ils en auraient fini des villes et sentiraient leur carène fendre les vagues. Mais la maison n’était pas seulement sur le chemin des cargos. Elle était aussi sur la route des voies ferrées, au carrefour pour ainsi dire des réseaux de l’Est et de l’Ouest et des voies maritimes de la grande ville. Elle était sur le chemin des océans, des Grands Lacs et des prairies. […] ce n’était autour d’elle que poussière de charbon, chevauchée des roues, galop effréné de vapeur […] Étroite de façade, la maison se présentait drôlement à la rue; de biais comme si elle eût voulu amortir tous les chocs qui l’ébranlaient » (p. 34).

Maison de la rue Saint-Augustin dans le quartier Saint-Henri à Montréal, 29 août 1945.
Maison de la rue Saint-Augustin dans le quartier Saint-Henri à Montréal, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11923). Photo : Conrad Poirier.
Le pont Atwater pivote pour laisser un bateau naviguer sur le canal de Lachine, 29 août 1945.
Le pont Atwater pivote pour laisser un bateau naviguer sur le canal de Lachine, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11920). Photo : Conrad Poirier.
Gabrielle Roy sur le pont Atwater qui franchit le canal de Lachine, 29 août 1945.
Gabrielle Roy sur le pont Atwater qui franchit le canal de Lachine, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11919). Photo : Conrad Poirier.

 

« Le train passa. Une âcre odeur de charbon emplit la rue. Un tourbillon de suie oscilla entre le ciel et le faîte des maisons » (p. 38). 

L’arrivée du train bloque le passage d’un camion au croisement des rues Saint-Augustin et Saint-Ambroise à Montréal, 29 août 1945.
L’arrivée du train bloque le passage d’un camion au croisement des rues Saint-Augustin et Saint-Ambroise à Montréal, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11921). Photo : Conrad Poirier.
La locomotive et le wagon de queue passent sur la voie ferrée devant Gabrielle Roy, 29 août 1945.
La locomotive et le wagon de queue passent sur la voie ferrée devant Gabrielle Roy, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11912). Photo : Conrad Poirier.

 « Il s’arrêta au centre de la place Saint-Henri, une vaste zone sillonnée du chemin de fer et de deux voies de tramways, carrefour planté de poteaux noirs et blancs et de barrières de sûreté, clairière de bitume et de neige salie, ouverte entre les clochers et les dômes, à l’assaut des locomotives hurlantes, aux volées de bourdons, aux timbres éraillés des trams et à la circulation incessante de la rue Notre-Dame et de la rue Saint-Jacques. […] À la rue Atwater, à la rue Rose-de-Lima, à la rue du Couvent et maintenant place Saint-Henri, les barrières des passages à niveau tombaient. Ici, au carrefour des deux artères principales, leurs huit bras de noir et de blanc, leurs huit bras de bois où luisaient des fanaux rouges se rejoignaient et arrêtaient la circulation » (p. 37-38).

La place Saint-Henri avec ses tramways, ses barrières de traverse de chemin de fer et l’église de Saint-Henri, démolie en 1969, 29 août 1945.
La place Saint-Henri avec ses tramways, ses barrières de traverse de chemin de fer et l’église de Saint-Henri, démolie en 1969, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11914). Photo : Conrad Poirier.

« Il arriva au viaduc Notre-Dame, presque immédiatement au-dessus de la petite gare de brique rouge. Avec sa tourelle et ses quais de bois pris étroitement entre les fonds de cour […] » (p. 39).

Gare de Saint-Henri, 29 août 1945.
Gare de Saint-Henri, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11909). Photo : Conrad Poirier.
Gare St-Henri, 29 août 1945. (2)
Gare St-Henri, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11913). Photo : Conrad Poirier.

 

« Rue Beaudoin, on n’entendait dans la maison que la poussée de la vapeur sous le couvercle de la bouilloire […] Pour recevoir Jean, la jeune fille avait brossé, ciré, épousseté; et elle avait fait disparaître tous ces petits vêtements, ces pauvres jouets défoncés, ces petites choses d’enfants qui rappelaient leur vie étroite et bousculée » (p. 229).

Rue Beaudoin à St-Henri, 29 août 1945.
Rue Beaudoin à St-Henri, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11908). Photo : Conrad Poirier.

« De nouveaux consommateurs affluaient vers le comptoir. […] Les cinq jeunes serveuses allaient et venaient rapidement, se heurtant dans leur course. […] Leurs pas agités, leurs brusques allées et venues, le frôlement de leurs blouses raides d’empois, le déclic du grille-pain […] le ronron des cafetières sur leur plaque électrique, le crépitement du poste de commande […] » (p. 16).

Les clients du grand magasin général United de la rue Notre-Dame Ouest mangent au comptoir de restauration rapide, 29 août 1945.
Les clients du grand magasin général United de la rue Notre-Dame Ouest mangent au comptoir de restauration rapide, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11924). Photo : Conrad Poirier.

« Les Deux Records, comme la plupart des petites boîtes de ce genre dans le quartier, était moins restaurant que tabagie, casse-croûte et débit de boissons non alcooliques, de crème glacée, de gomme à mâcher » (p. 45).

Restaurant aux vitrines et aux murs couverts de panneaux publicitaires, rue Saint-Ferdinand, 29 août 1945.
Restaurant aux vitrines et aux murs couverts de panneaux publicitaires, rue Saint-Ferdinand, 29 août 1945. Archives nationales à Montréal, fonds Conrad Poirier (P48, S1, P11918). Photo : Conrad Poirier.

 

Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, Montréal, Boréal, 2009, 455 p. Disponible à la Grande Bibliothèque pour le prêt et la consultation sur place.

Pour en savoir plus

Promenade dans le Saint-Henri de Gabrielle Roy : Photographies du quartier Saint-Henri de Montréal réalisées par le photographe Conrad Poirier le 29 août 1945 en compagnie de Gabrielle Roy.

Fonds Conrad Poirier (P48), Archives nationales à Montréal.

La parution de Bonheur d’occasion est désignée comme événement historique en 2017 et inscrite au Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

 

Cet article est la version révisée d’un texte publié dans le blogue Instantanés de BAnQ le 20 juin 2018, sous le même titre.