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À rayons ouverts, no 84 (automne 2010)

Table des matières

Rubriques


Le livre sous toutes ses coutures
La librairie dans tous ses états

par Michèle Lefebvre, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Métier aux contours mouvants dans le temps, l'activité de libraire a évolué en fonction des besoins des lecteurs et de la situation sociale et culturelle d'un milieu. Sous l'Ancien régime, en France, le libraire exerce souvent les métiers complémentaires d'éditeur-imprimeur, de papetier et de relieur. Sa boutique lui fournit un lieu de diffusion pour ses propres publications et il peut annoncer gratuitement, dans son journal ou dans ses autres imprimés, les ouvrages qu'il vend, en plus de produire au prix coûtant ses catalogues de livres, autre outil publicitaire important.

Au québec, jusqu'au XIXe siècle, le livre est également vendu par des marchands généraux qui offrent des marchandises de toute sorte, par des colporteurs en campagne ou encore par certains marchands spécialisés, des quincailliers et des apothicaires, par exemple. Les premiers commerçants canadiens-français à se qualifier de libraires1 sont forcés, pour des raisons économiques, de faire aussi le commerce de produits divers, des objets de culte aux biens de luxe (verrerie, papiers peints, étoffes, parfums, alimentation fine et vins, etc.).

En effet, le potentiel du marché du livre demeure restreint jusqu'à la fin du XIXe siècle : la population francophone n'est pas assez lettrée ni assez fortunée pour rendre viable un commerce de librairie. Le prix élevé du livre, généralement importé, est également en cause. De plus, les membres du clergé canadien-français, grands consommateurs d'imprimés, commandent souvent directement en France, où ils ont conservé des liens avec leur maison-mère, ce qui diminue d'autant le bassin de clients des libraires. en fait, pendant très longtemps, ce qui permet aux libraires québécois de survivre et de prospérer, outre les produits connexes au livre, ce sont les commandes d'ouvrages religieux et de manuels scolaires, puis les livres distribués comme récompenses par le gouvernement aux écoliers de tout le québec à la fin de chaque année scolaire. Pour bénéficier de ces commandes essentielles, les libraires doivent obligatoirement entretenir de bonnes relations avec les pouvoirs en place et éviter de vendre de « mauvais livres » à leur clientèle catholique.

La Deuxième Guerre mondiale change la donne. Apparaissent les premières librairies prônant la liberté de lecture, la plus connue étant la Librairie tranquille, à Montréal. L'explosion démographique et le niveau d'alphabétisation de la population ont assuré la rentabilité du métier de libraire, rendant celui-ci autonome. Dans les années 1950, cependant, le milieu du livre québécois commence à s'inquiéter de la concurrence déloyale de maisons d'édition françaises – Flammarion et surtout Hachette – qui s'installent au québec, se font distributeurs et libraires et tentent de prendre le contrôle du marché.

La Révolution tranquille amènera les libraires d'ici à se mobiliser pour la défense de leurs droits et pour la protection de la littérature québécoise, noyée sous une masse d'ouvrages importés. une série de lois mènera en 1979 à l'adoption de la Loi sur le développement des entreprises québécoises (plus connue sous le nom de loi 51), qui stipule que les libraires agréés2 doivent appartenir à 100 % à des intérêts canadiens et que toutes les institutions gouvernementales ne peuvent commander qu'à des librairies agréées de leur région.

Aujourd'hui, les libraires sont des intermédiaires qui revendiquent un statut de spécialiste-conseil entre le livre et le lecteur. ils constituent un rempart devant servir à empêcher le livre de (re)devenir un produit de consommation anonyme parmi tant d'autres.

1. Les libraires francophones les plus connus du XIXe siècle sont Hector Bossange (1815), Édouard-Raymond Fabre (1823), Charles-Odilon Beauchemin (1842), Jean-Baptiste Rolland (1842), Octave Crémazie et frère (1844), Flavien-J. Granger et frères (1885) et Joseph-Pierre Garneau (1897).

2. Le système d'accréditation (1965) puis d'agrément (1973) est d'abord établi pour assurer des standards de qualité en librairie, par exemple un nombre minimum de titres à tenir en stock et une proportion suffisante de livres québécois.

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Coup d'œil sur les acquisitions patrimoniales

par Daniel Chouinard, coordonnateur des achats, dons et échanges, Direction des acquisitions de la collection patrimoniale, et François David, archiviste, Centre d'archives de Montréal, avec la collaboration de Christian Drolet, archiviste et coordonnateur, Centre d'archives de québec, de Guylaine Milot, bibliothécaire, Direction des acquisitions de la collection patrimoniale, et de Jean-François Palomino, spécialiste de collections, Direction de la recherche et de l'édition

Parmi les nombreux documents patrimoniaux qui enrichissent régulièrement les collections de Bibliothèque et Archives nationales du Québec ( BAnQ) se trouvent forcément des pièces qui , en raison de leur rareté, de leur valeur ou de leur originalité, méritent une attention particulière. Coup d'oeil sur les plus belles acquisitions des derniers mois.

Collection Neil O'Gallagher

BAnQ a récemment acquis une importante collection de plans réalisés dans les années 1860 et 1870 par les arpenteurs Alexander Sewell et Edmond B. Temple. Cette collection, constituée par Neil O'Gallagher dans le cadre de ses activités en tant qu'arpenteur, contient 74 dessins, dont la plupart sont en couleurs et ont été réalisés sur papier fort ou vélin. Ils illustrent principalement des propriétés situées à Québec et dans certaines municipalités avoisinantes de la rive nord (Loretteville, Sillery, etc.) et de la rive sud (Lévis, Lauzon, Saint-Romuald). On y trouve des plans de propriétés résidentielles, commerciales et industrielles, témoignant notamment de la vigueur de l'industrie de la construction navale dans la région de Québec. La présence de nombreuses voies ferrées rappelle aussi l'important essor industriel que la région a connu à la fin du XIXe siècle. Une observation attentive de ces dessins révèle la présence d'anses à bois et de chantiers navals dans le port de Québec, sur les deux rives du fleuve. On y reconnaît l'anse Wolfe (ou l'anse au Foulon), l'anse Glenburnie (chantier Davie), l'anse New Waterford (Limoilou, chantier Jones), l'anse Mill de Benson Bennett, Sainte-Pétronille (sur l'île d'Orléans), etc. De plus, plusieurs dessins illustrent des projets de lotissement à Lévis-Lauzon et à Québec, de même que des propriétés et des quais situés dans la Basse-Ville de Québec.

Les plans d'arpentage constituent une des sources historiques les plus intéressantes documentant la propriété foncière et l'occupation du territoire. Ils sont un complément indispensable aux archives notariales et aux autres informations à caractère foncier (numéro de lot, nom de cadastre) accessibles notamment dans les bureaux de la publicité des droits et dans les centres d'archives de BAnQ. Les chercheurs qui s'intéressent à l'histoire de la ville de Québec et de sa région, à l'urbanisation et au patrimoine bâti trouveront dans cette magnifique collection une importante source d'information pouvant aussi servir à illustrer leurs travaux ou leurs expositions thématiques. Cette collection est conservée au Centre d'archives de Québec.

Fonds Théâtre du Rideau Vert

BAnQ est heureuse d'annoncer l'acquisition des archives du Théâtre du Rideau Vert, une des institutions culturelles les plus importantes de Montréal. Fondé en 1949 par Yvette Brind'Amour et Mercedes Palomino, le Théâtre du Rideau Vert a depuis produit et présenté plus de 300 œuvres théâtrales, faisant ainsi connaître les pièces de créateurs québécois et celles du théâtre classique.

Cette importante donation est principalement constituée d'épreuves photographiques illustrant les œuvres produites et présentées par le Théâtre du Rideau Vert depuis sa fondation jusqu'en 2003. Les pièces de théâtre, comme les productions de l'ensemble des arts de la scène, sont des créations éphémères pour lesquelles les sources photographiques sont parfois les seuls témoignages visuels disponibles. C'est pour cette raison que les photographies prises lors de ces présentations sont si précieuses. Elles nous permettent de découvrir les décors, de voir les costumes et d'imaginer le jeu des acteurs. La consultation de ce fonds d'archives permet de découvrir le répertoire de ce théâtre et de se plonger, d'une année à l'autre, dans les productions d'œuvres d'auteurs québécois (Félix Leclerc, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Gratien Gélinas) et étrangers (Molière, Shakespeare, Bernanos, Cocteau, Tchekhov).

Grâce à l'acquisition de ce nouveau fonds, BAnQ est à même de mettre à la disposition des chercheurs des sources archivistiques de première importance pour comprendre et apprécier la création théâtrale à Montréal et au Québec. Le fonds du Rideau Vert s'ajoute à ceux, notamment, du Théâtre du Nouveau Monde, du Théâtre Denise-Pelletier, du costumier François Barbeau et du photographe de plateau Daniel Kieffer. Tout comme ces derniers, le fonds du Rideau Vert est conservé au Centre d'archives de Montréal.

Estampes et livres d'artistes

Le comité d'acquisition des estampes de BAnQ s'est réuni le 31 mai dernier. Rappelons que les comités d'acquisition permettent à BAnQ d'acquérir par achat un deuxième exemplaire de certaines œuvres reçues en dépôt légal. Ces deuxièmes exemplaires sont acquis à des fins de diffusion et mis à la disposition du public pour consultation sur place ou dans le cadre d'expositions. Depuis 1992, le dépôt légal, les a chats et les dons ont ainsi permis à BAnQ de rassembler une collection d 'estampes comprenant quelque 25 000 titres réalisés par plus de 1500 artistes.

Le choix des membres du comité s'est porté sur 30 estampes. Parmi ces œuvres, mentionnons une estampe de François-Xavier Marange éditée par l'Atelier Alain Piroir et la Galerie Simon Blais, à Montréal. Intitulée Un lent lointain II, cette œuvre est en fait plus délicate qu'elle ne le laisse paraître à première vue. Grâce au procédé de l'aquatinte, une technique de gravure à l'eau-forte imitant le procédé du lavis, une forme ovale a été déposée sur le papier, dont on a ensuite soustrait de fines lanières. Si on prête une attention particulière à ces ouvertures, on remarque des lignes nerveuses tracées à la pointe sèche. Ces lignes sont inscrites sur un papier de Chine que l'artiste a pris soin de coller au verso du support. Signalons également l'œuvre de Jo Ann Lanneville intitulée Les transparences, où les traits forts et subtils de la pointe sèche contrastent avec la texture du papier de Chine. Enfin, dans l'œuvre intitulée En équilibre au bord de l'abîme, Deborah Chapman démontre de façon très convaincante sa maîtrise de la technique de la manière noire. Son travail lui a d'ailleurs valu une mention de félicitations de la part des membres du comité.

Par ailleurs, l'estampe numérique a officiellement fait son entrée à BAnQ lors de cette rencontre du comité. Avec le temps, ceci aura pour effet bénéfique de diversifier la collection des estampes, dont les frontières se limitaient jusqu'à maintenant à des techniques plus traditionnelles. L'estampe numérique désigne le procédé en vertu duquel on utilise l'ordinateur comme principal outil de conception pour créer une matrice de données numériques. Le travail préliminaire de l'artiste peut provenir d'un dessin ou d'une photographie, mais il est aussi fréquemment réalisé à partir d'une image produite par ordinateur. L'image finale est par la suite imprimée sur papier au moyen d'une imprimante. Parmi les estampes numériques présentées, le comité a retenu l'œuvre intitulée La cage d'Ariane Thézé, dans laquelle l'artiste a créé une image fixe à partir d'une production vidéo.

Le comité d'acquisition des livres d'artistes s'est quant à lui réuni le 3 mai dernier. Les membres ont arrêté leur choix sur l'œuvre de François Vincent et de Thomas Mainguy intitulée Totem : enterre-moi. Conçue selon les règles de l'art du livre d'artiste, cette œuvre est le premier ouvrage publié par les Éditions du Braquet, à Montréal. Elle est constituée de neuf planches gravées en taille-douce par François Vincent et de 14 poèmes écrits par Thomas Mainguy. Les estampes ont été imprimées par Paule Mainguy sur les presses à bras de l'Atelier Circulaire. Le boîtier et la reliure ont été réalisés par Camilhe Couton.

Le comité a également retenu le livre intitulé N9UF.09.09 de l 'artiste Gaston Côté a insi q ue l'œuvre de Joceline Chabot intitulée Toutes ces choses que l'on doit savoir. Ces pièces enrichissent ainsi une collection qui comprend désormais plus de 3000 livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie.

Des cartes qui en disent long

En mai dernier, six cartes acquises auprès d'un marchand californien sont venues enrichir la Collection patrimoniale. Toutes représentent l'Amérique du Nord, offrant chacune un point de vue différent sur le continent, en fonction du public auquel la carte était destinée ainsi que du contexte historique dans lequel elle a été réalisée. Parmi ce lot, on trouve une carte manuscrite des années 1830, demeurée inachevée, sur laquelle sont indiqués les endroits où vivent les principaux peuples amérindiens, une carte scolaire destinée aux collégiens de France (lithographiée en 1828) ainsi qu'une carte de Jacques Nicolas Bellin représentant la côte de l'Acadie et de la Nouvelle-Angleterre, publiée en 1757, pendant la guerre de Sept Ans, et fort probablement utilisée par la marine française.

On trouve également dans ce lot deux très belles cartes publiées à Londres au XVIIIe siècle. Toutes deux sont non seulement des adaptations anglaises de cartes françaises mais aussi des répliques virulentes devant servir à défendre les intérêts de la Couronne britannique. A New Map of the North Parts of America claimed by France (1720) présente ainsi aux nobles, aux gentilshommes et aux marchands britanniques la Carte de la Louisiane de Guillaume Delisle. L'auteur, Hermann Moll, utilise un procédé effi cace pour attiser la colère des colons anglais et assurer la mobilisation de l'opinion publique en mettant l'accent sur les revendications françaises sujettes à caution, notamment en Floride et en Caroline.

Distribuée gratuitement aux souscripteurs d'un dictionnaire de commerce, la carte North America (1752) se veut une attaque en règle contre les limites établies par le cartographe d'Anville, jugées fausses, arbitraires, injustes et romantiques. Pour le compte des alliés iroquois, le traducteur réclame tout le sud du fleuve Saint-Laurent et toute la région des Grands Lacs, territoires acquis par alliances et par droit de conquête. On perçoit et présente ainsi toute intrusion française comme une déprédation injustifiable d'un point de vue juridique. À une époque sans télévision ni Internet, les cartes géographiques pouvaient donc se transformer en redoutables instruments de propagande, annonçant presque toujours le déclenchement de nouveaux conflits armés.

Une affiche ancienne qui vante les charmes de Montréal

Si on en croit Marc Choko, spécialiste de l'histoire de l'affiche au Québec, BAnQ aurait récemment acquis une des rares affiches touristiques sur Montréal produites avant la Deuxième Guerre mondiale. Joliment intitulée Metropolitan Montreal : cool and quaintly interesting, elle a été publiée vers 1938 par la Commission métropolitaine de Montréal, ancêtre de la Communauté urbaine de Montréal, elle-même intégrée à la Ville de Montréal en 2002. Elle est l'œuvre de Roger Couillard (1910-1999), artiste formé à l'École des beaux-arts de Montréal qui, dès 1937, a ouvert un studio de conception graphique en plus d'œuvrer à la décoration d'églises, de théâtres, de cabarets et des magasins Ogilvy.

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