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À rayons ouverts, no 84 (automne 2010)

Table des matières

Dossier : Les 50 ans de la révolution tranquille


I. LA MÉMOIRE DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE
Les archives gouvernementales, un éclairage essentiel sur quelques mythes fondateurs du Québec contemporain

par Pierre Louis Lapointe, archiviste retraité,
Centre d'archives de Québec

Pour quiconque veut effectuer des recherches ou se documenter sur la période « mythique » de la Révolution tranquille, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) constitue une destination obligée. En effet, BAnQ est la gardienne exclusive des archives de l'État québécois, et les archives gouvernementales sont incontournables comme source de documentation sur la Révolution tranquille.

Les archives des commissions d'enquête et des ministères, entre autres, sont révélatrices du cheminement des grandes réformes de cette période et permettent de documenter tous les gestes politico-administratifs qui accompagnent la conception, la mise en œuvre et la réalisation de ces changements.

Les archives gouvernementales, conservées principalement dans les centres d'archives de BAnQ à Québec et à Montréal, permettent de ressusciter cette trajectoire historique et d'en documenter commischacun des moments forts en commençant par les grandes réalisations de « l'équipe du tonnerre » de Jean Lesage et des gouvernements qui lui ont succédé en matière d'éducation, de culture, de santé et d'économie.

Éducation

Ainsi, les archives de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement, la commission Parent (E116), nous permettent d'assister à la naissance du ministère de l 'Éducation et du Conseil supérieur de l'éducation dès le mois de mars 1964. Par la suite, le fonds Ministère de l'Éducation ( E13) permet de reconstituer les innombrables changements qui ont ébranlé l'univers scolaire québécois : l'épopée des polyvalentes, les réformes pédagogiques incessantes ainsi que la genèse des collèges d'enseignement général et professionnel (cégeps) et de l'Université du Québec. C'est l'Union nationale qui mènera à terme la réalisation de ces deux dernières orientations de la commission Parent. Un autre volet de la réforme éducative suivra dans le sillage de la Commission d'étude sur la formation des adultes, créée par le gouvernement Lévesque en 1980.

Culture

C'est Georges-Émile Lapalme, chef du Parti libéral dans les années 1950, qui obtient, le 8 mars 1961, la création du ministère des Affaires culturelles et de l'Office de la langue française, projets largement inspirés par les recommandations de la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay). La passion de Georges-Émile Lapalme et de l'équipe de Guy Frégault pour la langue française e t la culture revit dans le fonds Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (E6) et dans celui de l'Offi ce de la langue française (E33). Le ministère des Affaires culturelles insuffle une nouvelle énergie à l'ensemble des modes d'expression culturelle du Québec. D'autres projets de loi font avancer considérablement la cause culturelle, entre autres l'adoption simultanée de la Loi de la Bibliothèque nationale du Québec et de la Loi concernant la Place royale à Québec le 12 août 1967 ainsi que de la Loi sur les archives en décembre 1983.

Santé et services sociaux

Le secteur de la santé n'échappe pas au souffle « révolutionnaire » qui balaie le Québec. Les commissions d'enquête qui y sont consacrées sont nombreuses : pour la seule période de 1960 à 1985, on en dénombre quatre. Avant la perte du pouvoir, en 1960, l'Union nationale institue la Commission d'enquête sur l'assurance-hospitalisation (E168) afi n d'étudier les répercussions d'une telle mesure sur le secteur hospitalier. Arrivés au pouvoir, les libéraux mettent fin à l'enquête et adoptent à la vapeur la Loi instituant l'assurance-hospitalisation en décembre 1960. De retour au pouvoir en 1966, l'Union nationale met sur pied la Commission d'enquête sur la santé et le bien-être social (E170), dont la présidence est a ssumée tour à tour par Claude Castonguay et Gérard Nepveu. Les libéraux de Robert Bourassa, élus en 1970, poursuivent les changements dans le domaine de la santé et adoptent coup sur coup trois lois sur l'assurance-maladie. Les archives gouvernementales, entre autres grâce au fonds Ministère de la Santé et des Services sociaux (E8), nous replongent dans le rythme endiablé des transformations qui s'opèrent alors et nous rappellent que les changements administratifs qui accompagnent la prise en charge des institutions par l'État suscitent d'énormes tensions dans ces milieux. La constitution de la Commission d'enquête sur le différend dans les hôpitaux, sanatoriums, institutions pour malades mentaux, etc. (E126), l e 29 a vril 1976, est symptomatique à cet égard. Les malaises persistent et amènent la création de la commission Rochon (E150) à la toute fin du deuxième mandat du Parti québécois, en 1985.

Économie

Lorsqu'il est question des acquis de la Révolution tranquille, la mise sur pied d'outils économiques par l'État du Québec remonte toujours à la surface. La création d'organismes comme la Société générale de fi nancement et la Société québécoise d'exploration minière ainsi que la nationalisation de l'électricité et la naissance du Régime de rentes du Québec et de la Caisse de dépôt et placement du Québec sont considérées comme autant d'étapes dans la libération économique du peuple québécois. L'importance de ces outils, axés sur l'accroissement du rôle de l'État dans la vie économique, est indéniable. L'un des acquis de nature économique, trop souvent oublié, a contribué concrètement au mieux-être d'un grand nombre de Québécois : il s'agit de la Loi sur l'assurance-automobile, adoptée en 1977 par le gouvernement de René Lévesque mais qui découle d'une commission d'étude mise sur pied par les libéraux de Robert Bourassa (E118).

Tandis qu'on redécouvre certains aspects de la nationalisation de l'électricité en étudiant les fonds Ministère des Richesses naturelles (E20) et Office de l'électrification rurale (E80), les fonds Office de planification et de développement du Québec (E32) et Ministère de l'Industrie et du Commerce (E16) permettent de suivre les grands dossiers économiques du Québec au cours de cette période.

De façon plus générale, le fonds Ministère du Conseil e xécutif (E5), en particulier les délibérations du Conseil des ministres, résume à lui seul l'accélération de l'histoire du Québec qui survient dans les années 1960. Par ailleurs, de grandes quantités d'archives visuelles et sonores complètent les archives textuelles que nous trouvons dans les fonds d'archives gouvernementales. Ainsi, des milliers de photographies et de films sont disponibles dans la série Office du film du Québec du fonds MCCCF (E6, S7) pour illustrer cette période1. Enfin, de nombreux autres fonds d'archives peuvent éclairer la création d'institutions que l'on associe à la Révolution tranquille, mais il est malheureusement impossible d'élaborer davantage dans le cadre de cet article. Le chercheur est invité à utiliser Pistard, l'outil de recherche dans les archives de BAnQ, au banq.qc.ca.

1. Plusieurs films illustrant certains grands moments de la période 1960-1966 sont disponibles au Centre d'archives de Québec de BAnQ, notamment Assermentation des membres du gouvernement Lesage (Office du film du Québec, 1960 ; e6, S7, SS2, DFC08077), Maîtres chez nous [La nationalisation de l'électricité expliquée par rené Lévesque] (Parti libéral du Québec, 1962 ; P443, S77, DFN90- 503) et L'assurance-hospitalisation (Parti libéral du Québec, 1960 ; P396, S77, DFn2001-147).

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Survol des fonds d'archives privées de quelques acteurs méconnus

par François David, archiviste, Centre d'archives de Montréal
Christian Drolet, coordonnateur, Centre d'archives de Québec

Lorsqu'il est question de la Révolution tranquille, la majorité de la population a en mémoire les grandes réformes de l'État qui ont caractérisé cette période de l'histoire du Québec. Viennent aussi spontanément à l'esprit les politiciens directement associés à cette modernisation de l'appareil gouvernemental. C'est ainsi que les noms des anciens premiers ministres du Québec Jean Lesage, René Lévesque et Jacques Parizeau s'imposent tout naturellement.

Outre ces personnalités de premier plan, on se doit aussi de signaler la contribution d'autres hommes politiques d'envergure, notamment Claude Morin, Jacques-Yvan Morin, Claude Ryan et André Laurendeau. Si les fonds d'archives privées de ces personnalités, conservés par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), sont des sources documentaires incontournables pour la compréhension de cette période de notre histoire, il en va de même avec les archives privées de hauts fonctionnaires et d'intellectuels qui ont aussi contribué au renouvellement de l'État québécois.

Quoiqu'ils soient moins connus du grand public, on ne peut passer sous silence l'influence des André Marier, André Patry, Jean Chapdelaine, Pierre-F. Côté et Gérard Filion, pour ne nommer que ceux-ci, qui ont grandement collaboré au renouveau de l'appareil gouvernemental.

Forts d'une solide formation universitaire souvent complétée à l'étranger, ces hauts fonctionnaires représentent pour la classe politique en place un terreau fertile doté d'une pensée ouverte sur le monde. Des politiciens comme Jean Lesage, Daniel Johnson père et René Lévesque se montrent réceptifs aux idées de ces intellectuels et hommes d'action et n'hésitent pas à les nommer à des postes clés du gouvernement.

Les centres d'archives de BAnQ à Québec et à Montréal possèdent les fonds d'archives privées de toutes ces personnalités q ui o nt c ontribué d e façon signifi cative à la Révolution tranquille. Ces fonds d'archives, au contenu varié, documentent la carrière de ces politiciens. Si la consultation des textes de leurs discours et de leur correspondance offi cielle permet entre autres de suivre leur cheminement politique, nous avons aussi la chance, parfois, de mettre à la disposition des chercheurs une documentation plus personnelle qui permet de comprendre l'homme public et les infl uences qui ont modelé sa pensée politique. Nous souhaitons ici présenter brièvement les fonds d'archives de certains de ces acteurs qui ont joué, souvent dans l'ombre des politiciens, un rôle déterminant dans le développement du Québec moderne.

Fonds André Marier

Le fonds André Marier témoigne des activités de cet économiste qui a participé activement aux réfl exions et aux travaux qui ont mené à trois des plus grandes réalisations économiques de la Révolution tranquille : la nationalisation de l'électricité, la création de la Régie des rentes du Québec et la mise sur pied de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Fonds André Patry

La Révolution tranquille est aussi caractérisée par une ouverture sans précédent du Québec sur le monde ; le fonds André Patry constitue un exemple probant de cette ouverture. Dans ses fonctions au sein du gouvernement, André Patry jette les bases du premier service protocolaire québécois et se consacre aux questions de l'immigration en devenant le premier sous-ministre de l'Immigration en 1968.

Fonds Jean Chapdelaine

Après une fructueuse carrière diplomatique au ministère des Affaires extérieures du Canada, Jean Chapdelaine participe à la création de la Délégation du Québec à Paris et accepte, en 1965, le poste de délégué général à l'invitation du premier ministre Jean Lesage. Grâce à sa vaste expérience en matière de relations internationales, Jean Chapdelaine joue un rôle essentiel dans le développement de la diplomatie québécoise. On lui doit en grande partie la visite du général de Gaulle au Québec en 1967 ainsi que l'organisation de grandes rencontres de la Francophonie.

Fonds Pierre-F. Côté

Par ses fonctions de chef de cabinet de René Lévesque au ministère des Richesses naturelles entre 1960 et 1964, Pierre-F. Côté est au cœur du projet de nationalisation de l'électricité. En collaboration avec d'autres hauts fonctionnaires, dont Michel Bélanger, André Marier et Éric Gourdeau, il entreprend la nationalisation des 11 compagnies privées qui contrôlent la production et la distribution de l'électricité dans la plupart des régions du Québec.

Fonds Gérard Filion

Au sein de cette nouvelle classe de hauts fonctionnaires, Gérard Filion, ayant franchi le cap de la cinquantaine, fait fi gure de doyen. Fort de son expérience journalistique acquise à La Terre de chez nous et au journal Le Devoir, il occupe au cours des années 1960 d'importants postes dans la fonction publique. Il collabore étroitement aux travaux de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec (commission Parent), qui aura une infl uence fondamentale sur le système d'éducation québécois. C'est en effet sur la recommandation du rapport Parent qu'est créé le ministère de l'Éducation du Québec en 1964. Gérard Filion occupe par la suite le poste de directeur général de la Société générale de fi nancement de 1963 à 1966. Cette importante institution financière, au même titre que la Caisse de dépôt et placement du Québec, permet à l'État d'agir et d'intervenir sur l'économie du Québec, d'épauler les entreprises québécoises en difficulté et de contribuer au développement de nouveaux secteurs d'activité économique.

BAnQ offre donc à tous ceux qui s'intéressent aux événements liés à la Révolution tranquille des sources archivistiques abondantes et diversifiées. Les leaders politiques de l'époque se sont entourés d'acteurs de premier plan qui ont pu les appuyer dans la mise en œuvre de leurs grandes réformes. BAnQ a la chance de posséder plusieurs de ces fonds privés dans lesquels sont conservées les archives témoignant de la pensée et des actions de ces bâtisseurs méconnus.

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