Accueil Plan du site Courrier Portail Québec English Aide

 Démarrer Pistard  »
 


Les journaux personnels, témoins d’une époque (1758-1954)

Le journal de Johann Heinrich Juncken, négociant à Québec, de septembre 1788 à mai 1789
(Cote P119 – Centre d’archives de Québec)
 
Page tirée du jounal de Henry Juncken

D’origine allemande, Henry Juncken est né en 1735 à Durlach, dans le duché de Bade-Wurtemberg. En 1753, à l’âge de 18 ans, il émigre en Amérique et s’installe à Philadelphie, où il épouse une veuve du nom d’Anna Barbara. Prenant le parti des Loyalistes durant la guerre de l'Indépendance, il est reconnu coupable de haute trahison et emprisonné. Le gouvernement américain saisit alors ses biens, sa maison et sa terre et les vend à l’encan. Juncken se réfugie ensuite à Londres, d’où il décide de venir s'installer à Québec afin de profiter des avantages qu’offre le gouvernement britannique au Canada. Arrivé en septembre 1787, il doit à nouveau fonder un commerce, s’adapter à un pays, établir un réseau de relations, bref il doit refaire sa vie à l’âge de 52 ans.

Au moment de la rédaction de ce journal, Henry Juncken vient à peine de s’installer à Québec. Le regard qu’il pose sur la société qui l’entoure est donc celui d’un homme curieux qui découvre une réalité nouvelle. Par le compte rendu de ses promenades dans les rues de Québec et ses observations météorologiques, on comprend que Juncken cherche à se familiariser avec la géographie de sa nouvelle ville et ce climat rigoureux dont dépend largement l’activité commerciale. Le détail de ses nombreuses visites à des marchands et à des personnages importants de la ville nous permet aussi de retracer le réseau social et d’affaires qu’il tente d’établir.

À travers les pages de son journal, nous pouvons voir aussi que Juncken est un homme profondément religieux et compatissant envers sensible à la misère humaine. En effet, il n’hésite pas à rendre visite à un condamné à mort et à lui apporter de la nourriture, ou encore à secourir la famille d’un alcoolique. De plus, il participe aux activités d’une société charitable, l’Amicable Society, dont il est le premier président. Par contre, comme le souligne Marcelle Cinq-Mars qui a consacré son mémoire de maîtrise à l’étude du journal de Juncken, cette bonté envers les plus démunis fait peut-être partie de sa stratégie d’intégration sociale : en se montrant généreux et dévoué, il cherche à s’attirer une certaine reconnaissance des membres de l’élite locale.

Les sentiments de Juncken envers les Canadiens français – les French Inhabitants, comme il les appelle sont cependant beaucoup moins aimables. En effet, ces derniers lui déplaisent énormément et il les trouve « peu serviables ». Selon lui, leur plus grand défaut se résume surtout au fait d’être catholiques romains. Toutefois, Juncken sait reconnaître chez certains d’entre eux de très grandes qualités, surtout en matière d’érudition. Ayant un grand intérêt pour les sciences et la culture, il se dit impressionné par le savoir du curé Tremain de Charlesbourg et par la culture du maître d’école de Neuville, un homme de lettres qu’il juge d’ailleurs bien trop qualifié pour ce poste. Finalement, devant les rigueurs de l’hiver, il n’hésite pas à reconnaître aux Canadiens français des vertus d’endurance et de courage.

Attentif au nouveau monde qu’il découvre, Henry Juncken nous livre ses impressions sur cette société à laquelle il veut s’intégrer. Son journal nous permet de voir les stratégies qu’il utilise pour établir son réseau de relations mais surtout, il nous livre le regard d’un étranger sur la société canadienne- française de la fin du XVIIIe siècle. Ce regard peut nous aider à comprendre les tensions qui ont pu exister entre les descendants des Français en Amérique du Nord et les nouveaux arrivants britanniques.