Entrevue avec Pierre Monette

Montréal, janvier 2017

Alors que Montréal célèbre son 375e anniversaire, BAnQ est fière d’annoncer l’acquisition d’une magnifique collection de quelque 7000 cartes postales anciennes de Montréal ayant appartenu à M. Pierre Monette. Cet enrichissement est l’un des plus importants réalisés au cours des 15 dernières années. Il s’agit d’un ensemble remarquable de cartes publiées de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Afin de souligner cette importante acquisition et de mettre en lumière l’apport des collectionneurs privés, BAnQ a numérisé un échantillon de la collection pour en faire un album Flickr. Elle s’est également entretenue avec monsieur Monette, un collectionneur passionné, par l’entremise d’Alban Berson, bibliothécaire responsable de la collection de cartes postales.

Quand avez-vous commencé à constituer cette collection et où vous approvisionniez-vous ?

Beaucoup de cartophiles ont commencé par être philatélistes. Ce n’est pas mon cas. Ce qui m’intéresse le plus dans la carte postale, c’est l’image elle-même. Vers la fin des années 1980, j’ai découvert le marché aux puces du Vieux-Port de Montréal, disparu depuis. C’est là que j’ai acheté mes premières cartes postales anciennes. Les salons de la carte postale organisés par le Club des cartophiles québécois, fondé en décembre 1991 à Québec, ont été un déclencheur pour moi. Par la suite, en juin 1994, ma conjointe et une de ses amies, membre également du Club, ont organisé le premier Salon de la carte postale à Montréal. La présence de nombreux marchands venus d’Ontario, de Vancouver ou des États-Unis m’a permis de voir un vaste choix de cartes postales anciennes. Ce salon, organisé au centre-ville, à l’Hôtel Maritime, fut d’ailleurs une réussite autant pour les cartophiles francophones qu’anglophones.

Pourquoi Montréal?

Tout commence par une passion pour Montréal. Je collectionnais déjà des livres sur Montréal ou édités à Montréal ou des programmes de spectacles ayant eu lieu dans la métropole, comme le carnaval d’hiver, par exemple, qui s’est tenu de 1883 à 1889 à l’exception de 1886 où il a été annulé à cause d’une épidémie de petite vérole. Je collectionnais aussi des photos. Étant donné mon intérêt pour l’histoire de Montréal, j’ai tenté de rassembler le plus possible de cartes postales représentant des événements, des activités ou des personnages montréalais. Dans certains cas, la tâche a été facile tandis que pour d’autres, c’était plutôt ardu à cause de la rareté des cartes. Par exemple, pour le premier carnaval de Montréal (1883-1884), j’ai accumulé plusieurs programmes, des cartes de cabinet, des cartes de visite… Mais pas de cartes postales originales, car la première carte postale illustrée fut éditée en 1898. Je me suis donc rattrapé sur le carnaval de 1909-1910 pour me procurer des cartes postales illustrant les festivités. Du maire Martin à Lord Strathcona en passant par Michel Chartrand, j’ai toujours tenté de trouver des cartes représentant des personnages de cultures et de milieux différents. J’aime beaucoup la petite histoire, des événements moins connus ou des personnages emblématiques de la ville comme le Grand Antonio. Il m’a vendu des cartes de lui en couleur, mais celle-ci est plus ancienne. (M. Monette montre une carte de la collection représentant le Grand Antonio au faîte de sa gloire. On peut y voir l’homme fort porter un tronc d’arbre auquel sont suspendus plusieurs hommes).

Une carte postale de la collection représentant le Grand Antonio au faîte de sa gloire. On peut y voir l’homme fort porter un tronc d’arbre auquel sont suspendus plusieurs hommes

Antonio Barichievich,[Québec (Province)?] : [éditeur non identifié], [entre 1950 et 1960?], BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie, (CP 044376 CON).

C’est un bonhomme énigmatique venu de Yougoslavie qui a été exploité et a fini dans la misère. Il devait être inhumé dans la fosse commune. Claude Poirier est arrivé au Dunkin Donuts où le Grand Antonio avait ses quartiers (en terrasse où on l’avait relégué à cause de son hygiène douteuse). Quand il a appris ça, il a mobilisé Urgel Bourgie et Jeunesse au Soleil pour lui offrir des funérailles décentes. Trois mille cinq cents personnes y ont assisté. C’était un grand Montréalais qui aurait pu avoir un monument commémoratif. Il a juste une plaque sur un banc du parc Beaubien.

Qu’est-ce qu’Internet a changé pour les collectionneurs?

Internet donne accès rapidement à des informations essentielles pour le collectionneur. Sur les sites de vente en ligne comme eBay, on peut trouver des pièces recherchées depuis longtemps. Par exemple, cette année, j’ai acheté trois cartes photos véritables que je n’avais jamais vues du Grand Antonio. Ces cartes m’ont servi d’appui pour écrire un article dans le bulletin du Club des cartophiles québécois. Qu’on aime ou pas, il faut consulter les sites de vente en ligne parce qu’on ne peut pas manquer une opportunité d’achat. EBay a changé plusieurs fois son système d’enchères. Aujourd’hui, c’est anonyme, mais c’est un petit milieu : on sait parfois quand même contre qui on mise!

Parmi les 7000 cartes que BAnQ a acquises de vous, pourriez-vous retenir trois perles rares et les commenter?

Carte postale de la rue Sainte-Catherine du photographe montréalais d’origine britannique Harry Sutcliffe

Sutcliffe, Harry,St. Catherine St. W., Montreal, P.Q.,[Laval-des-Rapides?] : [H.S. Photo], [entre 1930 et 1935?], BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie, (CP 044430 CON).

On pourrait en retenir beaucoup plus, bien sûr. La scène de rue étant un thème très populaire en cartophilie, j’ai voulu d’abord rendre hommage au photographe montréalais d’origine britannique Harry Sutcliffe. Cette photo très animée, tout en mouvement, représente très bien le travail impeccable du photographe. Elle n’est pas commune. Beaucoup de cartes postales sont un peu statiques. Celle-ci, au contraire, présente un beau mouvement. On la regarde deux fois et on a l’impression que les gens se sont déplacés.

Carte postale d'une boutique de chaussures qui était située dans Ville Saint-Louis au 1611, boulevard Saint-Laurent

[1611, boul. Saint-Laurent, Ville St-Louis] ,[Québec (Province)?] : [éditeur non identifié], [entre 1903 et 1910?], BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie, (CP 044374 CON).

Mon deuxième choix est un imprimé rare de qualité représentant une boutique de chaussures qui était située dans Ville Saint-Louis au 1611, boulevard Saint-Laurent. Le terme « claques » inscrit sur la devanture du commerce ne désigne   certainement pas une paire de gifles! (Rires) Cette expression fait le charme de cette carte.

Le maire Martin portant l’uniforme des pompiers sur les lieux mêmes de l’incendie de l’hôtel de ville qui s’est déclaré dans la nuit du 3 au 4 mars 1922

[Le maire Martin portant l'uniforme des pompiers lors de l'incendie de l'hôtel de ville dans la nuit du 3 au 4 mars 1922] ,[Québec (Province)?] : [éditeur non identifié], [1922], BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie, (CP 044375 CON).

La troisième carte représente le maire Martin portant l’uniforme des pompiers sur les lieux mêmes de l’incendie de l’hôtel de ville qui s’est déclaré dans la nuit du 3 au 4 mars 1922. Cette carte photo d’un maire en action est très rare.

Y a-t-il une carte que vous auriez aimé ajouter à cette collection mais que vous n’avez jamais trouvée?

Montréal a été une ville aux mœurs dissolues, ce que les anglophones appellent an open city, terme qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle une ville ouverte en français! (Rires) Il y avait tout un red-light district dont l’histoire est bien exposée dans le livre Scandale! – Le Montréal illicite 1940-1960. La vedette en était Lili Saint-Cyr qui faisait de l’effeuillage intelligent, jouant toujours avec les limites de la loi. J’ai bien des cartes commerciales de cette fameuse actrice, mais pas de cartes postales la représentant. J’ai aussi des cartes du coin Saint-Laurent et Sainte-Catherine, mais on n’y voit pas les petites lumières rouges caractéristiques. J’aurais aimé ça. Il y a aussi l’est de Montréal, la ville de Maisonneuve. Il s’est produit à cet endroit le début de quelque chose. On voulait fonder un genre de Westmount. Puis, tout s’est effondré financièrement. Le marché Maisonneuve, les bains Morgan ou l’ancien hôtel de ville sont sous-représentés parmi les cartes postales montréalaises.

Quels conseils donneriez-vous à un collectionneur débutant?

Tout d’abord une chose en lien avec ce qu’on vient de dire : la tâche sera plus difficile pour quelqu’un qui souhaiterait se concentrer sur l’est de la ville plutôt que sur l’ouest. Mais surtout, un débutant doit s’informer de la valeur des cartes en général. Il existe quelques bons guides de prix au Québec. Devenir membre du Club des cartophiles québécois et assister à des salons de cartes postales sont des décisions très profitables. C’est la meilleure façon d’avoir des informations pertinentes au début. Se concentrer sur les cartes les plus importantes et les plus rares serait une bonne chose également. Les commerces, notamment. C’est parfois la seule image connue d’un établissement. Mais il faut aussi savoir apprécier une carte plus commune, simplement pour sa beauté.

La collection Pierre Monette sera progressivement traitée, numérisée et rendue disponible en ligne dans le monde entier. Qu’est-ce que ça vous fait?

Je n’aurais jamais pensé que tout se terminerait ainsi. J’aurais pu me diriger vers d’autres acquéreurs, mais j’ai toujours considéré que BAnQ est l’endroit le plus prometteur et le plus moderne pour conserver et valoriser le patrimoine québécois. Je suis fier que ma collection rejoigne celles d’autres collectionneurs comme Michel Bazinet.

Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.