L'Osstidcho - Les bandes audio retrouvées.

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Histoire d'un phénomène

« Ton hostie de show, fourre-toé-le dans l'cul [1]! »

Yvon Deschamps, Louise Forestier et Mouffe, tous trois main sur le coeur, en compagnie de Robert Charlebois sur la scène du Quat'Sous.Ces paroles adressées à Robert Charlebois par un Paul Buissonneau furibond baptisèrent L'Osstidcho à quelques jours de la première, en mai 1968. Nommé metteur en scène par Yvon Deschamps, le propriétaire du Théâtre de Quat'Sous n'en pouvait plus du chaos et de l'indiscipline des membres de la jeune troupe, pour qui l'art venait du désordre. S'emparant de la boutade, Charlebois venait de trouver le titre d'un spectacle devenu mythique dans l'histoire du Québec contemporain.

Une quarantaine de représentations de L'Osstidcho ont laissé une trace indélébile dans la mémoire collective des Québécois. Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe, Yvon Deschamps et le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec ont marqué la musique québécoise à tout jamais en ouvrant une brèche qui, encore aujourd'hui, laisse passer un doux vent de folie.

Un vent de liberté souffle sur le monde

J'abolirai le gouvernement
Avec le métier de président
[2].

Louise Forestier sur la scène du Quat'Sous.La première du spectacle, le 28 mai 1968, a été précédée d'une grande maturation culturelle et politique au Québec et se produit dans un contexte mouvementé, tant ici qu'ailleurs dans le monde. Un vent de contestation et de libération souffle un peu partout : Mai 68 en France, révoltes étudiantes en Occident, printemps de Prague, mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, manifestations massives contre la guerre du Viêtnam, etc. Au Québec, la Révolution tranquille et l'Exposition universelle de 1967 ont entraîné une plus grande ouverture sur le monde. Lors de sa visite à Montréal en juillet 1967, le général de Gaulle, alors président de la France, a d'ailleurs déclaré ceci : « Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas : ce soir ici et tout au long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération[3]. »

Yé-yé vs chansonniers [4]

Pendant cette décennie, la jeunesse domine la société. Les baby-boomers ne sont plus des enfants : ils veulent s'approprier la culture. Deux courants majeurs fermés l'un à l'autre caractérisent alors la musique québécoise. Les artistes du premier courant font danser sur des rythmes enlevants, vendent des 45 tours par milliers et se produisent à la télévision. Ceux du second préfèrent mettre l'accent sur les paroles et sur la poésie, se produisent dans les boîtes à chansons et se prennent plutôt au sérieux. Bref, les yéyés, les chanteurs de variétés et les chansonniers évoluent en parallèle sans jamais se côtoyer. Et entre ces deux courants, il n'y a aucune place pour le rock'n'roll : on ne trouve aucun équivalent québécois à Elvis, ni même au Johnny des Français. C'est ce qu'arriveront à faire changer Robert Charlebois, récemment revenu de Californie, et sa bande avec L'Osstidcho, en inscrivant pour la première fois la chanson québécoise dans sa dimension nord-américaine.

Spectateurs devant le Théâtre de Quat'Sous.« On était contre la chanson française, contre les chansonniers. Non, L'Osstidcho n'était pas révolutionnaire. Je dirais plutôt qu'il était anticonformiste, iconoclaste; on cherchait à désacraliser[5]. »

Naissance d'un show mythique

Alors que la pièce Les belles-sœurs de Michel Tremblay, d'abord censée être créée au Quat'Sous, est déplacée au Rideau Vert pour des motifs financiers, Paul Buissonneau se retrouve avec un trou de trois semaines dans sa programmation. Il demande alors à Yvon Deschamps, cofondateur du théâtre, de combler ce vide. Deschamps se tourne alors vers son comparse Charlebois, avec qui il a travaillé à La Roulotte quelques années plus tôt, pour monter une revue musicale sur les chansons de ce dernier, sachant qu'il a délaissé le style chansonnier pour se consacrer à un genre plus moderne. Se joignent à eux Mouffe et Louise Forestier, toutes deux fraîchement sorties de l'École nationale de théâtre, ainsi que le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec. Ils ont trois semaines pour créer et monter un spectacle.

L'ambiance des répétitions est désordonnée, pour ne pas dire chaotique. La liberté créative primant sur la rigueur, l'improvisation confuse règne en maître. Paul Buissonneau, excédé, claque la porte en lançant une phrase dont il ne peut pas prévoir la portée historique. Il n'y aura plus de metteur en scène. Mais les talents réunis sont immenses, et la fébrilité ressentie à l'idée de créer quelque chose de nouveau et de percutant fouette les troupes. Explication de Mouffe : « C'est parce que nous n'avions pas assez de matériel que nous avons décidé de faire une première partie avec des chansons à peine ébauchées de Charlebois et Forestier[6]. » La deuxième partie consiste en une « chanson totale » inspirée de la chanson Alice's Restaurant Massacree d'Arlo Guthrie, où Deschamps livre un monologue de huit couplets parlés, eux-mêmes entrecoupés de refrains chantés par ses comparses et de petits sketchs.

Dans les manufactures, on chante des chansons d'amour de mêgne
Dans les maternelles, les garderies, les sanatoriums
[7]

Case de la bande dessinée sur L’Osstidcho, extrait du Magazine Macleande novembre 1968 : les musiciens sur scène.Ces couplets parlés deviendront le monologue Les unions, qu'ossa donne? et Deschamps connaîtra une carrière exceptionnelle à la suite de cette première incursion dans le monde de l'humour, lui qui n'avait jamais, avant L'Osstidcho, écrit ni dit de monologues.

Arrive enfin le soir du 28 mai. Aucune répétition n'a ressemblé à la précédente : l'improvisation continuera donc. Tous montent sur scène, fébriles, terrorisés. Moment magique : tout fonctionne à merveille. Le style brouillon, work in progress, irrévérencieux, devient immédiatement la marque de commerce de L'Osstidcho.

Ce « désordre libérateur » (Bruno Roy) sera joué une trentaine de fois au Théâtre de Quat'Sous (159 places), du 28 mai au 20 juin 1968, puis à la Comédie-Canadienne, une salle de 850 places, du 2 au 8 septembre (L'Osstidcho King Size), et enfin à la Place des Arts, salle Wilfrid-Pelletier, devant 3000 spectateurs du 24 au 26 janvier 1969 (L'Osstidcho meurt). On dit d'ailleurs que c'est la première fois qu'on a pu se rendre à la Place des Arts en jeans! Il y a aussi eu une tournée dans les villes du Québec, mais avec moins de succès qu'à Montréal; une représentation a même été donnée devant environ 40 spectateurs en Abitibi.

Yvon Deschamps en plein monologue sur la scène du Quat'Sous.Répercussions

Un moteur gris dans le brouillard
Me pousse au fond de nulle part entre les anges dans le soir
[8].

Lorsque Guy Latraverse, producteur de L'Osstidcho, invite Jean-Pierre Ferland à voir le spectacle à Montréal, il ne s'attend pas à le retrouver pleurant sur un trottoir de la rue Sainte-Catherine après s'être enfui à l'entracte :

« “Qu'est-ce que t'as?” Pis là, il pleure. Parce que Ferland est d'même. Il est détruit par ce qu'il vient de voir. Parce qu'il se voit comme un vieux chanteur d'antan. Il veut mourir. C'est comme si on l'avait assassiné. Et c'est ça qui a conduit à son album Jaune[9]. »

Le spectacle n'a pas directement influencé Ferland mais lui a donné le courage d'oser, de laisser libre cours à sa créativité. Sylvain Cormier, critique musical au Devoir, parle d'ailleurs de L'Osstidcho comme du big-bang de la chanson moderne au Québec.

Dernière page de la bande dessinée sur L'Osstidcho.Robert Charlebois et ses compagnons de L'Osstidcho ont marqué l'histoire de la chanson québécoise parce qu'ils ont su allier les textes et la poésie des chansonniers à la langue populaire tout en n'oubliant jamais l'importance de la musique et des rythmes. La chanson québécoise est résolument devenue moderne à ce moment-là. Plusieurs comparent l'impact de L'Osstidcho sur la chanson d'ici à celui des Belles-sœurs sur le théâtre et de Réjean Ducharme sur le roman.

« J'pense que Beau Dommage aurait pas existé sans L'Osstidcho. J'pense qu'Harmonium aurait pas existé, je pense que L'Infonie aurait pas existé. Je pense que ça nous a donné confiance. On peut faire de la musique folle, libre, des chansons folles qui veulent dire quelque chose en même temps pis qui swingent pis qui sont iconoclastes[10]… »

« L'Osstidcho n'a pas été une révolution. Ç'a été une libération, une désobéissance artistique[11]! »


[1].Citation de Paul Buissonneau rapportée par Bruno Roy dans L’Osstidcho ou le désordre libérateur (p. 72). Une certaine confusion règne cependant quant au libellé exact de la déclaration. Dans l’ouvrage de Jean-Marie Bioteau intitulé Paul Buissonneau ou la vigoureuse impatience (p. 276), on peut lire cette formulation : « Ah! pis ras le bol de vous pis de votr’ ostie d’show! » À la même page de son livre, Bruno Roy cite l’affirmation de Robert Charlebois selon laquelle Buissonneau aurait plutôt dit : « Arrangez-vous avec, vot’ ostie d’show! » Mais au fond, peu importe : comme l’a souligné Mouffe le 15 novembre 2007 lors d’une entrevue menée par Bruno Roy (p. 72 du même ouvrage), le sens est le même.

[2]. Extrait de la chanson La marche du président. Paroles : Gilles Vigneault.

[3]. Extrait du discours du président Charles de Gaulle prononcé du balcon de l’hôtel de ville de Montréal le 23 juillet 1967.

[4]. Titre d’une revue musicale écrite et jouée par Mouffe, Charlebois et Jean-Guy Moreau en 1965.

[5]. Louise Forestier citée par Marie-Christine Blais dans « L’effet Osstidcho », La Presse, 31 mai 2008, cahier « Arts et spectacles », p. 11.

[6]. Mouffe, citée par Régis Tremblay dans « Il était une fois », Le Soleil, 3 mai 2008, p. A 4.

[7]. Extrait de L’Osstidcho, chanson composée par Robert Charlebois.

[8]. Extrait de la chanson California. Paroles : Robert Charlebois.

[9]. Guy Latraverse, cité par Bruno Roy dans L’Osstidcho ou le désordre libérateur, Montréal, XYZ éditeur, 2008, p. 108.

[10]. Michel Rivard, cité par Bruno Roy dans L’Osstidcho ou le désordre libérateur, Montréal, XYZ éditeur, 2008, p. 162.

[11]. Mouffe. citée par Marie-Christine Blais dans L’effet Osstidcho, La Presse, samedi 31 mai 2008, cahier « Arts et spectacles », p. 11.


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