Thérèse et Pierrette
à l'école des Saints-Anges

BUREAU DE MÈRE BENOÎTE DES ANGES

 

THÉRÈSE

Simone, c'est pas ton amie. C'est la mienne. Simone, a' veut rien savoir de toé, pis moé non plus. Pour toé, Simone est morte, ça fait que qu'est ce que ça peut te faire de savoir si est malade ou ben donc si a' va ben? J't'ai manquée, à matin, Lucienne Boileau, j' t'ai pas trop poquée parce que j'ai pas eu le temps, mais si tu retournes pas tusuite à ta place tu vas retontir chez vous la yeule en sang pis les couettes raccourcies de deux pouces! Par le haut! J'suppose que tu fais encore la police pour mère Dragon du Yable, maudite donneuse de chums! 

LUCIENNE

J'fais toute pour être fine, pis tu m'accuses tout le temps de vous vendre, c'est pas juste!

(BUREAU DE MÈRE BENOÎTE DES ANGES) MÈRE BENOÎTE-DES-ANGES

Votre fille est une enfant difficile, madame, vous le savez! Elle est inattentive, paresseuse, instable et très indisciplinée... J'ai devant moi le rapport que nous gardons de chacune de nos élèves et je vous assure qu'il n'est pas brillant. Il est assez évident, je pense, que votre fillette aura beaucoup de difficulté à terminer ses études... et même son cours primaire. Je ne veux pas dire par là que vous devriez la retirer de l'école, loin de moi cette idée, mais je voudrais que vous réalisiez à quel point nous aurons à travailler, vous autant que nous, pour que Simone devienne une jeune fille convenable et présentable. Sans compter que nous l'acceptons ici sans aucuns frais! L'école est gratuite, certes, mais vous n'êtes pas sans savoir que les élèves doivent débourser quelque argent pour les fournitures, la littérature édifiante que nous leur fournissons par l'entremise de notre revue hebdomadaire, l'Estudiante, et le matériel exigé pour certains cours spéciaux tels que la couture et le tricot. Depuis que Simone est entrée à l'école des Saints-Anges, il y a de cela quatre ans, tout lui a été fourni gratuitement parce que vous vous disiez trop pauvre pour payer les surplus. Je veux bien que vous soyez pauvre et j'en suis fort désolée pour vous, mais voilà que ce matin votre fille me revient après un mois d'absence avec le visage transformé par une opération qui a dû coûter les yeux de la tête! Mettez-vous à ma place, madame Côté! Si vous m'avez assez d'argent pour payer une telle opération à votre fille (qui en avait bien besoin, j'en conviens, mais qui aurait vécu sa vie avec son ancienne bouche en finissant par l'oublier), vous devez avoir la décence de m'envoyer les deux dollars pour l'abonnement à l'Estudiante... Je ne vous demande rien de plus, madame Côté, remarquez bien... Je pourrais exiger l'arrérage, soit huit dollars pour un abonnement de quatre ans, mais le passé est le passé, n'en parlons plus... Montrez-moi votre bonne volonté en m'envoyant par votre fille elle-même ces deux dollars et nous oublierons cette petite... chicane inutile. Considérez cela comme une légère punition pour le vilain mensonge que vous avez fait conter à Simone depuis toutes ces années... Au revoir, madame, et prenez bien soin de notre petite malade.

CHARLOTTE

Vous avez pas honte! Ça vous gêne pas, des fois, d'être bête de même! Quand vous vous couchez, le soir, pis que vous repassez votre journée dans votre tête comme vous nous l'avez toujours montré, vous autres, les sœurs, vous rougissez pas, des fois; vous devenez pas bleue! Toutes les punitions que vous avez distribuées pis toutes les humiliations que vous avez faite subir vous étouffent pas! Ça a donc pas changé ici-dedans!

Vous vous défrustrez toujours sur des pauvres enfants qui peuvent pas se défendre pis qui se fient sur vous pour leur montrer à vivre! Vous avez toujours le crucifix d'une main pis la règle de bois de l'autre! Tant qu'à y être, ça vous a jamais passé par la tête que vous pourriez varger à deux mains avec le crucifix, ça ferait ben plus mal! C'est-tu parce que vous êtes pas encore rendues là ou ben donc si c'est encore l'hypocrisie qui vous retient? J'ai passé sept ans, icitte, y'a pas si longtemps, pis le souvenir que j'en ai, au lieu d'être beau parce qu'une enfance ça devrait être beau, y me semble, le souvenir que j'en ai est mauvais, pis sale, pis tout croche à cause de folles comme vous qui comprennent rien aux enfants pis qui essayent d'en faire des marionnettes au lieu d'en faire des femmes! Ah, j'en ai connu des sœurs qui étaient correctes, des sœurs fines, pis douces, pis qui nous aimaient mais les sœurs comme vous me les ont faite oublier pis quand je pense à l'école des Saints-Anges, j'vois un tableau noir avec mon nom écrit dessus, en haut de la liste des retenues! Quand on a le malheur de pas être une première de classe pis une lichecuse qui s'arrange pour être chouchou, on est condamnée à avoir des mauvais souvenirs de l'école parce que y'a rien que les lichecuses pis les chouchous qui comptent pour vous autres! C'est pas des farces, quand mon enfant, ma fille que j'aime plus que toute au monde pis que j'veux voir grandir comme un être normal, a eu l'âge de rentrer icitte, j'ai eu peur de l'envoyer! Mais j'avais pas d'argent pour l'envoyer dans une école privée pis on m'a dit que l'école des Saints-Anges avait ben changé depuis quinze ans, que c'était moins sévère pis que les filles étaient plus respectées que dans mon temps, mais on m'avait pas parlé de vous, mère Benoîte des Anges! Savez-vous qu'une mentale comme vous peut gâcher la réputation d'une communauté complète! Vous êtes responsable de la réputation de votre école, faites donc attention, maudite marde! Comment osez-vous exiger deux piasses d'une petite fille qui a jamais rien vu de plus gros que des dix cennes pis des vingt-cinq cennes! Ma fille vient de subir un choc, ma sœur, un gros choc; ma fille vient de se rendre compte qu'a' peut être belle, oui, belle, même si vous aimez pas ce mot-là j'vas vous le répéter pareil: belle! Ma fille va-t- être une belle femme pis j'espère qu'a' va se trouver un beau mari pis qu'y vont faire des beaux enfants, maudit verrat! Ça fait que je veux pas que vous veniez y gâcher son plaisir de se découvrir avec des crises comme à matin! J'veux pus que vous adressiez la parole à mon enfant, comprenez- vous? Vous avez pas d'affaire à elle, vous êtes juste la directrice de l'école pis a' l'a un professeur qui la comprend très bien! Parlez-y pas, occupez-vous-en pas, pis regardez-la pus si ça vous dérange qu'a' devienne belle! Pis les deux piasses que je vous dois, vous les aurez pas! Vous les aurez pas parce que j' les ai pas! Simone va être icitte demain matin, a' l'aura pas son deux piasses pis vous allez la laisser rentrer dans sa classe pareil sinon j'vas revenir pis c'est pas rien que des bêtises que vous allez recevoir par la tête! Si les autres parents sont trop pissous pour agir, moé j'ai pas peur pis faites attention à votre cornette! J'me sus toujours demandé si les sœurs avaient des cheveux pis j'pourrais ben aller vérifier par moé-même! Pis si jamais vous avez encore à parler d'argent, appelez-moé directement pis j'vas me faire un plaisir de vous dire moé-même que j'en ai pas! Ça m'humilie pus, moé, chus t'habituée mais Simone a pas encore réalisé à quel point on était pauvres pis j'espère que ça va arriver le plus tard possible! A' manque de rien, c't'enfant-là, parce que moé pis mon mari ça nous fait rien de nous priver pour qu'a' sache pas tu-suite qu'on est pauvres, mais on se privera certainement pas de l'essentiel pour l'abonner à l'Estudiante! Pour du monde riche comme vous autres, qui fréquente les curés pis les avocats, je le sais que c'est pas gros, deux piasses, mais pour nous autres, deux piasses, c'est ben des pintes de lait pis ben des tranches de pain! Si vous êtes capable de cacher votre charité chrétienne en dessous de votre mouchoir, vous êtes capable de vous passer de deux piasses, ma sœur! C'est des femmes comme vous qui font que nos enfants sont pas belles! Vous êtes pourtant là pour nous montrer le chemin! Pour que c'est faire qu'y faut toujours que le chemin que vous nous montrez soye celui de l'humiliation! Pourquoi vous nous donnez pas confiance en nous autres au lieu de toujours nous rabaisser? Ben rabaissez pas ma fille, a' l'a assez de misère de même à se redresser!

On va tout faire, sa titulaire pis moé, pour y faire finir son année scolaire comme du monde! J'vous laisserai certainement pas le plaisir d'y faire redoubler sa sixième! Pis fermez votre bouche, la bave va finir par vous couler sur le menton!

(Elle sort)

C'est le plus beau jour de ma vie !

(BUREAU DE LA SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ) MÈRE SUPÉRIEURE

Vous  n'auriez  pas  du  voyager  seule  sœur  Sainte-  Catherine.  Et sans  porter  de  gant!  Vous enfreignez ainsi des règles les plus simples liées à votre condition.

(Silence)

Vous êtes toujours en charge du reposoir de la Fête Dieu?

SŒUR SAINTE-CATHERINE

Oui ma Mère.

MÈRE SUPÉRIEURE

Et comment vont les préparatifs?

SŒUR SAINTE-CATHERINE

Tout va pour le mieux ma Mère.

(Silence. La supérieur semble relire la lettre. Elle soupire.)

MÈRE SUPÉRIEURE

Je vous respecte toutes les deux, mère Benoîte des Anges et vous, pour des raisons différentes et ce conflit m'afflige amèrement.

SŒUR SAINTE-CATHERINE

C'est pourtant à vous de décider, ma mère.

MÈRE SUPÉRIEURE

Vous me demandez de choisir, sœur Sainte-Catherine...

SŒUR SAINTE-CATHERINE

Je vous demande d'être juste.

(Mère Notre-Dame du Rosaire baisse la tête)

MÈRE SUPÉRIEURE

Alors vous vous condamnez vous-même. La seule justice que je connaisse est celle de la hiérarchie, sœur Sainte-Catherine. Aussi vous demanderai-je de vous sacrifier, d'accepter cet... inconvénient avec toute votre humilité de chrétienne. Comprenez-moi... Je ne peux pas vous imposer à mère Benoîte des Anges et je ne peux pas non plus transférer votre directrice, elle est extrêmement efficace là où elle est. Vous savez tout ce qu'elle a fait pour l'école des Saints- Anges et la changer de poste maintenant entraînerait des questions auxquelles je ne pourrais pas répondre. Quittez l'école des Saints-Anges la tête haute, sœur Sainte-Catherine, pour ma part je m'engage à vous envoyer dans un endroit moins difficile, chez des gens plus aisés dont les enfants sont plus disciplinés et plus disponibles... Dieu a déjà fait son choix, ma sœur, le mien, à côté, serait risible.

SŒUR SAINTE-CATHERINE

Vous m'abandonnez, ma mère.

Je ne vous demande pas ce que vous avez l'intention de faire au sujet de Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus, ma mère, j'ai trop peur de ce que vous pourriez me répondre

(Elle sort. La Supérieure déchire la lettre)

CLOCHE

(EN CLASSE)

S&Œlig;UR PIED-BOTTE

Les filles! Les filles, silence! Silence les filles c'est moé qui remplace après midi.

(Soupirs de déception)

LUCIENNE

On travaillera pas sur le reposoir?

SŒUR PIED-BOTTE

Calmez-toi Lucienne Boileau. Tout va très bien.

Sœur sainte-Catherine a juste décidé qu'on va commencer demain pis a l'a pris une après-midi de repos avant de commencer les travaux de ce qui s'annonce pour être une très grosse semaine.

PIERRETTE

Ben oui! Pis moi chus La Palma de l'Empire!

SŒUR PIED-BOTTE

Tu me crois pas, Pierrette Guérin?

PIERRETTE

La semaine a trop mal commencé pour que j'envale du premier coup c'que vous venez de nous dire...

SŒUR PIED-BOTTE

T'es donc ben impolie!

PIERRETTE

J'voudrais ben vous croire, sœur Saint-Georges, mais écoutez donc! Simone est tombée malade aussitôt qu'est arrivée icitte à matin, sœur Sainte-Catherine est disparue comme par enchantement, pis v'là qu'on vous voit resourdre tout d'un coup comme si de rien n'était! Quand on vous voit arriver dans une classe, sœur Saint-Georges, c'est parce qu'y'a quequ' chose qui va mal quequ' part! On vous aime ben, mais dans le corridor!

SŒUR PIED-BOTTE

Comment tu vas faire pour passer à travers de la vie avec une mentalité pareille, donc, toi!

PIERRETTE

Laissez faire mon avenir, c'est aujourd'hui qui m'intéresse!

SŒUR PIED-BOTTE

Sais-tu qu'une pareille pensée peut te nuire toute ta vie! Si tu penses au plaisir que tu vas avoir, demain, au lieu de te plaindre de tes malheurs d'aujourd'hui, la vie serait ben plus belle!

(Moqueries)

SŒUR PIED-BOTTE

Bon, c'est correct, les filles, j'vas vous le dire pourquoi chus t'icitte... 

PIERRETTE

Pas de contes de fées, là! On est trop vieilles!

SŒUR PIED-BOTTE

Y faudrait que vous soyez tranquilles, après-midi. Sœur directrice sait pas que j'remplace vot' professeur. J'avais une commission à faire pour mère Benoîte des Anges pis sœur Sainte- Catherine voulait prendre un après-midi de congé, comme j'vous l'ai dit, pis a' m'a demandé si a' pouvait faire ma commission à ma place... Demandez-moi-z'en pas plus, j'en sais pas plus... Tout ce que je sais c'est qu'à l'heure qu'il est, sœur Sainte-Catherine est probablement déjà dans l'autobus en direction de la maison mère.

SIMONE

A' veut pus s'occuper du reposoir!

LUCIENNE

A' vient d'apprendre qu'est malade d'une maladie mortelle...

THÉRÈSE

Mère Dragon du Yable l'a mis à' porte parce qu'est trop fine!

SIMONE

A' l'a attrapé l'allergie de la cornette!

THÉRÈSE

Est tombée en amour avec le curé Bernier pis sœur directrice est jalouse!

LUCIENNE

C'est elle la vraie mère   de Bec-de-lièvre, pis a' l'apporte le baptistaire de sa fille à la mère supérieure pour le prouver!

PIERRETTE

T'es ben niaiseuse, Lucienne Boileau! Si la mère de ma meilleure amie était une sœur, ça voudrait dire que son père est un prêtre pis le père de Simone est tailleur, okay, là!

LUCIENNE

T'es tellement pas intelligente, Pierrette Guérin, qu'on se demande comment tu fais pour être dins première de classe!

PIERRETTE

Chus peut-être pas intelligente, mais moé au moins chus pas collante pis insisteuse pis licheuse de cul comme toé!

LUCIENNE

Chus peut-être mais au moins quand je liche j'ai pas les dents tout croches dans' bouche pis j'sens pas la p'tite fille mal lavée!

PIERRETTE

J'ai les dents croches, mais à soir, à quatre heures, après l'école y vont rester dans ma bouche tandis que les tiennes tu vas être obligée de les rapporter à ta mère dans ton sac à lunch

SŒUR PIED-BOTTE

Ça va faire, les niaiseries, là!

À c't'heure que vous avez commencé à faire aller votre imagination, on va s'en servir au lieu de niaiser! Sœur Sainte-Catherine m'a demandé de vous donner l'après-midi pour faire une composition...

PIERRETTE

Tu vas encore faire cent quatorze fautes comme la semaine passée, la grosse Boileau.

SŒUR PIED-BOTTE

Attendez, les filles, j'ai pas fini... A' m'a aussi dit que je pouvais choisir le sujet que j'voulais... Pis j'pense que j'viens de le trouver... Vous allez me décrire en vingt-cinq lignes les raisons du départ de sœur Sainte-Catherine. Inventez des histoires, faites aller votre petit cerveau, faites tout c'que vous voudrez, mais je veux trente copies sur mon bureau à quatre heures moins cinq!

Silence, par exemple! Pis pas de copiage! J'veux pas voir deux histoires pareilles!

NOIR

CLOCHE

(DANS LA COUR D'ÉCOLE)

THÉRÈSE

Aïe, c'était le fun, ça! C'est quoi, ton histoire, toé?

PIERRETTE

Ben j'ai dit que sœur Sainte-Catherine était une espionne allemande au service des Allemands...

THÉRÈSE

C'est pas ben ben clair...

PIERRETTE

Écoute, tu vas voir, c'est le fun... Toujours ben que j'ai dit que la sœur supérieure c'est pas la vraie sœur supérieure, que la vraie sœur supérieure, c'est sœur Pied-Botte qui est déguisée en sœur Pied-Botte mais qui l'est pas... Tu comprends?

THÉRÈSE

Non.

PIERRETTE

Ça fait que sœur Sainte-Catherine a donné son vrai message à sœur Pied-Botte qui est la vraie chef espionne pis a' l'a pris l'autobus pour que les espions français la suivent chez la fausse mère supérieure...

(Thérèse pousse un petit cri, soudain, puis pâlit)

PIERRETTE

Que c'est qu'y'a, Thérèse?

THÉRÈSE

R'garde! Y'est encore là!

(Gérard Bleau est de l‘autre côté de la clôture et regarde Thérèse)

PIERRETTE

Ben oui! Pis c'est encore toé qu'y regarde!

THÉRÈSE

Ça fait quatre-cinq fois qu'y fait ça, là...

PIERRETTE

J'te l'avais dit, aussi, de le dire à ta mère...

THÉRÈSE

Ben non, j'le connais, je l'ai rencontré au parc Lafontaine, y'a un mois... Y'est pas dangereux... Pis y'est tellement beau...

PIERRETTE

Pourquoi tu trembles, d'abord?

THÉRÈSE

Parce que j'aime ça.

NOIR

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