Allocution de Jean-Louis Roy au Congrès des professionnels et professionnelles de l’information, Actrices et acteurs de changement

La nouvelle carte du monde. Bienvenue au XXIe siècle

Montréal, le 14 novembre 2018

Monsieur le président,

Chers et chères collègues, chers amis et chères amies,

Je félicite les organisatrices et organisateurs de ce formidable congrès, l’Association pour l’avancement des sciences et des techniques de la documentation, la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec et la Section de l’Est du Canada de la Special Libraries Association. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) est honorée d’avoir de tels partenaires. Nous sommes heureux d’être avec vous aujourd’hui. Nous le serons dans l’avenir.

 

Actrices et acteurs de changement

Ces trois derniers jours, les intervenantes et intervenants à notre congrès ont identifié, en situation réelle comme on dit en temps réel, les nécessités sociales, les évolutions technologiques et les exigences économiques qui inscrivent le changement dans l’exercice quotidien de nos professions.

Ils nous ont rappelé que l’information, la documentation et le partage de données ne se résument pas à d’innombrables échanges mécaniques et éphémères mais bien qu’ils sont le terreau de l’enrichissement continu des savoirs humains partagés et créés, de la responsabilité citoyenne déployée, de la conscience des filiations et des héritages qui, dans la longue durée du temps, a produit la liberté humaine et son double, l’égalité de toutes et de tous. J’emprunte à Marguerite Yourcenar l’idée que les échanges qui sont notre quotidien « relient le monde à tout ce qui a été, et sera, et non pas à la mode d’un jour ».

Vous n’êtes pas seulement des courtiers en connaissance mais des guides, des partenaires, des sherpas pour un moment qui peut être décisif pour le vis-à-vis, celui ou celle qui, dans l’immensité de ce qui est disponible, trouve avec vous ce qu’il recherchait, ce qu’il attendait.

Il y a de la transcendance dans cette rencontre des esprits, celui qui vous communique son besoin qui devient le vôtre et ce retour de votre esprit vers celui qui a lancé cet échange.

Universel parce que constitutif, l’échange est l’un des plus grands phénomènes dans la vie de la famille humaine, dans la vie de chaque être humain. Imaginer un monde sans échange, c’est imaginer un monde sans la vie. La dignité humaine, l’éthique des personnes et des groupes, bref, la vie sont dans l’échange tant le sentiment de la dignité d’autrui est réciproque ou n’est pas. À cette jauge, les bibliothèques sont des maisons de droits humains.

Je vous ai entendu nous dire qu’il faut penser usager et, en conséquence, rénover les services de référence, renouveler les relations des couples enseignants-bibliothécaires, entrepreneurs-bibliothécaires, usagers-bibliothécaires, faire référence à de nouvelles pratiques dont les toolkit qui ont bonne presse chez nos voisins. Vous nous avez conviés à considérer la dimension sociale de nos services professionnels, du lien entre bibliothèque et développement local, bibliothèque et justice sociale, bibliothèque et communauté.

Vous avez aussi plaidé pour que nous soyons attentifs aux évolutions des sciences de l’information, aux leviers technologiques innovants, aux commandes tactiles et à la reconnaissance automatique. Vous nous avez conviés à réfléchir au profil des bibliothèques du futur remplies de données des nouvelles générations et des interférences à venir de l’intelligence artificielle.

Enfin, la question maîtresse, celle qui commande à toutes les autres, celle qui se pose depuis les origines et qui ne cesse de s’éloigner dès qu’on s’en rapproche, celle qui se pose aujourd’hui avec une forte exigence, la question de la vérité a été explorée par certains d’entre vous. Ceux-là ont évoqué la lutte contre les fake news, cette très ancienne démangeaison dont l’existence est aujourd’hui amplifiée par les technologies que vous savez et qui constituent le contraire absolu de l’ADN de nos professions, l’antithèse de l’esprit même de notre service public, la vérité.

Il y a dans ces thèmes choisis et développés par vous, ces derniers jours, une odeur de changement, l’idée d’un vrai passage, celle d’une révision des repères et d’une transformation des pratiques; il y a des chantiers pour tous, bibliothécaires, professionnels, théoriciens et techniciens, des chantiers multiples. Finalement, vos observations et vos propositions visent toutes à parfaire et à affermir l’échange, cette absolue nécessité dans la vie de la famille humaine, ce levier, comme nous l’avons affirmé précédemment, de la dignité humaine. Ce travail sur nous-mêmes n’est pas seulement de l’ordre des moyens. Spinoza avait raison d’affirmer que « le but de l’organisation, c’est la liberté ».

Notre monde est en pleine gestation, selon le mot de Virginia Wolf. Cela doit se traduire dans nos planifications stratégiques, nos formations continues, nos investissements de recherche, nos activités parallèles; bref, cela doit se traduire dans nos contributions diverses au développement social et au partage de la connaissance.

Pour ne pas être submergée par les flux de données découlant de cette gestation et par les puissances qui les incarnent et ont des visées hégémoniques, notre offre, la vôtre et la nôtre, doit être constamment enrichie, rester libre, ouverte, hissée à la hauteur des besoins sociaux et culturels les mieux documentés, élevée au niveau des impératifs de la concurrence économique devenue mondiale et portée par les technologies les plus avancées.

Notre valeur ajoutée est toute contenue dans notre capacité à lier connaissance et développement, développement d’une société donnée, historique, irréductible. Le Québec a besoin de ces investissements pour rester lui-même, maintenir et enrichir ses investissements sociaux et culturels, garantir et enrichir un niveau de vie convenable pour tous, ce qui n’est pas le cas présentement.

Telles doivent être nos exigences envers nous-mêmes, nos partenaires, nos bailleurs de fonds, en conséquence des services qui sont attendus de nous;

- de nous, dans les administrations publiques, locales et nationales, qui ont besoin de données fiables et intègres pour une gouvernance éclairée, juste et efficace;

- de nous, dans les entreprises de production de biens et de services des secteurs public et privé qui ont besoin de données fiables et intègres pour construire une offre de qualité capable de tenir sa place dans la compétition mondiale;

- de nous, dans les institutions de savoir, de la prématernelle au postdoc sans oublier nos centres de recherche privés et publics qui ont, aujourd’hui, la redoutable mission de montrer le monde tel qu’il advient et non dans ses représentations périmées;

- de nous, dans les bibliothèques publiques, de la plus modeste à la mieux dotée, qui constituent des biens nationaux, l’une des dernières agoras encore accessibles pour tous nos concitoyens individuellement ou regroupés en organisations diverses; l’une des dernières agoras disposant d’un thesaurus de savoir mis à la disposition de chacun et de tous sans intérêts dissimulés, sans appropriation douteuse ni manipulation véreuse.

Voilà bien des motifs de nous réjouir de cette occasion qui nous est donnée de nous retrouver pour notamment évaluer et valoriser la place que nous occupons dans la société dite du savoir, le rôle qui est le nôtre dans les délibérations conduisant aux mises à jour de la gouvernance, à la création continue de la solidarité culturelle et sociale et à l’appropriation responsable de la science et de la technologie.

Actrices et acteurs de changement – acteur, c’est celui qui agit, celui qui prend une part active. Vos contributions que je viens d’évoquer témoignent d’un désir d’agir, de prendre une part active.

Peut-il en être autrement?

Ce monde, notre monde est en pleine gestation.

Actrices et acteurs de changements, vous dites!

 L’aventure qui est et sera la nôtre dans les années qui viennent appartient à quatre mutations sans précédent dans l’histoire de la famille humaine, quatre mutations qui appellent le changement.

 

La nouvelle carte du monde

Le basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud de la planète a transformé à jamais la carte financière, économique et commerciale du monde, fait de l’Asie son épicentre et de la Chine, le plus grand pays miséreux du monde, sa deuxième puissance économique aujourd’hui, la première peut-être demain. Ce mouvement a aussi tiré près d’un milliard de personnes de la pauvreté.

Au tournant des millénaires s’est produit, selon les termes de l’Organisation de coopération et de développement économiques, le plus grand transfert financier, commercial et technologique de l’histoire de l’humanité – transfert de l’investissement direct étranger; délocalisation des entreprises du Nord et déplacement de la puissance financière.

Ce n’est pas seulement la richesse, la science et la technologie qui ont été transférées vers l’Est et le Sud, mais bien la capacité durable de les produire. En conséquence, il faudra nous intéresser à des contributions intellectuelles, culturelles et scientifiques qui, en raison de ce basculement de la richesse, viendront désormais du monde entier et leur faire une place dans nos investigations, nos listes privilégiées et nos médiations. Il nous faut prendre acte, d’autant que cette mutation se produit en parallèle avec une mutation technologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

 

Le déploiement de l’ère numérique

Le déploiement de l’ère numérique et son emprise sur un nombre sans cesse croissant de domaines ont provoqué l’émergence de l’humanité numérique, composée aujourd’hui de 4,2 milliards d’internautes[1], 5,5 milliards en 2025, une espèce quasi inexistante il y a 30 ans.

Cette révolution technique est unique pour deux raisons. Elle s’est déployée en temps réel dans la quasi-totalité des sociétés humaines et, contrairement aux précédentes révolutions technologiques qui démultipliaient les énergies matérielles de l’humanité, la révolution numérique, elle, démultiplie ses énergies cognitives et change à tout jamais les rapports de l’homme à la connaissance, qui est notre matière première.

La croissance des plateformes du numérique et le transfert des activités humaines du monde historique vers le monde numérique sont continus. On a estimé en 2016 que seulement 8 % des activités humaines susceptibles d’être transférées l’ont été effectivement et on anticipe une accélération exponentielle de ce transfert.

Toutes les projections annoncent des croissances considérables en raison notamment du passage à la 5G (génération) et à l’Internet des objets. On évoque les 5,5 milliards d’internautes en 2025 et 80 milliards d’objets connectés à la même date contre 4,2 milliards et 15 milliards aujourd’hui. Alors, les trois grandes fonctionnalités de l’Internet des objets se feront sentir : le suivi des consommations diverses et sa communication aujourd’hui sans réglementation; les dossiers médicaux; la façon dont se propage une tendance et l’évolution de l’interaction entre les personnes (permettre aux appareils de communiquer des données sur les activités humaines).

 

L’enrichissement démographique

Enfin, on ne comprend rien aux événements actuels et à venir du monde si on ne prend pas en compte l’enrichissement démographique en cours. D’ici 2040, 2 200 000 000 de personnes naîtront sur les continents asiatique et africain, ce qui bouleversera la répartition de la population mondiale telle qu’elle s’est déployée depuis des siècles et consacrera définitivement la prépondérance de ces continents dans les affaires du monde. Y vivra, au milieu de ce siècle, près de 80 % de la population mondiale; 20 % vivra en Europe, y compris dans la Fédération de Russie, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud. Ce 20 % sera vieillissant alors que l’Afrique et l’Inde représenteront la jeunesse du monde. En 2040-2050, un homme sur quatre sera africain.

 

Les défis environnementaux

Avec mes excuses pour traiter trop rapidement la question de l’indispensable reconnexion de l’homme et de la nature, je rappellerai deux statistiques qui font consensus. Soixante pour cent des espèces animales sauvages ont disparu depuis 40 ans et, si rien n’est réussi dans ce domaine, il y aura 200 millions de réfugiés climatiques en 2050.

                                                                          *

Être actrice et acteur de changement aujourd’hui, c’est s’approprier ces mutations du monde, les appréhender, les intégrer dans nos analyses et délibérations, nos jugements moraux, nos choix, nos pratiques professionnelles au quotidien. « Sur 10 erreurs politiques, disait le philosophe Henri Bergson, il y en a neuf qui consistent simplement à croire encore vrai ce qui a cessé de l’être. »

Être actrice ou acteur de changement, c’est mettre en délibération nos valeurs profondes, nos repères spirituels, culturels et historiques, les enrichir des données que portent les mutations en cours du monde.

Être actrice ou acteur de changement, c’est appartenir à des communautés de changement ou les faire émerger.

Mes amis, nous sommes les contemporains, les témoins de la fin d’un long cycle de l’histoire de la famille humaine, cette longue période de colonisation, d’apartheid social, spirituel et culturel qui s’est étendue sur trois siècles, trois siècles de violence extrême portée aux confins du monde par les puissances européennes.

Le basculement de la richesse et le déploiement universel de l’ère numérique ont notamment pour effet de donner aux cultures du monde jusque-là méprisées, niées et enfouies les moyens de leur résurrection, de leur affirmation et de leur rayonnement. Nous y sommes. La Chine, l’Inde, l’Indonésie, les États arabes du Golfe, le Nigéria, le Maroc, le Mexique, le Brésil sont aujourd’hui des puissances culturelles en expansion partout dans le monde. Au moment où nous sommes réunis, la Chine est l’invitée du Salon du livre d’Alger et la Turquie de la foire culturelle de Kigali. Sur les plans financier, économique et commercial, sur le plan culturel aussi, les rapports Sud-Sud avancent à vitesse grand V sur la place du monde.

À titre d’exemple, depuis 20 ans, la Chine a créé 516 centres culturels dits centres Confucius et 1706 salles Confucius dans 142 pays.

Certes, l’Occident constitue toujours une zone de puissance, mais il n’est plus seul à diriger les institutions multilatérales et à fixer les normes pour tous. Ce temps est révolu.

D’autres institutions émergent telle la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, à laquelle 80 pays ont apporté leur appui à ce jour. D’autres visées de développement international se déploient tel l’extraordinaire projet en cours de la nouvelle route de la soie qui est un vaste plan d’infrastructure mondiale à partir de la Chine utilisant deux routes, l’une terrestre et l’autre, maritime; un projet touchant 65 pays et 62 % de la population mondiale, 31 % du PIB de celle-ci et 40 % des surfaces émergées; un projet en cours sans équivalent dans l’histoire contemporaine de 1000 milliards de dollars. Il faut peut-être y accorder une importance au moins égale à celle accordée au dernier tweet de Donald Trump.

Mes amis, être acteur de changement pour les professionnels de l’information, c’est présenter aux Québécois le monde tel qu’il advient, en débattre, en montrer les nouvelles dynamiques, les enjeux et défis, les partager, leur faire une place dans nos délibérations, nos collections, nos médiations.

Notre responsabilité est majeure tant la société que nous formons en Amérique et dans le monde a absolument besoin d’une information intègre pour ne pas se tromper de direction en ce qui concerne la formation de son capital humain, l’utilisation de son capital financier, ses choix en matière de recherche et développement, ses partenariats internationaux.

Collectivement, comme professionnels de l’information, nous sommes aux avant-postes de cette continuelle quête de données intègres et à jour dont ont besoin nos communautés, données qui accompagnent le Québec et ont contribué à tracer la direction qu’il a empruntée et emprunte : de la colonisation intérieure qui a ouvert les régions du Québec à la montée du syndicalisme et de l’économie coopérative qui nous a donné nos premières assises sociales, par le biais de la CSN, de Desjardins, de la Coop fédérée, de la création de nos grandes écoles, l’École des sciences sociales de l’Université Laval, Polytechnique et HEC Montréal, sans oublier la bibliothèque Saint-Sulpice au Refus global toujours d’actualité qui nous a proposé une pensée de rupture; de l’appropriation de la télévision à la Révolution tranquille qui nous a donné un ministère de l’Éducation, Hydro-Québec, la Caisse de dépôt, une présence internationale propre, un réseau d’universités sur tout le territoire, la Charte des droits et libertés de la personne, la Charte de la langue française, la Paix des braves, le Québec Inc., le virage technologique largement inspiré par Bernard Landry qui a fait de Montréal, à terme, l’une des cinq ou six villes du monde où se pensent et se construisent l’aéronautique de l’avenir et un maillon solide dans la recherche et la production de l’intelligence artificielle et de ses applications. Montréal, comme vous le savez, accueillera, durant trois années de suite, 2019, 2020, 2021, le Sommet mondial sur l’intelligence artificielle.

Pour atteindre ces sommets, il aura fallu un savant montage d’initiatives publiques et privées, l’appui institutionnel des universités, la mise en convergence de grands projets de recherche, la formation de chercheurs et d’auxiliaires de recherche. Ainsi s’est accomplie la gestation de l’un des plus renommés laboratoires d’intelligence artificielle au monde, ainsi s’est constituée la communauté de l’intelligence artificielle de Montréal. La récolte de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal est somptueuse. Facebook inaugure ici la branche canadienne de FAIR; Google installe deux équipes issues de sa filiale britannique Deepmind et de son laboratoire Google Brain; Thales, son laboratoire CortAix; Microsoft, sa jeune entreprise Maluuba, spécialisée dans le traitement des langues.

En amont de toutes ces formidables réalisations que je viens d’évoquer, de la colonisation et de l’occupation de notre territoire physique à la maîtrise de l’intelligence humaine, il y a un besoin de produire de l’information jusqu’au point où l’information elle-même devient le matériau de l’expérimentation, la matière première de l’entreprise humaine qui croit pouvoir y insuffler une énergie vitale. En amont de toutes ces formidables réalisations que je viens d’évoquer, il y a une conjugaison de trois communautés, une communauté de recherche, une communauté de savoir-partage et une communauté de volonté, ces composantes du changement dans une société démocratique.

 La géopolitique en mutation porte à un haut niveau ses exigences pour notre société et, en conséquence, pour ceux et celles qui ont vocation de la raccorder avec la naissance continue de la connaissance. Troublant, angoissant et passionnant.

La vie de la nation est liée à la connaissance qui la nourrit. C’est là que se situe la responsabilité sociale des professionnels de l’information. Nous sommes arrivés à ce qui commence, selon le superbe mot de Gaston Miron.

*

Récemment, la directrice générale de la Grande Bibliothèque, notre amie Danielle Chagnon, évoquait la mise en place ou en évidence de collections en lien avec les objectifs de développement durable des Nations Unies – 17 objectifs pour sauver le monde. Nos tables de concertation, comme elles l’ont déjà fait, je crois, pourraient examiner la possibilité de fédérer certaines initiatives pour débattre de la nouvelle carte politique, économique et culturelle du monde et de sa signification pour nos institutions et leur offre; pour examiner ce que nous pouvons faire ensemble pour apporter notre soutien aux objectifs de développement durable, etc. Délibérer, certes, mais aussi agir en espérant que cet engagement se conjuguera avec celui d’un grand nombre.

Est-il raisonnable d’avoir une telle conviction, de croire que l’on peut ainsi infléchir la direction des choses, infléchir les flux abondants qui irriguent et sollicitent l’esprit humain? La liste de réalisations accomplies à diverses étapes de notre histoire que je viens d’évoquer plaide pour une réponse positive. J’y ajouterai les avancées suivantes : le mouvement mondial pour l’égalité et l’équité des genres, pour la reconnaissance de la diversité sexuelle, pour la prise en compte de la dégradation de notre planète, pour l’instauration de la Cour pénale internationale, pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones parmi d’autres ont d’abord vécu dans le cœur et l’esprit de quelques-uns, puis ils sont devenus le fait de collectifs restreints qui n’ont cessé de grandir, de se regrouper, de se fédérer et de se doter de leviers leur permettant d’accéder finalement au niveau des biens communs de l’humanité.

 

Quels changements pour nous?

 À BAnQ, nous partageons avec vous les enjeux et défis que je viens d’énumérer.

Comprendre et intégrer les changements du monde. Cela implique une attention nouvelle à la pluralité des sources de la science, de la technologie, de la culture, du savoir. Ces sources s’universalisent progressivement. Nos enfants ont déjà intégré en partie cette évolution. Ils connaissent et apprécient les chanteurs de la K-pop coréenne, les stars du cinéma du Nigéria, les jeux vidéo avec leurs superhéros asiatiques ainsi que le peintre Murakami et ses œuvres, les mangas japonais, etc.

En clair, il nous faut prendre acte que l’espace occidental n’est plus l’espace avec un grand E, comme ce fut le cas ces trois derniers siècles. Il s’insère désormais et irrémédiablement dans un espace mondial qui multiplie les lieux d’innovation culturelle, sociale, scientifique et technologique. Les Émirats arabes sont devenus des plaques tournantes culturelles reconnues, la Chine, le leader mondial de la lutte environnementale, de l’usage d’Internet et de l’intelligence artificielle, le Maroc, une puissance africaine de premier plan. Tout cela doit se traduire et se traduira, à terme, dans nos collections, nos recommandations et nos médiations. Cela implique pour nous de nous intéresser à cette communauté internationale nouvelle, de nous familiariser avec les géographies spirituelle, économique et scientifique du monde dont notre propre diversité actuelle et à venir constitue un fragment, notre fragment.

Notre institution comme les vôtres a vocation de permettre au plus grand nombre d’explorer ce monde nouveau. Cela doit se traduire par une intervention soutenue pour faire reculer le scandale de l’illettrisme sous toutes ses formes. Il nous faut augmenter notre offre en ce sens et, avec vous toutes et tous, les écoles, les médias, faire de la lutte à l’illettrisme une cause nationale et de zéro illettrisme, un slogan partagé par toutes les Québécoises et tous les Québécois. À BAnQ, nous sommes résolument engagés dans cette voie.

Cette exploration du nouveau monde, pour emprunter une expression aux grands voyageurs de la Renaissance, pourrait se traduire aussi par des ateliers spécifiques, des délibérations publiques, des expositions spécialisées, des échanges et des partenariats avec les institutions de ces pays que l’on dit émergents et qui, dans plusieurs domaines, ont dépassé ce stade depuis longtemps. Je crois qu’il nous faut saisir toutes les opportunités, les créer quand elles font défaut pour nouer des liens sur objectifs avec les institutions des pays de la grande zone asiatique où se déplace la centralité politique et économique du monde à vitesse grand V. Nous devons mieux les connaître. Ils doivent mieux nous connaître.

Le passage à la civilisation numérique sera pour tous long, complexe et exaltant. À BAnQ, il occupe et occupera une place centrale dans nos propres délibérations, investissements et propositions pour la raison très simple que là se trouve en nombre sans cesse croissant, en millions, notre public.

Dans les missions et fonctions de notre institution comme Archives nationales, nous sommes engagés avec l’État québécois dans la mise en place de systèmes intégrés d’indexation numérique des documents dès leur création jusqu’à leur dépôt dans nos archives, partie essentielle d’une administration publique numérique.

Cette fonction-conseil que nous exerçons se double de création par nos équipes d’archivistes et de techniciens du numérique de systèmes technologiques conséquents pour les 2150 ministères et organismes publics avec lesquels nous travaillons.

Nous sommes aussi engagés avec l’État québécois dans la mise sur pied d’un dépôt légal numérique qui correspond à une absolue nécessité et à la mesure 44 du Plan culturel numérique. Dans ce cas, le Québec accuse un retard considérable sur l’ensemble des pays de l’OCDE, y compris le Canada. Difficile à estimer avec précision, une part substantielle de la création numérique québécoise, donc une part substantielle du patrimoine documentaire québécois, échappe présentement au trésor national que constituent les collections patrimoniales enrichies, en permanence, par le dépôt légal. Nous espérons vivement que le nouveau gouvernement mettra fin à une situation aussi déplorable.

S’agissant de BAnQ comme institution fédératrice des trois grandes maisons que vous savez, nous sommes engagés dans de grands chantiers qui, nous l’espérons, vont nous permettre de fournir à nos millions d’usagers une offre numérique de grande qualité.

Des équipes s’affairent présentement à mettre à niveau notre intranet ainsi que notre portail Internet et à dégager les formules pour que l’offre numérique de BAnQ soit accessible sur les plateformes mobiles, pour que l’offre numérique de BAnQ soit exemplaire.

En parallèle, nous sommes à numériser, comme il se doit, les vastes collections patrimoniales et autres qui doivent l’être mais selon des formules davantage liées à la gestion de projets qu’à la gestion continue et prévisible des pièces témoins de notre histoire nationale. Enfin, puisqu’il faut choisir, le dépôt numérique fiable des pièces numérisées fait l’objet de recherches intensives tant l’offre actuelle est inadéquate.

Pour tout vous dire, nous sommes aussi à revoir la gouvernance du numérique dans notre institution. Elle y occupera une place centrale dès le prochain exercice.

Enfin, avec nos partenaires, Ville de Montréal et ministère de la Culture et des Communications, nous sommes à l’œuvre pour faire en sorte que la bibliothèque Saint-Sulpice, qui fut à l’avant-garde de la connaissance au début du siècle précédent, le soit toujours, au début de ce siècle, cette fois par rapport à la civilisation numérique.

À cette étape, cette mise à niveau de notre insertion dans la civilisation numérique ne doit pas se faire aux dépens de notre tradition historique. L’humanité historique et l’humanité numérique doivent coexister. Le temps, ce xxie siècle, les départagera.

Certains s’inquiètent des dérèglements actuels des systèmes d’information classique : déplacement massif de la publicité en direction de la Toile, doublement des éditions par ajout de la numérique, abandon de l’édition papier, baisses des revenus de ces systèmes d’information, mises à pied, etc. Sauf cas d’exception, tous les médias traditionnels sont progressivement affectés par le déploiement de l’ère numérique. La période de transition est certes difficile, mais elle ouvre sur des possibilités qui apparaissent de plus en plus accessibles : taxes nationales sur les revenus des multinationales du domaine comme vient d’en décider l’Union européenne qui, par ailleurs, a légiféré pour assurer la protection de la vie privée sur la Toile; imposition spécifique pour les publicités sur les réseaux sociaux, taxe sur les équipements comme on le fait en matière environnementale.

Cet ensemble de ressources publiques devrait alimenter un fonds de la création auquel les équipes des systèmes d’information classique auraient accès. Le reste dépend de la capacité et de la volonté de création des uns et des autres, du rassemblement de communautés d’intérêts, de la pertinence de l’offre par rapport aux besoins et attentes des citoyens.

Ces nouvelles dimensions de l’organisation de l’information touchent et toucheront aussi nos bibliothèques, dont les fonctions seront progressivement transférées sur la Toile. À l’âge de la robotique, des algorithmes, de l’intelligence artificielle, des données de masse, quel est donc l’avenir de la mémoire, l’avenir de la connaissance, de sa production et de son partage, l’avenir de la création? Nous ferons de ces questions un grand événement international en juin prochain.

Il nous faut maîtriser ces nouveaux leviers. À BAnQ, une équipe dresse les hypothèses d’utilisation des données de masse. Nous entendons organiser avec des partenaires, dont plusieurs sont dans cette salle, la recherche, l’analyse, la délibération, la concertation autour des questions que soulèvent ces nouveaux leviers. Pour comprendre, pour entreprendre, pour réussir le changement qui est avéré, pour en faire l’occasion d’une offre encore mieux adaptée aux besoins de nos clientèles individuelle ou collective, aux besoins du Québec. Je vous invite à la confiance.

À BAnQ, nous sommes à redessiner et à enrichir notre offre éducative en conjuguant les perspectives de l’éducation tout au long de la vie et de l’appui aux programmes scolaires. Nous avons l’ambition de développer une offre éducative qui soit vaste et unique parce que découlant des collections patrimoniales. Un groupe de travail redessinera et enrichira aussi, au premier trimestre de 2019, notre offre actuelle aux nouveaux Québécois en proposant de leur montrer ce qu’est la société d’accueil, son histoire, ses réalisations, ses enjeux et défis. Enfin, au cours de l’année prochaine, un autre groupe de travail examinera en vue de son enrichissement substantiel notre offre actuelle aux personnes âgées, qui compteront pour le quart de notre population en 2040. Moins mobiles, les membres de ce groupe d’âge sont cependant des citoyens à part entière qui ont droit aux services publics. Nous les atteindrons là où ils vivront. Ils ne peuvent pas, ne doivent pas être exclus de l’âme de la rencontre qui est l’essence même de notre service public. Nous poursuivons ou allons poursuivre dans un avenir proche des études majeures consacrées aux effets du vieillissement de la population sur les bibliothèques, au meilleur usage des données de masse que nous détenons.

Pour durer et nous affirmer dans le système global qui dispose de moyens quasi illimités, j’estime qu’il nous faut remplir les trois conditions suivantes : premièrement, maîtriser et utiliser les solides systèmes scientifiques et épistémologiques qui donnent les capacités que nous savons, y compris une connaissance poussée de nos usagers et de leur environnement, de leurs besoins, de leurs désirs, de leur choix et rejets.

Deuxièmement, nous préparer aux bibliothèques de demain, lieu sans doute d’un partage organisationnel et fonctionnel entre intelligence naturelle et intelligence artificielle, ressources humaines et ressources robotiques, traduction classique et système automatique d’équivalence linguistique, collections historiques et masses dématérialisées, systèmes documentaires nationaux et index universels de connaissances. En ce temps-là, les lab-bibliothèques auront pour matériaux des flux considérables de données tirées des comportements et des pratiques humaines et dont la contemplation et l’analyse produiront des flux de connaissances nouvelles.

Troisièmement, bâtir une offre de proximité, de qualité, d’échange qui crée du lien, de la confiance et de la fidélité. Avec tous leurs grands moyens, les multinationales du domaine ne pourront jamais créer une telle offre même si les algorithmes fouillent nos ADN. David Lankes a mille fois raison. Nous sommes de la communauté ou nous ne sommes pas.

Enfin, les actrices et acteurs de changement que nous sommes doivent veiller avec grand soin au maintien et au raffermissement de l’architecture éthique du monde qui implique la prise en compte des droits de toutes et de tous, y compris le droit inaliénable à la connaissance et le développement d’une vive conscience de la responsabilité humaine.

Zéro illettrisme… n’oubliez pas… zéro illettrisme. Merci.

[1] 5,1 milliards de personnes disposent d’un téléphone mobile, dont la majorité sont des téléphones intelligents. Plus de 3 milliards de personnes utilisent les réseaux sociaux.

Nos partenaires

Ville de Montréal. Fondation de BAnQ. Les Amis de BAnQ. Catalogue des bibliothèques du Québec. RDAQ. RFN.