À rayons ouverts, no 97

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Dossier: S'approprier le territoire


La colonisation des Laurentides

Les rêves démesurés du curé Labelle pour les Pays-d'en-Haut

par François David, adjoint du conservateur et directeur général des archives, BAnQ Vieux-Montréal

Au hasard de randonnées dans les montagnes et vallons laurentiens, il est possible de retrouver les vestiges rouillés d'un tracteur abandonné ou d'une clôture de « broche » délimitant, selon toute vraisemblance, un enclos à animaux depuis longtemps délaissé. Ces rares témoins d'une époque révolue nous rappellent que les Laurentides ont été le théâtre d'une vague de colonisation qui a atteint son apogée entre 1876 et 1886.

Porté par l'Église et l'État, ce mouvement est personnifié notamment par le légendaire curé Antoine Labelle à l'époque où les autorités gouvernementales cherchent une solution à la massive émigration vers les États-Unis. Provoquant le dépeuplement des villes et des paroisses,
cet exode est considéré comme une véritable menace à la survie de la nation. Selon les données
démographiques, il est généralement admis qu'un million de Canadiens français ont émigré aux États-Unis entre la seconde moitié du XIXe siècle et 1930. Pour le curé Labelle et l'élite canadienne-française, l'ouverture à la colonisation de nouveaux territoires est le moyen de lutter contre cet exode : « Il faudra coloniser pour combattre l'émigration vers les États-Unis, ce “chancre qui nous dévore”, parce qu'elle affaiblit son peuple en en diminuant le nombre sensiblement et en réduisant ceux qui partent à l'état de prolétaires en instance d'assimilation. Coloniser, c'est transformer cette émigration extérieure négative en une émigration intérieure positive ; c'est une entreprise nationale1. »

Malheureusement, l'expérience de colonisation des Laurentides au nord de Saint-Jérôme ne donnera pas les résultats espérés. La pauvreté du sol, les rudes hivers et les moyens de communication défi cients ont raison du courage et de la persévérance de la grande majorité des premiers colons. Outre de rares exceptions dans les vallées où coulent les rivières Rouge, du Lièvre et du Nord, ces défricheurs peinent à vivre des fruits de la terre. Partis à la recherche de l'Eldorado, ils sont rapidement confrontés à deux possibilités : soit quitter la région, soit faire le pari de rester en se tournant vers d'autres secteurs de l'économie, notamment l'industrie forestière et de transformation du bois ou encore le secteur récréotouristique.

L'héritage du curé Labelle

Le principal héritage du curé Labelle dans la région est incontestablement la construction d'un
chemin de fer reliant Saint-Jérôme aux Pays-d'en-Haut. Pour une région excentrique par rapport aux grands centres urbains et où le système routier est défi cient, la construction d'une voie ferrée est inespérée. À partir des années 1890, plusieurs tronçons sont construits jusqu'à rejoindre Mont-Laurier, en 1909, permettant la création de municipalités tout au long du chemin de fer et assurant ainsi l'enracinement de la population sur le territoire.

Tout comme l'autoroute des Laurentides, construite entre 1958 et 1970, le train aura contribué durant plus d'un siècle au développement de la région. Transformé en sentier récréotouristique en 1996, le tracé de l'ancien chemin de fer subsiste encore aujourd'hui et fait le bonheur de milliers de cyclistes et de skieurs. Ainsi, le parc linéaire « Le P'tit Train du Nord », le plus long au Canada avec ses 232 kilomètres reliant Bois-des-Filion à Mont-Laurier, continue à contribuer à l'essor de la région.

Même si le modèle de la colonisation basé sur l'agriculture n'a pas donné les résultats escomptés, le curé Labelle serait probablement heureux d'apprendre que « sa région » au nord de Saint-Jérôme connaît une forte expansion démographique, contribuant à porter les Laurentides au quatrième rang des régions les plus peuplées du Québec. Encore aujourd'hui, nous sommes redevables au curé Labelle de sa ténacité et de sa persévérance, lui qui rêvait d'un grand avenir pour son coin de pays.

Les archives du curé Labelle

Le fonds d'archives d'Antoine Labelle conservé à BAnQ Vieux-Montréal documente le travail effectué par ce dernier pour favoriser la colonisation des Laurentides et la construction du chemin
de fer dans cette région. Les échanges épistolaires qu'il entretient avec de nombreuses personnalités politiques et ecclésiastiques montrent l'ampleur de son influence et de son implication dans le développement des Laurentides. Parmi les quelque 600 correspondants représentés dans ce fonds d'archives, signalons le premier ministre du Québec de 1879 à 1882, Joseph-Adolphe Chapleau, l'écrivain Arthur Buies, Augustin-Norbert Morin, homme politique et fondateur des villages de Sainte-Adèle, Morin Heights et Val-Morin, et enfin Messeigneurs Ignace Bourget et Édouard-Charles Fabre, évêques de Montréal.

1. Serge Laurin, Histoire des Laurentides, Sainte-Foy, Éditions de l'IQRC / Presses de l'Université Laval, 1989, p. 252.

Arthur Buies

Improbable allié du curé Labelle avant 1880

par Daniel Chouinard, bibliothécaire aux acquisitions des collections patrimoniales, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

À la mémoire de mon collègue Stefán Ketseti (1966-2014)

Le XIXe siècle québécois a produit peu d'esprits aussi libres que celui d'Arthur Buies, qui fut tour à tour journaliste, écrivain et fonctionnaire sans jamais renoncer à exercer un remarquable talent de polémiste. Né en 1840 près de Montréal, il est rapidement confié à deux grand-tantes maternelles qui s'efforcent de contenir le tempérament rebelle qu'affiche déjà le jeune Arthur, qui est renvoyé de plusieurs collèges. Il ne revoit son père, installé en Guyane depuis sa naissance, qu'en 1856. Celui-ci l'envoie faire des études à Dublin, mais Arthur ne l'entend pas de cette oreille et décide rapidement de s'installer plutôt à Paris. Il a tout juste 17 ans, fréquente le lycée impérial Saint-Louis et échoue quatre fois à l'examen du baccalauréat. En proie à de graves difficultés financières – son père lui a coupé les vivres –, il rentre au Canada en 1862.

Une carrière prolifique

Le jeune homme devient alors membre de l'Institut canadien de Montréal, qui a maille à partir avec l'évêque, Mgr Bourget, hostile à l'esprit libéral de ses membres. Commence alors la carrière d'homme de lettres de Buies : il prononce des conférences, publie des textes polémiques dans divers journaux ainsi que Lettres sur le Canada, une brochure dans laquelle il dénonce la mainmise du clergé sur la société canadienne-française.

En septembre 1868, il fonde son propre journal hebdomadaire, La Lanterne canadienne, dont il est l'unique rédacteur et qui cesse de paraître au bout de 27 numéros, victime de son radicalisme et de l'hostilité du clergé. Buies a toutefois pu y aborder en toute liberté les thèmes qui lui seront chers pendant toute sa vie : la lutte contre le cléricalisme, le plaidoyer pour une langue française de qualité et la nécessité de déconfessionnaliser le système scolaire et d'y introduire un enseignement des sciences plus poussé. Voilà des opinions peu banales émises dans le Québec de la fin des années 1860 par un homme qui n'a pas trente ans.

Au cours des années 1870, Arthur Buies est chroniqueur pour divers journaux, un rôle dans lequel il excelle. Il lance un nouveau journal, Le Réveil, qui paraît de mai à décembre 1876. Sans doute usé par ses divers combats, il traverse en 1879 une importante crise morale et, après plus de 20 ans d'abstention, revient à la pratique religieuse. Il se lie alors d'amitié avec le curé François-Xavier-Antoine Labelle, figure majeure de la colonisation. Ce sera un véritable tournant dans sa vie professionnelle.

« Emparons-nous du sol! »

Buies entreprend alors de défendre l'idéal de la colonisation du territoire québécois avec la passion et l'ardeur qui le caractérisent. Déjà en 1863 il a publié deux articles sur le sujet dans le journal Le Défricheur. Le premier ouvrage de Buies en faveur de la colonisation paraît en 1880 et porte un titre qui en résume bien le programme : Le Saguenay et la vallée du lac Saint-Jean : étude historique, géographique, industrielle et agricole. Il s'agit d'une commande de la Commission des Terres de la Couronne. Il veut faire de ce livre « le plus complet de tous ceux qui aient jamais été écrits sur le Saguenay et le lac Saint-Jean ».

En 18 chapitres et quelque 350 pages entrecoupées d'une dizaine d'illustrations montrant des lieux pittoresques et des villages, Buies met sa remarquable plume au service de l'idéologie du curé Labelle et se fait l'ardent promoteur de l'occupation du sol – la devise « Emparons-nous du sol » figure en tête du titre de l'ouvrage –, de l'agriculture et du développement industriel. Tirant la matière de son livre autant de la documentation existante que de ses visites sur le terrain, il relate d'abord l'histoire ancienne de la région puis décrit par le menu la géographie de la rivière Saguenay et l'histoire de son développement. Il ne manque pas de faire l'éloge du rôle joué par les industriels du bois William Price et Peter McLeod, passant sous silence les excès provoqués par le véritable monopole qu'ils exercent sur l'économie de la région. Il aborde ensuite de la même façon la région du lac Saint-Jean puis s'aventure, sans avancer d'arguments solides, à expliquer la formation géologique de la région par « un grand cataclysme » survenu « dans les temps préhistoriques ». Il décrit enfin l'histoire des voies d'accès à la région et l'état du système d'instruction publique.

L'ardeur de Buies dans la défense de la colonisation du territoire québécois ne se démentira pas. Ce premier ouvrage sera réédité en 1896 et Buies reviendra à plusieurs reprises sur le sujet du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il publiera également des ouvrages sur les régions de l'Outaouais, des Laurentides, du Bas-Saint-Laurent et de la vallée de la Matapédia. En 1900, un an avant sa mort, paraît La Province de Québec, une vaste synthèse qui lui a été commandée par le département de l'Agriculture. Jusqu'au bout Buies aura défendu passionnément un territoire pour lequel il n'a jamais caché son attachement.

Les écrits de cet homme de lettres prolifique sont disponibles dans les collections patrimoniales de livres et de journaux de BAnQ.

Regard visionnaire sur le territoire gaspésien en 1877

par Philippe Legault, bibliothécaire à la Collection nationale, Grande Bibliothèque

Faucher de Saint-Maurice fait partie du groupe des grands intellectuels québécois de la fin du XIXe siècle. Serge Provencher, dans sa présentation de l'homme, précise que Narcisse-Henri-Édouard Faucher, né le 18 avril 1844, décida
à 18 ans de s'attribuer, à la grande surprise de son entourage, le nom à particule « de Saint-Maurice2 ». Cet ajout à son nom de famille fait référence à ses origines françaises de Saint-Maurice-les-Brousses, près de Limoges. La production littéraire de Faucher de Saint-Maurice comprend plus de 5000 pages. Il a publié au total huit récits de voyage. Ce genre littéraire, caractérisé par l'absence de règles et de contraintes précises, est fort populaire à cette époque.

De tribord à bâbord

Publié en 1877, De tribord à bâbord est le récit de trois croisières sur le golfe du Saint-Laurent à bord du CGS Napoléon III. Le navire est un steamer du ministère de la Marine et des Pêcheries qui forme avec quatre autres bâtiments l'embryon de ce qui deviendra, un siècle plus tard, la Garde côtière canadienne. Longtemps, il sera le seul moyen de transport reliant les nombreux villages de la côte gaspésienne. Il faudra attendre 1925 pour qu'une voie routière ceinture la péninsule gaspésienne. Elle prendra l'appellation populaire de « boulevard Perron » en l'honneur du ministre de la voirie de l'époque.

Le Napoléon III avait comme mission le ravitaillement des phares du Saint-Laurent. L'auteur prolifi que, curieux et grand érudit, fait une description colorée, voire poétique, de toutes les rencontres et péripéties de son voyage sur la route des phares. L'expédition en territoire gaspésien l'amènera dans la baie des Chaleurs, à Paspébiac, à Port Daniel, à Grande-Rivière, à Percé, à l'île Bonaventure, à Gaspé, à Forillon, à Cap-des-Rosiers, à L'Anse-au-Griffon, à Grande-Vallée, au cap Madeleine, à Mont-Louis et à Sainte-Anne-des-Monts. Il déclare : « Dans le golfe Saint-Laurent tout est puissant, tout est immense. Le Créateur y a semé des paysages les plus grandioses et y a jeté à pleine main archipels enchanteurs, rivières sinueuses et pittoresques, promontoires sombres, riants coteaux3. » Pour l'écrivain voyageur, chaque incident est une occasion d'évoquer des faits historiques, révélant ainsi son érudition. Il souligne l'occupation du territoire en citant des écrits de Cartier, Champlain et Chrestien Le Clercq.

La Gaspésie

Faucher de Saint-Maurice, à travers sa lorgnette journalistique et ethnologique, raconte les événements dont il est témoin, en faisant des descriptions parfois étonnantes tant elles semblent appartenir au XXIe siècle. En ce sens, on peut presque le considérer comme un visionnaire. Voici, par exemple, extraits d'une conversation, ses propos sur les puits d'huile :

« Mais alors cette bouteille que tu viens de confier au maître d'hôtel contenait un échantillon du pétrole de Gaspé ? Il y aurait donc ici des puits d'huile.
« – De l'huile, ici ? Mais nous sommes en ce moment devant une région oléagineuse et des plus riches…
« – Mais alors nous sommes en plein Petrolia et chaque parcelle de ce pays est un lingot d'or.
« – Doucement mon ami; malgré tous ces efforts on n'est pas encore parvenu à frapper une veine assez considérable pour donner un rendement avantageux ; mais avec la patience on vient à bout de tout4. »

L'aventurier est également un excellent conteur qui vise autant à décrire les lieux visités qu'à rapporter les contes et légendes associés à chaque coin de la Gaspésie et d'ailleurs. Au phare de Cap Madeleine, situé à Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, le nom de localité le plus long du Québec, il apprend la légende du Braillard de la Madeleine. Un bruit sinistre terrorise les marins qui viennent jeter l'ancre à l'embouchure de la rivière. Ces derniers entendent des lamentations ou des hurlements furieux. Il faut la bravoure d'un missionnaire pour découvrir la cause du mystère et faire disparaître ce bruit effroyable. L'abbé Charles-François Painchaud, armé d'une hache à sa ceinture, s'enfonce dans la forêt et découvre l'origine du phénomène. Deux arbres, inclinés en forme de X, produisent des bruits alarmants par leur friction lorsqu'ils sont secoués par le vent. Faucher de St-Maurice sait captiver par sa narration vivante des légendes gaspésiennes.

Près de 100 ans plus tard, De tribord à bâbord est imprimé à nouveau. L'édition de 1975 contient une présentation de Jacques Ferron, grand poète, journaliste, médecin et homme politique québécois qui a exercé la médecine pendant deux ans à Rivière-Madeleine. Les paysages gaspésiens lui ont d'ailleurs inspiré plusieurs poèmes.

Faucher de Saint-Maurice est allé à la découverte de la Gaspésie alors que la région était peu connue. Encore aujourd'hui, ce coin de pays est à découvrir et à habiter. La majorité des oeuvres de Faucher de Saint-Maurice ont été numérisées et sont disponibles en ligne sur le portail de BAnQ.

2. Faucher de Saint-Maurice, Contes et récits, présentation de Serge Provencher, Montréal-Nord, VLB, 1980.

3. Id., De tribord à bâbord, présentation de Jacques Ferron, Montréal, L'Aurore, 1975, p. 208.

4. Ibid., p. 222-223.

Le grand forestier de Lotbinière

par Simon Mayer, bibliothécaire à la Collection nationale, Grande Bibliothèque

Écologiste avant l'heure, Henri-Gustave Joly de Lotbinière (1829-1908) est fils de Pierre-Gustave Joly, voyageur de commerce européen, et de Julie-Christine Chartier de Lotbinière, héritière de la seigneurie de Lotbinière5. Après plusieurs années occupées à sillonner l'Europe pour vendre des vins de Champagne, Pierre-Gustave visite l'Amérique du Nord et rencontre l'amour en la personne de Julie-Christine à Montréal en 1827. Henri-Gustave naît de cette union en 1829.

Durant sa jeunesse, Henri-Gustave assiste à l'exploitation croissante des ressources forestières du domaine seigneurial familial. Des moulins à scie apparaissent le long des rivières et un quai donnant sur le Saint-Laurent est construit pour accueillir les bateaux à vapeur. Un peu avant 1840, Pierre-Gustave acquiert la Pointe Platon, un promontoire exceptionnel sur la baie Sainte-Croix et le fleuve Saint-Laurent, sur laquelle il érige un nouveau manoir.

Un homme à la défense de l'arbre

Après un séjour d'études en lettres à la Sorbonne à Paris, le jeune Henri-Gustave mène des études de droit tout en s'initiant à la gestion forestière dans la seigneurie. Diplômé du Barreau en 1855, il devient seigneur de Lotbinière à l'âge de 32 ans en 1860 et fait son entrée en politique l'année suivante. Une grande part de son action dans l'opposition libérale sera consacrée à la gestion des terres forestières et agricoles.

Henri-Gustave dénonce en chambre la réglementation permissive liée à la dépendance du gouvernement à l'égard des revenus tirés de la production forestière. Il prône le développement d'une politique d'aménagement durable du domaine forestier. Avant d'être élu premier ministre du Québec en 1878 – il sera défait en 1879 –, il rédige
un rapport qui demeurera une référence dans le domaine pendant plusieurs années6.

Il s'indigne aussi de l'habitude de déboisement des Canadiens : « Dans les vieilles paroisses surtout le bois est rare. L'étranger qui entend parler des forêts vierges de l'Amérique serait étonné de parcourir plusieurs lieues au Canada sans trouver un bel orme. Il serait encore plus surpris de voir nos coquettes habitations de la campagne aucunement protégées par de petits bocages. […] On a habitué les colons à regarder les arbres comme des ennemis. On a fait aux arbres une guerre sans merci. C'est contre ce préjugé qu'il faut réagir. Il faut prévenir le feu et la destruction par le colon7. »

La sylviculture en héritage En sa seigneurie, Joly de Lotbinière prêche par l'exemple : l'exploitation de la forêt y est couplée à la préservation et au reboisement. Il étudie le cycle de vie des arbres pour favoriser la ponctualité des coupes et le reboisement naturel des différentes essences.

Pour convaincre ses concitoyens de l'utilité de son travail, Henri-Gustave vise à démontrer la rentabilité de ses expérimentations et la beauté qu'elles engendrent. En plus des arbres indigènes, on trouve chez lui le noyer noir, essence recherchée qu'il a transplantée en grand nombre en provenance d'une zone climatique plus méridionale. Son action s'inscrit dans le mouvement conservationniste américain à l'intérieur duquel il cultive des relations, notamment au sein de l'American Forestry Association. Ses expérimentations sylvicoles y trouvent d'ailleurs des retentissements.

Le manoir seigneurial Joly de Lotbinière fait la part belle au bois, qui ornemente les larges galeries de la résidence de dentelles serties de feuilles d'érable. L'imposant cottage surplombe un élégant jardin inspiré du mouvement pittoresque. Le domaine est aujourd'hui propriété de l'État québécois et fait le bonheur de nombreux visiteurs.

Au-delà de l'assouvissement de sa passion pour la sylviculture, Joly de Lotbinière désire participer à la diff usion de ces connaissances dans la population. C'est pourquoi il participe avec Jean-Charles Chapais à la rédaction du Guide illustré du sylviculteur canadien, qui est publié une première fois en 1883. Élu au niveau fédéral aux côtés de Wilfrid Laurier en 1896, Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière continuera de veiller sur la foresterie québécoise et terminera sa carrière politique comme gouverneur de la Colombie-Britannique.

On peut consulter à BAnQ Québec le fonds Famille Joly de Lotbinière (P351), qui rend compte des nombreuses activités professionnelles et politiques des membres de cette influente famille sur une période qui s'étend de 1798 à 1921.

5. Voir par exemple Marc Gadoury, « Sir Henri Gust ave Joly de Lotbinière, visionnaire et promoteur de la conservation des forêts, au Québec, à la fin du XIXe siècle », mémoire de maîtrise, Université Laval, 1998.

6. Henri-Gust ave Joly, « Rapport sur la sylviculture et les forêts du Canada », Documents de la session, volume XI-8, session n° 9, annexe 1, 1878, p. 1-20.

7. Id., « L'aménagement des forêts », Gazett e des campagnes, 22 août 1878, p. 253-255.

Missionnaires et amérindiens

Rencontres dans le Grand Nord

par Nathalie Vaillancourt, archiviste, BAnQ Québec, avec la collaboration de Sébastien Tessier, archiviste-coordonnateur, BAnQ Rouyn-Noranda

À la fin du XIXe siècle, le Grand Nord québécois, c'est l'Abitibi-Témiscamingue, le Haut-Saint-Maurice, les régions de la baie James et de la baie d'Hudson et la Côte-Nord, des zones fortement peuplées par les Amérindiens et les Métis. Dans un univers où l'État et la religion ne sont pas encore dissociés, parmi les trappeurs et les pelletiers attirés par l'appât du gain, on trouve aussi les missionnaires colonisateurs.

La découverte du territoire

De Témiskaming à la baie d'Hudson, publié en 1900 par le père Charles-Alfred-Marie Paradis, est issu d'un rapport présenté à Sir Hector L. Langevin, ministre des Travaux publics à Ottawa. La version publiée ne rend malheureusement pas hommage à la beauté du manuscrit original conservé dans le fonds Famille Hector Langevin, qui contient de magnifiques aquarelles réalisées par l'auteur.

Ce manuscrit s'inscrit dans la mouvance de prise de possession du territoire et est écrit tel un outil de planification et d'aménagement de l'espace. Il a clairement pour but d'inciter les Canadiens français à peupler les contrées du Nord et à sortir des grandes villes que sont Montréal et Québec.

Le territoire et sa géographie sont amplement abordés et on découvre une région aride, dotée d'une forêt dense et d'une terre peu invitante, mais combien prometteuse lorsqu'on l'examine de plus près. Le réchauffement climatique et le déboisement sont des sujets qui ne datent pas d'hier. Ils préoccupent le père Paradis, qui appelle le gouvernement à la prudence en ce qui a trait au développement du territoire :

« Quand je parle de défrichement, je n'entends pas une guerre d'extermination de nos essences. Les forêts comme les montagnes jouent un rôle nécessaire dans l'économie climatérique d'un pays et la prudence exige que l'on conserve de ces bois les quantités utiles, que l'on reboise même au besoin8. »

Les Amérindiens

Si l'espace à cultiver et les ressources naturelles à exploiter sont des raisons qui poussent tant de colons à s'installer dans le Grand Nord (ou à essayer d'y survivre!), ce sont les Amérindiens qui servent de guides à ces pèlerins du Sud, mais aussi de main-d'oeuvre bon marché pour les différents chantiers, dont ceux de la Compagnie de la Baie d'Hudson (HBC). Les entreprises veulent protéger leurs biens et tiennent à l'œil les travailleurs ainsi que les Amérindiens car, selon le père Paradis, « le sauvage qui goûte au grand air de nos villes devient, paraît-il, superbe et insolent. Il apprend le prix des fourrures et cherche à s'affranchir du joug maternel de l'honorable Cie B. H.9 »

Plusieurs missionnaires se révoltent contre le traitement imposé aux Amérindiens. Le père Guinard, qui réalisa plusieurs missions dans ces contrées, décrit dans ses mémoires la HBC et les autres sociétés comme un mal nécessaire. Les postes qu'elles érigent un peu partout sont souvent la seule source de ravitaillement au cours des longs trajets dans des espaces dénudés.

Il observe que les Indiens, hommes comme femmes, sont loin d'être parfaits mais qu'ils ne s'abandonnent pas à la paresse. « Chez les Cris […] ce sont les femmes qui s'occupent de transporter le bois de chauffage […]. Elles sont toujours affairées. Quant aux hommes […] la chasse n'est pas un sport pour eux10

Pour communiquer, les Amérindiens utilisent souvent « les caractères syllabiques. Ils écrivent avec du charbon de bois sur des morceaux d'écorce. Quand le message est inscrit […], ils plantent le bâton dans le sol à un endroit bien visible. On retrouve ces messages à l'entrée des portages, au bout d'une pointe de terre11. »

Au-delà de l'évangélisation

Les missionnaires étaient bien plus que des évangélisateurs. Comme ils passaient de villages en chantiers, ils faisaient aussi découvrir aux Amérindiens le monde et les inventions nouvelles : téléphone, lumière électrique, gramophone.

Dans leurs efforts d'évangélisation des autochtones, les pères catholiques devaient combattre le protestantisme qui s'installait un peu partout. Un Cri protestant du nom de Wabatchi a tenu tête un jour au père Guinard. Le père rentra dans sa tente, lui disant qu'il enseignait des faussetés et induisait les hommes en erreur : « Je suis certain que tu ignores même ce qu'est la vraie religion12 », lui dit-il.

On a reproché ses opinions au père Guinard, mais force est d'admettre que ses inquiétudes en ce qui concerne la façon dont on traitait les gens des Premières Nations et celles du père Paradis sur la protection et l'utilisation des ressources naturelles du pays sont encore des préoccupations contemporaines. Depuis peu, sur le site Wikisource – La bibliothèque libre, les internautes peuvent participer à la transcription du rapport du père Paradis sur le Témiscamingue.

8. Charles-Alfred-Marie Paradis, De Témiskaming à la baie d'Hudson, s. l., s. é., 1900, p. 24-25.

9. Le Témiscamingue à baie d'Hudson, 1884, p. 46. BAnQ Québec, fonds Famille Hector Langevin (P134, S1, D1, 1960-01-123/56).

10. Serge Bouchard, Mémoires d'un simple missionnaire – Le père Joseph-Etienne Guinard, o.m.i., 1864-1965, Québec, ministère des Affaires culturelles, Direction des communications, 1980, p. 63.

11. Ibid., p. 63-64.

12. Ibid., p. 110.

La cartographie seigneuriale en Nouvelle-France

par Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

Du temps de la Nouvelle-France, en pleine colonisation, le rôle de l'arpenteur s'avère particulièrement crucial. Accompagnant les seigneurs dans l'administration du territoire, il trace des routes, confine des lots, des rangs, des seigneuries, et veille au respect des limites établies. Les erreurs peuvent être coûteuses et c'est pourquoi la colonie ne compte souffrir aucun écart de conduite. En 1675, le Conseil souverain codifie les pratiques. Dès lors, les seigneurs doivent faire mesurer les concessions qu'ils donnent. Les arpenteurs doivent faire ajuster leurs boussoles par un professeur de mathématiques. La délivrance des commissions d'arpentage est également bien contrôlée, conditionnelle notamment aux témoignages de bonnes vies et mœurs des candidats.

Dans un ouvrage pratique destiné aux seigneurs, Edme de la Poix de Fréminville résume bien ce qui peut les motiver à faire produire un plan de leur seigneurie : « Ils ont le plaisir que ces plans leur représentent, jusqu'aux moindres sinuosités, les chemins, terroirs & heritages, & qu'étant bien lavés, ils y voyent d'un coup d'œil leurs bois, prés, vignes & autres heritages, eaux & rivieres, dont la bigarure est extrêmement satisfaisante » et « s'il arrive la moindre difficulté dans leurs terres, ces cartes […] les mettent au fait d'une manière qu'ils en voyent le local [le lieu] si parfait, qu'ils sont souvent en état de décider […] sur les difficultés qui leur arrivent13 ». Il est donc question d'y défendre les intérêts des propriétaires, avec pour armes l'équerre, le demi-cercle, la boussole et la planchette.

Même si les seigneurs sont dans l'obligation de faire mesurer les terres qu'ils concèdent, les plans cadastraux en Nouvelle-France demeurent plutôt rares. Les arpenteurs en état de cartographier le territoire ne sont pas très nombreux, et les seigneurs ne sont pas toujours lettrés. Dans bien des cas, ils ne peuvent se payer une dépense considérable et le seul procès-verbal d'arpentage peut leur suffire. Les seigneuries sont encore jeunes et l'accélération des défrichements peut rendre un plan bien vite désuet. Par ailleurs, les seigneurs se font souvent reprocher de négliger le développement de leurs terres. La carte pourrait en être témoin, et il vaut mieux ne pas laisser trop de traces incriminantes!

De l'utilité des cartes

Si les plans qui nous sont parvenus ne sont pas si nombreux, ils nous sont néanmoins précieux. Ils donnent des renseignements absents des registres paroissiaux, permettent de localiser un ancêtre, d'en situer l'environnement immédiat, d'apprécier les routes qu'il empruntait. Certains plans décrivent aussi l'état d'avancement du défrichement, chemins, églises, moulins, maisons et terres cultivées de chaque habitant.

En Nouvelle-France, environ 80 arpenteurs cartographient les territoires concédés aux seigneurs par le roi, et ceux concédés aux habitants par le seigneur. Seuls quelques seigneurs – souvent les plus riches, telles les communautés religieuses – ont investi dans la cartographie de leur seigneurie. Celle-ci peut être utile lors de recours judiciaires pour percevoir cens et rentes. Vers 1702, les Sulpiciens commandent un plan sur lequel on voit l'emplacement de centaines de concessions sur l'île de Montréal. Le cartographe marque le nom des censitaires et les dimensions des censives, facilitant ainsi la lecture du terrier14. Le domaine du roi situé au nord du fleuve Saint-Laurent a fait l'objet d'âpres disputes territoriales. Comme c'était un enjeu économique de taille, il n'est pas étonnant que ses administrateurs aient voulu en établir les limites précises. En 1732, Joseph-Laurent Normandin est envoyé explorer le domaine afin d'en dresser une carte, en remplacement d'un prédécesseur qui s'est cassé une jambe en route15. L'objectif est double : faciliter le règlement des litiges et restreindre la traite illégale des fourrures.

Une cartographie d'exception

En 1707, l'arpenteur Gédéon de Catalogne propose de cartographier toutes les concessions de la colonie. Encouragé par le ministre, il visite pendant deux ans les côtes du pays, par les temps les plus rudes et les plus difficiles, accompagné de Jean-Baptiste de Couagne. Le fruit de ce travail laborieux : cinq grands feuillets couvrant la région de Sorel à La Pocatière16. Ces cartes dépeignent le découpage du territoire en concessions tout en consignant les noms des censitaires. Elles permettent ainsi de situer la population, d'en assurer le contrôle et de mieux planifier le développement de la colonie.

Leur justesse ayant été mise en cause par un ingénieur envieux, elles sont exposées au palais de l'intendant pendant 15 jours, « à la censure de tout le monde ». On rapporte alors que plusieurs personnes en font faire des copies, ce qui fait voir leur utilité en milieu colonial. Les généalogistes les plus férus connaissent bien cette oeuvre cartographique monumentale qui n'a pas de véritable équivalent de toute l'histoire de la Nouvelle-France. D'autres travaux de cette envergure ne seront entrepris qu'après la Conquête, par les autorités britanniques avides de connaissances sur les terres conquises et soucieuses de faire respecter le droit de propriété.

13. E. de la Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation des terriers […], Paris, Morel l'aîné, 1746, p. 114-155.

14. Voir La mesure d'un continent […], Sillery, Septentrion, 2007, p. 130

15. Ordonnance de l'intendant Hocquart, 12 mai 1732. BAnQ Québec, fonds Intendants (E1, S1, P2411).

16. Les cartes originales se trouvent à la Bibliothèque nationale de France et des fac-similés peuvent être consultés dans la collection numérique Cartes et plans de BAnQ.

La colonisation des Cantons-de-l'Est

Des loyalistes américains cités dans un registre

par François David, adjoint du conservateur et directeur général des archives, BAnQ Vieux-Montréal, et Julie Roy, archiviste-coordonnatrice, BAnQ Sherbrooke

L'une des principales préoccupations des administrations publiques est de planifier et d'organiser l'occupation du territoire. Depuis les débuts de la colonisation, deux systèmes de concession de terres ont été appliqués au Québec : le système seigneurial et celui des cantons. Le lotissement par seigneurie a été la norme tout au long du Régime français, ce qui explique sa présence presque exclusive dans la vallée du Saint-Laurent. À partir de la Conquête de 1760, les Britanniques imposent leur mode de répartition des terres en implantant le système des cantons. Mais ce n'est qu'après l'Acte constitutionnel de 1791, soit en 1796, que les premiers territoires érigés en cantons au Québec voient le jour. Tous les nouveaux territoires ouverts à la colonisation seront dès lors modelés selon ce système.

Alors que, dans le système seigneurial, le territoire est découpé en longues bandes perpendiculaires aux cours d'eau, les cantons sont plutôt des portions de territoire de forme carrée (environ 16 km sur 16 km) divisées en rangs et en lots. Le propriétaire des terres concédées par la Couronne n'est pas assujetti à des rentes seigneuriales comme c'est le cas sous le Régime français.

L'occupation des Cantons-de-l'Est sera, à ses débuts, assurée entre autres par l'immigration de loyalistes fuyant les États-Unis à la suite de la Déclaration d'indépendance en 1776 et de la victoire des colons américains sur les forces militaires britanniques en 1783. Les colons, en provenance du Massachusetts, du Vermont et du New Hampshire, découvrent de vastes territoires vierges. Agriculteurs aguerris et reconnus pour leurs qualités entrepreneuriales, ils réussissent au prix de grands efforts à développer ce territoire qui se distingue à maints égards encore aujourd'hui des autres régions du Québec.

Le registre financier d'Attleborough

BAnQ Sherbrooke conserve un document intéressant témoignant de la colonisation du canton d'Eaton. Il s'agit d'un registre ayant appartenu à un marchand provenant du Massachusetts dont l'identité demeure inconnue.

Une analyse sommaire du registre a très tôt révélé l'importance de son acquisition en 2007. L'écriture du registre débute à Attleborough au Massachusetts, en 1793, et
se termine dans le canton d'Eaton en 1832. À l'intérieur, 162 pages doubles consignent les achats et les remboursements de clients. Avec plaisir, on constate que les noms
des premiers loyalistes à coloniser les villages d'Eaton, de Sawyerville et de Cookshire y apparaissent : Edmund Alger, Josiah Sawyer et John Cook.

Constitué le 4 décembre 1800, le canton d'Eaton est concédé à 32 associés ayant à leur tête le capitaine Josiah Sawyer. Ce dernier, qui a quitté le lac Champlain, parcourt le secteur dès 1793, pour y installer sa famille l'année suivante. Plusieurs familles emboîtent le pas en 1797-1798. Un croisement entre les noms de l'index-clients du registre et la liste des premiers colons du canton d'Eaton permet de relever une vingtaine de concordances17!

On peut certainement imaginer les privations que connaissent alors les colons. Cependant, l'arrivée d'un marchand devait contribuer à l'installation des familles. Par exemple, à partir de 1794, Edmund Alger achète chez le marchand venu du Massachusetts, entre autres, du rhum, des chaussures, du ruban pour cheveux, un chapeau, du thé, de la poudre et des boisseaux de blé.

Ce registre n'a pas révélé tous ses secrets. Les chercheurs avides d'en savoir plus sur ce document peuvent consulter la version numérisée de 338 pages en faisant une recherche dans l'outil Pistard sous la cote P1000, D15.

17. Leonard Stewart Channell, Hist ory of Compton County and Sketches of the East ern Townships, dist rict of St. Francis and Sherbrooke County, Cookshire, L. S. Channell, 1896, p. 65-154.

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