À rayons ouverts, no 96

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Dossier: Représenter le territoire

La carte, le territoire et ses frontières

par Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont– La Petite-Patrie

Pour se figurer un territoire et tous ses recoins, quoi de plus commode que de faire appel aux cartes géographiques? Avec une grammaire et un vocabulaire qui lui sont propres, la cartographie constitue une forme de langage incomparable pour se situer dans l'espace. Les cartes sont des alliées précieuses pour mieux connaître les terres qui nous entourent, pour s'y déplacer, mais aussi pour comprendre le monde de ceux qui nous ont précédés. C'est du moins le présupposé guidant les établissements qui possèdent des archives et des collections cartographiques. Pour sa part, BAnQ conserve dans ses réserves un gisement particulièrement riche en la matière. On y trouve bien sûr des cartes anciennes, comme celle de la Nouvelle-France préparée par Samuel de Champlain, mais aussi des cartes plus récentes publiées sous des formes que Champlain lui-même n'aurait jamais pu imaginer.

Dans un contexte colonial, ces documents ont été utiles pour faire état de découvertes géographiques, pour appuyer des décisions d'ordre géostratégique, pour favoriser les déplacements, pour faciliter la gestion du territoire et pour mieux en défendre les frontières. Outil de connaissance souvent précieux, la carte est aussi un objet symbolique qui témoigne du rapport de l'homme à l'espace ainsi que de sa volonté d'imposer un ordre et une autorité sur des espaces plus ou moins bien délimités.

L'actuel territoire québécois possède des frontières relativement bien définies (sauf celle du Labrador, qui demeure encore sujet de litige). Mais ces frontières n'ont pas toujours existé telles qu'on les connaît aujourd'hui. Elles ont une histoire mouvementée, qu'on peut lire en filigrane en parcourant les cartes qui nous sont parvenues.

Les frontières floues de la Nouvelle-France

Assez tôt, en Amérique, des frontières sont imposées par les cartographes. En 1656, le géographe du roi Nicolas Sanson trace des limites à la Nouvelle-France, certes incomplètes et imprécises, mais bel et bien présentes. La colonie est confinée entre deux chaînes de montagnes, au nord et au sud. Pour l'essentiel, les délimitations politiques se confondent ainsi avec les frontières naturelles (c'est-à-dire le bassin du fleuve Saint-Laurent), d'où cette propension chez le cartographe à marquer très fortement le relief, pourtant assez mal reconnu sur le terrain. À l'ouest, la description demeure ouverte et floue, Sanson laissant inachevés le lac Supérieur et le lac de Puans : l'expansion de la colonie est ainsi tout à fait possible, au plus profond de la terra incognita. Comment, de toute manière, délimiter précisément un territoire qu'on connaissait à peine?

Ces frontières demeurent plus ou moins stables jusqu'à la signature du traité d'Utrecht (1713), qui ratifie la cession de l'Acadie à la Grande-Bretagne. Une clause du traité annonçait explicitement la nomination de commissaires pour régler la question des frontières. Mais ce fut en vain; la clause n'a pas été respectée et les frontières sont demeurées imprécises, sans que personne ne s'en formalise véritablement. Les contentieux vont néanmoins resurgir plusieurs années plus tard, avec vigueur. Souvent instruments de propagande, les cartes des années 1750 portent des revendications territoriales qui annoncent les guerres coloniales. Les meilleurs cartographes de l'époque, français et anglais, n'avaient pas la même vision de l'Amérique et se disputaient ainsi sur les tables à dessin, que ce soit d'Anville et Bolton, ou bien Bellin et Mitchell. Au faîte de cette lutte, on fonde à Londres une « société antigallicane » qui publie des cartes visant à démontrer que les Français empiètent un peu partout sur les territoires occupés par les Britanniques, notamment dans la vallée de l'Ohio.

Les frontières d'une colonie Britannique

Avec la fin de la guerre de Sept Ans, un chapitre se clôt et un nouveau territoire est créé au sein de l'empire britannique, la Province de Québec, successeur estropié de la Nouvelle-France, enfermé dans un quadrilatère restreint au SaintLaurent moyen, de Gaspé à la rivière des Outaouais. Sous la pression des commerçants américains, les frontières politiques sont articulées de sorte que la vallée du Saint-Laurent soit coupée de son arrière-pays et de la traite des fourrures qui s'y pratique. Une carte préparée par Jonathan Carver délimite assez clairement ces nouvelles frontières. Mais lorsqu'elle paraît en 1775 (pour la version manuscrite) et en 1776 (pour la version imprimée), cette carte n'est déjà plus d'actualité, les frontières ayant été revues par l'Acte de Québec promulgué l'année précédente par le Parlement britannique. Comme le montre la carte The Theatre of War in North America, les frontières sont repoussées dans toutes les directions, jusqu'au Mississippi, faisant du Québec une immense province, très proche dans ses limites de la défunte Nouvelle-France, au grand mécontentement des colons américains qui voient là une répudiation de leurs doléances. Peu de cartes montrent les nouvelles frontières, et pour cause : ces frontières sont en bonne partie responsables de la guerre de l'Indépendance américaine déclenchée peu après, en 1775.

La suite de l'histoire rappelle l'importance du Bureau de l'arpenteur général pour contrôler la description de la colonie (devenue Bas-Canada en 1791). Les cartes qu'on y produit tracent les limites des districts, des seigneuries et des cantons sur lesquels on ouvre de nouvelles terres, mais elles dessinent aussi la frontière avec les États-Unis (c'est-à-dire le 45e parallèle et la hauteur des terres à l'est de la rivière Connecticut), mais celle-ci ne sera pas véritablement fixée avant la signature du traité de Washington en 1842. Des loyalistes sont installés le long de la frontière pour freiner les ambitions américaines et de nombreuses cartes publiées dépeignent l'évolution des terres arpentées et cédées. Parmi les cartes dessinées pour consolider l'emprise du pouvoir britannique sur le territoire, on note la présence d'une œuvre monumentale de l'arpenteur en chef Joseph Bouchette publiée en 1815 et parmi les plus complètes et les plus détaillées de l'époque. Elle permet d'avoir une idée relativement juste du développement de la colonie et c'est donc aujourd'hui une œuvre fort prisée des historiens.

Pour ajouter d'autres jalons à cette histoire incomplète, il vous suffit de consulter la collection numérique de cartes et plans de BAnQ à banq.qc.ca/cartes. Elle contient des centaines de cartes du Québec qui documentent l'évolution du territoire et de sa représentation.

  

Un territoire à décrire
Survol du rôle de l'État depuis le début de la colonisation

par François David, adjoint du conservateur et directeur général des archives, BAnQ Vieux-Montréal, Christian Drolet, archivistecoordonnateur, et Sonia Lachance, archiviste, BAnQ Québec

Depuis le Régime français, d'illustres personnages historiques tout comme des fonctionnaires de l'État méconnus ont joué un rôle important dans la connaissance de notre environnement. Les grands explorateurs, dont Jacques Cartier, Samuel de Champlain, Pierre-Esprit Radisson et le sieur de La Vérendrye, ont sillonné l'Amérique du Nord et ont été les premiers à découvrir ce vaste territoire. Mais explorer un nouveau continent n'est pas une fin en soi : il faut aussi le délimiter et le décrire afin de s'en faire une représentation pour mieux l'occuper et l'exploiter.

Au fur et à mesure du développement de la colonie, les administrateurs ont exigé des plans de plus en plus précis du territoire. Arrivé en Nouvelle-France en 1634, Jean Bourdon saura répondre aux besoins de la jeune colonie en pleine expansion. Considéré comme le premier arpenteur à exercer au pays, il dessinera entre autres un plan de la ville de Québec et de ses environs en 1663.

Bourdon sera suivi par près de 80 autres arpenteurs qui parcourront la colonie pour tracer le pourtour des seigneuries et délimiter les terres concédées aux censitaires. Bien que ces travaux soient effectués selon des ordonnances émises par les administrateurs de la colonie, sous le Régime français aucun organisme n'est véritablement responsable de la surveillance de l'ensemble des travaux d'arpentage du territoire.

L'héritage du régime britannique

Il faut attendre les lendemains de la Conquête pour voir la mise en place d'un système supervisant l'ensemble des activités d'arpentage. C'est ainsi qu'est créé le poste d'arpenteur général, qui sera occupé par Samuel Holland à compter de 1764. Ce dernier aura la tâche de procéder à l'arpentage des terres de la Couronne et à la division des terres en cantons.

En 1790, la création du Bureau de l'arpenteur général assure une réglementation encore plus rigoureuse des pratiques d'arpentage. Cet organisme met en œuvre une grande opération d'exploration et d'inventaire des ressources naturelles du territoire. C'est ainsi que de nombreux arpenteurs parcourent de vastes régions pour recueillir les données géodésiques permettant le repérage des positions exactes d'un point donné (latitude, longitude et altitude). Accompagnées de croquis et de dessins, ces informations sont essentielles à la cartographie du territoire. Le passage des arpenteurs dans ces régions parfois éloignées des zones habitées est aussi l'occasion de dresser un inventaire des espèces végétales et de décrire la nature des sols. Ces données seront très précieuses lorsque l'État souhaitera développer de nouveaux territoires propres à la colonisation et en exploiter les ressources naturelles.

Les carnets dans lesquels les arpenteurs compilent les données techniques servent aussi de journal de bord : ils y décrivent parfois en détail leurs conditions de voyage sommaires et les dangers inhérents à leur travail dans des zones sauvages. Si ces carnets constituent des sources essentielles à la création de plans, ils sont aussi de véritables récits d'aventures et de très pré- cieux témoignages des conditions de travail des arpenteurs.

La mise en place d'une gestion du territoire

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, sous l'autorité du commissaire des Terres de la Couronne, la production des plans cadastraux est systématisée. En 1841, le nouveau Canada-Uni adopte une première loi sur les terres et le Dé- partement des Terres de la Couronne voit le jour. Mais ce n'est qu'en 1860 que le cadastre québécois est réellement créé par l'adoption de l'Acte concernant les bureaux d'enregistrement et les privilèges et hypothèques dans le Bas-Canada. C'est ainsi qu'environ 1440 plans cadastraux seront réalisés entre 1866 et 18962 . Dorénavant, le registre foncier permettra de reconstituer la chaîne des titres de propriété d'un terrain depuis la date de création du cadastre.

À partir de la Confédération, l'arpentage devient une responsabilité provinciale. Le Département des Terres de la Couronne poursuit ses activités pendant un certain temps, mais par la suite et jusqu'en 1979, une succession de départements et de ministères s'échangeront la charge de l'arpentage du territoire québécois qui sera finalement confiée au ministère de l'Énergie et des Ressources.

L'arpentage est une nécessité aujourd'hui encore

Les inventaires et les plans cadastraux constitués à partir des données recueillies par les arpenteurs sont aujourd'hui des témoignages précieux pour l'étude de l'occupation du territoire québécois. La mesure et la délimitation du territoire demeurent une préoccupation constante pour l'État. D'ailleurs, afin de corriger certaines inexactitudes et de compléter le registre foncier de la province qui existe depuis 1860, le gouvernement du Québec confie en 1992 au ministère de l'Énergie et des Ressources le mandat d'actualiser le cadastre du Québec. Aujourd'hui, le Bureau de l'arpenteur général du Québec fait partie du ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles.

 

La réforme du système cadastral québécois

par Donald O'Farrell, archiviste-coordonnateur, BAnQ Rimouski

Le 6 mai 1992, le gouvernement du Québec confiait au ministère de l'Énergie et des Ressources le mandat de mettre en œuvre le Programme de réforme du cadastre québécois. L'objectif poursuivi était d'actualiser le cadastre du Québec en représentant fidèlement sur un plan informatisé les quelque 3,5 millions de propriétés privées dénombrées sur le territoire.

En consultant le site Web du ministère, on peut constater l'envergure du projet de réforme du système cadastral, qui a été repensé selon des critères juridiques, techniques, méthodologiques et financiers. De plus, le ministère a mis en place un système d'information à référence spatiale pour gérer toutes les données cadastrales. Par conséquent, il a dû implanter un système de contrôle de qualité dont une grande partie est automatisée, ce qui permet la diffusion de données sur Internet. Le Registre foncier est accessible à l'adresse suivante : registrefoncier.gouv.qc.ca.

Il importe de savoir que depuis le début de la réforme, tout plan cadastral réalisé sur le territoire rénové est produit en double exemplaire, l'un numérique, l'autre analogique. La Loi sur le cadastre prévoit que la version numérique est celle qui a valeur légale en cas de litige. Par ailleurs, en cas de détérioration ou de perte de l'une des deux versions, l'autre peut servir à la reconstituer. La réforme du cadastre est une première du genre depuis son établissement au XIXe siècle et elle se poursuit encore aujourd'hui.

Depuis 2012, le Québec compte près de 8,2 millions d'habitants répartis sur un territoire de 1,7 million de km2 . Les régions les plus densément peuplées sont situées dans la partie méridionale du territoire, soit en bordure du fleuve Saint-Laurent. En France, 65,8 millions d'habitants se partagent un territoire trois fois plus petit que le Québec.

 

La connaissance du territoire par l'image

par Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

À la fin du XIXe siècle, un formidable moyen de communication fait son apparition au Canada pour l'ensemble de la population, avant même les Facebook et autres Twitter de ce monde : la carte postale illustrée. Si elle peut paraître ringarde aux yeux des geeks d'aujourd'hui, la carte postale était fort prisée au début du XXe siècle : des centaines de milliers voire des millions d'entre elles circulaient entre villes et villages, tenant en haleine les postiers du pays et contribuant à la connaissance du territoire par l'image.

Inventée en Europe, la carte postale est officiellement adoptée par le Canada en 1871. Préaffranchi, ce petit bout de carton imprimé était le courriel de l'époque ; il devait permettre une communication rapide et efficace, avec un côté réservé à l'adresse du destinataire et l'autre au message et aux illustrations. En 1897, des modifications aux règlements permettent de placer des illustrations sur le même côté que l'adresse. En 1903, la poste canadienne autorise la division du dos, qui comprend dorénavant l'espace pour l'adresse à droite et l'espace pour le message à gauche. Tout le recto est ainsi libéré pour une image plein format. La carte postale telle qu'on la connaît aujourd'hui était née.

Des éditeurs privés, locaux et étrangers profitent de l'occasion pour investir le marché. Des photographes amateurs prennent leur patelin en photo et font circuler les images sous forme de cartes postales photographiques. On vise non plus seulement l'élite du pays, mais aussi une population modeste dont le taux d'alphabétisation progresse tranquillement. Si les plus riches peuvent collectionner des peintures de paysages urbains et ruraux, tous ou presque peuvent dorénavant acquérir, à un prix abordable, la photographie imprimée d'un coin de pays.

Photographier villes et villages du QuéBec

Dès lors, des photographies variées de tous les coins du territoire sillonnent les routes. Les images qui voyagent à travers le pays font connaître autant les grandes villes que les plus petits hameaux du Québec. Envoyées à la famille ou aux amis, elles font la promotion des lieux de villégiature qui attirent les touristes canadiens et étrangers. Ces cartes postales suivent en général les circuits touristiques des voyageurs, soit en ville, à la campagne ou au bord du fleuve, à Cacouna, à Sainte-Rose, en Gaspésie, à Cap-Santé, à Kamouraska et dans bien d'autres endroits encore. Les cartes reflètent aussi des scènes urbaines, peuplées d'hommes et de femmes élégamment vêtus. D'autres, plus rares, montrent des populations pauvres, notamment de la basse-ville de Québec.

Alliant image et texte personnalisé, la carte postale est le média parfait pour communiquer des impressions de voyage tout en montrant la beauté des paysages. Les cartes mettent également en scène les travailleurs québécois. Les agriculteurs battent le blé, récoltent le foin et les légumes. Les pêcheurs font sécher la morue sur les grèves gaspésiennes. Les colons construisent de nouvelles villes en Abitibi. Ces activités et ce dynamisme sont les indices d'un Québec sur la voie de la modernité.

Le territoire du touriste

La production des frères Neurdein, en visite au Canada en 1907, rappelle les points d'intérêt de l'époque. On n'est pas surpris de constater que le cœur historique de Montréal est le coin le mieux représenté de la ville, avec notamment plusieurs cartes des alentours de la place d'Armes et de la rue Notre-Dame. On trouve aussi plusieurs représentations des quartiers périphériques, surtout des rues Sainte-Catherine, Sherbrooke et Saint-Denis. Les photographes se sont aussi aventurés de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent, chez les Iroquois de Kahnawake; au nord, ils ont visité la piste de courses Blue Bonnets fraîchement inaugurée, le village Saint-Laurent et le terrain du club de crosse Shamrock (l'actuel marché Jean-Talon).

Certes, les lieux de culte, qui font la grande fierté des paroissiens, sont représentés en grand nombre (au premier chef, la cathédrale Saint-Jacques et l'église Notre-Dame), mais on y trouve aussi les lieux de loisirs et de rencontres les plus populaires à l'époque : le parc Dominion (dans le quartier Longue-Pointe), le parc La Fontaine, et bien sûr le mont Royal avec son funiculaire qui mène au belvédère depuis l'avenue du Parc. En tout, près de 200 lieux de Montréal sont représentés. Le choix éditorial d'antan nous permet aujourd'hui de cartographier les zones d'intérêt de l'époque et de définir ainsi les contours du territoire parcouru par les touristes.

Pour s'assurer de bien documenter l'histoire du Québec, BAnQ conserve ainsi, en sûreté, des milliers de cartes postales reflétant le territoire québécois. Toutes celles qui sont dans le domaine public sont numérisées ou en voie de l'être. On les trouve facilement sur le portail Internet de BAnQ, à l'adresse banq.qc.ca/images.

 

Le Québec, un décor rêvé pour les touristes

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire à la Collection nationale, Grande Bibliothèque

Depuis la Conquête, la spécificité du Québec en Amérique, terre française noyée dans une mer anglophone, a fait couler beaucoup d'encre. Nous cherchons sans relâche à définir et à préserver ce que nous sommes. Mais comment nos voisins, eux, nous ont-ils perçus? Au-delà des tensions politiques et culturelles, est-ce que notre caractère distinct les a intrigués, séduits? Avons-nous tiré profit de notre singularité?

Promotion touristique

L'étude des guides et brochures touristiques de la première moitié du XXe siècle des collections patrimoniales de BAnQ permet de faire d'étonnantes constatations à ce sujet. À une époque où les voyages transatlantiques coûtent encore très cher, les acteurs de l'industrie touristique au Québec font le pari de vendre aux touristes américains et canadiens-anglais avides de dépaysement le territoire québécois comme un succédané avantageux du Vieux Continent.

Le Québec est présenté par les grandes compagnies de transport et d'hébergement, tels la Canada Steamship Lines (CSL), le Canadien Pacifique (CP) et le Canadien national (CN), comme un monde ayant échappé au temps, un monde à saveur paysanne, vieille France, au décor suranné peuplé des descendants des colons français, les « Habitants », qui vivent encore à la façon de leurs ancêtres du XVIIIe siècle. Le gouvernement québécois, qui s'implique dans la promotion touristique dès les années 1920, adopte un discours similaire à celui des entreprises privées.

Même certains nationalistes antimodernistes, adeptes du retour à la terre comme unique manière de préserver le fait français et catholique en Amérique, applaudissent à l'idée d'attirer ici des milliers de touristes d'ailleurs. Dans Les valeurs nationales et économiques du tourisme de 1943, l'abbé Albert Tessier affirme que, grâce à une mise en valeur touristique du territoire axée sur l'histoire, la religion, le folklore et l'atmosphère française du Québec, « [on] enrichira notre héritage national ; on maintiendra fortement notre peuple dans le sillon sacré ouvert par les générations qui ont peiné pour bâtir notre pays ; et, par surcroît, on assurera à notre vie économique l'apport appréciable de millions de dollars ».

Figé dans le passé

Les guides et brochures touristiques fourmillent de passages où l'on projette cette image rêvée d'un Québec figé dans un lointain passé. Le premier guide du gouvernement québécois, édité en 1926, Québec, the French-Canadian Province, s'adresse d'ailleurs en ces termes à sa clientèle cible, les touristes américains et canadiens-anglais : « Here lives a population which has most faithfully kept the traditions, language, customs and dress of the past. Here one meets with sturdy stone houses and thatched roof barns dating back to the French Régime. […] The conservative “habitant” still weaves linen and “étoffe du pays”. The floors are covered with variegated home-made rag-carpets. […] The French nobleman lives on in the courteous peasant who offers you a glass of water and invites you to his table ».

De pareilles affirmations se retrouvent presque systématiquement dans les guides de l'époque. Les titres des brochures promettent déjà tout un programme au touriste : The Normandy of the New World ; La Province de Québec, New France in Canada ; La Gaspésie, la Suisse canadienne. Un intitulé de section du guide Québec, the Holiday Seeker Playland, publié en 1933 par le gouvernement québécois, résume à lui seul le projet de promotion touristique : « 500 miles by motor takes you back 300 years ».

Plusieurs couvertures de brochures offrent une image synthétique de ce Québec à moitié imaginaire : une route sinueuse où roule une voiture entre fleuve et montagnes, un village traditionnel à l'architecture normande au loin, un four à pain extérieur, un calvaire au coin de la route, une carriole tirée par des bœufs, des paysans vêtus à l'ancienne qui saluent…

Construire un paysage

On tente de modeler le paysage québécois pour qu'il corresponde à cette image. Certains grands hôtels sont construits dans l'esprit château français, tels le Château Frontenac édifié dès 1893 ou le Manoir Richelieu, de style normand, reconstruit par la CSL en 1929. Inauguré en 1930, le Château Montebello est quant à lui un immense ouvrage en bois rond rappelant les demeures des Alpes suisses, mais également les cabanes des colons.

Au début des années 1940, le gouvernement d'Adélard Godbout institue un concours d'architecture de maisons canadiennes traditionnelles, espérant pousser les Québécois à les adopter et les touristes à venir les voir. L'État québécois encourage aussi la création d'écoles d'artisanat et de métiers d'art. Les compagnies de transport impliquées dans l'industrie touristique éditent des recueils de chansons folkloriques et engagent des spécialistes afin de recueillir contes et légendes locaux. Et bien sûr, on vend aux touristes enthousiastes courtepointes, couvertures tissées au rouet, sculptures sur bois et paniers tressés…

Aussi farfelue que nous paraisse aujourd'hui cette offensive touristique, elle reflétait alors une certaine vision d'un Québec qui se cherchait encore, partagé entre le désir d'un retour à un passé rassurant et la volonté de s'inscrire dans un monde moderne en pleine transformation.

 

Affiches, tourisme et territoire Une alliance historique

par Danielle Léger, bibliothécaire responsable de la collection d'affiches, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

Indices visibles d'un espace sillonné par les touristes depuis le premier quart du XIXe siècle, les affiches de promotion touristique font la part belle au territoire québécois. Parmi les colporteurs de destinations radieuses qui ont publié des affiches, trois groupes se profilent : le gouvernement du Québec, les instances locales et régionales (notamment les municipalités) et les entreprises privées actives dans ce secteur (en particulier les compagnies de transport).

Images de marque

Au-delà d'un travail d'information auprès du consommateur, tous ces acteurs touristiques sont engagés dans la fabrication d'une image de marque qui trouve écho dans divers imprimés et médias.

Le sémiologue français Pierre Fresnault-Deruelle associe l'affiche publicitaire à un écran de cinéma. Un écran de papier où sont projetés mirages, fantasmes et désirs avec l'effet de « tirer la vie quotidienne – moyennant l'achat de quelque nouveauté – à la hauteur des rêves ».

Qu'il soit nomade d'agrément ou adepte de la villégiature, le touriste collectionne volontiers les lieux, les spectacles et les images : ces destinations, ces expériences, ces images habitent l'affiche touristique illustrée. Bien souvent, elle évoque et exalte le paysage, naturel ou construit, convoque des pans de territoires, leur fabrique une atmosphère, souvent riante et idéalisée, parfois pittoresque ou spectaculaire. Jouant sur l'envie du voyage et les désirs d'ailleurs, images et mots sont ici promesses de bonheur.

Outre les grands panneaux publicitaires des dernières décennies, ces invitations au voyage sont rarement placardées dans l'espace urbain. On les diffuse dans des circuits plus confidentiels, mais bien ciblés : agences de voyages, bureaux d'information touristique, comptoirs de service des compagnies de transport, foires promotionnelles. Là exactement où leur pouvoir de persuasion peut faire naître un désir de départ et susciter une vente. Elles se distinguent aussi par une aire de distribution qui englobe souvent le marché extérieur, principalement ontarien, étasunien et européen.

Stratégies visuelles

On trouve dans les affiches touristiques québécoises relativement peu de mots d'ordre ou de slogans. En revanche, à travers leurs formes enjouées, on peut déceler au moins cinq stratégies visuelles. « Tant de choses à voir et à visiter ! » affirme la mosaïque d'images, tablant sur l'abondance, tant dans les productions de l'époque victorienne que dans les collages visuels produits pour les affiches d'Expo 67. Autre procédé en usage, le recours aux images cartographiques prend plusieurs formes : silhouette du Québec érigée en symbole, intégration dans une mosaïque, mise en scène dans une représentation réaliste, « affiche cartographique » offrant une vue aérienne détaillée des pistes de ski du Mont-Tremblant.

Aux contemplatifs et amateurs de paysages mémorables, la représentation d'un site emblématique propose des vues, généralement panoramiques, souvent ouvertes sur le fleuve Saint-Laurent, axe névralgique et historique du tourisme au Québec. Nimbées d'une lumière idyllique, ces images clament : « Voyez comme c'est beau ! » Variation spécialisée du genre précédent, particulièrement usité dans les années 1920-1950 pendant la montée en flèche du tourisme de masse motorisé, le paysage synthétique est pour sa part recomposé, condensé et recolorié pour accueillir diverses icônes propres aux vacances (route, automobile, paquebot) et à la destination (fleuve, village, clocher, croix de chemin, four à pain, paysan, charrette, etc.).

Enfin, tout un pan de la production d'affiches touristiques représente des environnements génériques, déterritorialisés, misant sur un cadrage serré de touristes en action (ski, chasse, pêche, randonnée), donc sur l'effet d'identification, avec un message subliminal du type : « Et si vous étiez cette jeune femme enjouée à bord du téléphérique? »

Un déclin inexorable?

Depuis les années 1960, le « tout-photo » a pris le relais de l'illustration dans les campagnes de promotion touristique, affiches comprises. Tout repose désormais sur l'art du photographe qui saisit le bon moment, qui fait chanter la lumière, et parfois sur celui des publicitaires qui amplifient le visuel à coup de slogans ou de messages percutants.

Avec la concurrence de nouveaux médias publicitaires (clips télévisés, puis diffusion Web), les images et messages autrefois portés par les affiches se dématérialisent et se transforment. Les productions imprimées classiques se résument aujourd'hui au catalogue du voyagiste, au guide régional truffé de photographies et de publicités, au dépliant qu'on glisse dans son sac. Média publicitaire en perte de vitesse, l'affiche imprimée se trouve à l'occasion une nouvelle vocation au rayon du poster photographique, plus réaliste qu'auparavant, mais sans négliger sa vocation de valorisation du territoire, ni tout à fait sa propension à le magnifier.

  

Le terroir, la ville, l'Amérique
Les différents visages du territoire dans trois grands classiques de la littérature québécoise

par Esther Laforce, bibliothécaire à la section Arts et littérature, Grande Bibliothèque

Rural, sylvestre, urbain, industriel, clos, ouvert : dans ses contrastes et ses nuances, le territoire québécois offre à l'imagination des écrivains des paysages à explorer. Façonné par les histoires qui en sont nées, le territoire a été marqué au fil du temps par les mots qui l'ont exprimé. Trois romans importants de la littérature québécoise du XXe siècle offrent des représentations particulièrement évocatrices de notre territoire.

Les champs étroits et la forêt immense

Œuvre de l'écrivain d'origine française Louis Hémon, publiée à Paris puis à Montréal, en 1916, Maria Chapdelaine est caractéristique des romans du terroir. On y suit la vie d'une famille canadienne-française, des défricheurs-agriculteurs installés sur un terrain reculé situé dans la région de Péribonka, au Lac-Saint-Jean.

Dans ce roman, les descriptions du territoire témoignent du souci de montrer son immensité de même que l'isolement des familles. Son horizon s'arrête à « la lisière sombre de la forêt ». De fait, c'est cette forêt qui enserre tout, du chemin qui longe la rivière Péribonka et qu'empruntent Maria et son père au tout début du roman aux « quelques champs étroits, souvent encore semés de souches » (page 9).

Les distances entre les différents lieux nommés, qui vont de La Tuque à Honfleur, en passant par Saint-Prime, Saint-Félicien, Saint-Henri, Saint-Gédéon et Péribonka, sont longues à franchir et soulignent l'éloignement qu'impose le territoire forestier du Lac-Saint-Jean. Ces distances semblent d'ailleurs d'autant plus importantes que l'on se promène à pied ou à cheval, sur des chemins parfois presque inexistants ou rendus impraticables par les tempêtes de neige.

Des industries, du bruit, de la suie

Du haut de ce pays à défricher, vaste et rude, contraignant à une vie de dur labeur, repliée sur elle-même, la ville lointaine est vue comme un éblouissement, un lieu de magie et de divertissement dont la séduction peut influencer fortement l'imaginaire. En 1945, rompant avec l'univers du terroir, Gabrielle Roy publie Bonheur d'occasion, un roman où la réalité urbaine se fait moins attrayante.

Situé au pied du mont Royal et jouxtant la ville de Westmount, le Saint-Henri des années 1940 est un faubourg ouvrier et industriel. C'est sur ce territoire urbain que se situe principalement l'action de Bonheur d'occasion. Ce qui pouvait y rester de champs vagues a été occupé par « les filatures, les silos à céréales, les entrepôts [qui] ont surgi devant les maisons de bois, […] les emmurant lentement, solidement ». Il est sillonné d'un chemin de fer qui rejoint, sur la place Saint-Henri, « deux voies de tramways » (page 37). Le bruit des trains s'y mêle à celui de la « circulation incessante » (page 37) sur les rues Notre-Dame et Saint-Jacques et à celui de la navigation sur le canal Lachine. Après le passage des trains, la suie retombe sur les « quartiers de grande misère » (page 38), laissant à leurs habitants une envie d'ailleurs.

Les origines de l'Amérique

C'est à un horizon plus ample que sont justement appelés les personnages du roman Volkswagen blues, écrit par Jacques Poulin et publié au milieu des années 1980. De Gaspé à San Francisco, sur la piste d'un frère disparu, le voyage de Jack, un écrivain francophone habitant Québec, et de sa copine métisse venue de la Côte-Nord, prend la forme d'une exploration et d'une quête des origines au sein du continent nord-américain.

Ce territoire qu'ils sont sur le point de traverser est décrit par deux cartes géographiques auxquelles il est fait allusion et qui établissent l'appartenance identitaire des deux protagonistes. Une première carte de l'Amérique du Nord montre « l'immense territoire qui appartenait à la France au milieu du XVIIIe siècle, un territoire qui s'étendait des régions arctiques au golfe du Mexique et qui, vers l'ouest, atteignait même les montagnes Rocheuses ». Une deuxième carte de cette même Amérique, mais avant l'arrivée des Blancs, est quant à elle « jalonnée de noms de tribus indiennes » (page 19). Les traces de cette présence française et amérindienne sur l'ensemble du territoire nordaméricain sont ensuite retrouvées tout au long du périple, qui passe par la Gaspésie, Québec, les Mille-Îles, Detroit, Chicago, longe le Mississippi jusqu'à Saint-Louis, repart vers l'ouest pour suivre la piste de l'Oregon et, enfin, la piste de la Californie.

Par la façon dont ils abordent le territoire, ces trois romans témoignent de transformations importantes qu'a connues la société québécoise du début à la fin du XXe siècle. Ainsi, le regard porté par la littérature sur le territoire s'est-il transformé au rythme de ce que nous sommes devenus

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