Dossier : la restauration

Table des matières

 

Un spicilège du for privé

par Patricia Bufe, restauratrice d'œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec

Il y a quelques années, le Musée de Charlevoix a fait l'acquisition d'un lot de 29 dessins et caricatures datant de la fin du XIXe siècle et dont l'histoire et la signification nous réservent encore bien des surprises.

Les dessins, réalisés principalement à l'encre sur papier et collés au recto et au verso de 13 cartons de même dimension, forment ce que l'on pourrait nommer un spicilège. Composé de caricatures, de saynètes avec phylactères, de planches numérotées ou encore de papiers découpés issus d'échanges épistolaires, le tout est assemblé en des compositions humoristiques ou satiriques, inspirées de la presse illustrée ou de la littérature de l'époque.

L'auteur du spicilège comme des dessins est inconnu, mais cette chronique illustrée est sans aucun doute liée à une famille anglophone importante de Québec, les Rhodes, qui en ont été les propriétaires avant qu'elle se retrouve, bien des années plus tard, dans une librairie de livres usagés de Québec. Les loisirs, les activités sportives, les anecdotes du quotidien ou encore certains faits divers des membres de la famille, d'amis ou d'estivants représentés dans ces dessins ont, pour plusieurs, Tadoussac comme toile de fond.

Souvenirs d'été à Tadoussac

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la villégiature fait son apparition au Québec. Bourgeoise et urbaine, elle se caractérise par un désir de renouer avec la nature et de s'éloigner des grandes villes. C'est ainsi que, venant de Québec ou de Montréal, des familles s'installent le temps des vacances et construisent villas et petits domaines, notamment à Tadoussac.

C'est le cas de la famille Rhodes, qui, en 1861, fait construire un cottage pour y séjourner tous les étés. Godfrey, Minnie, Gertrude ainsi que leur père, le colonel William Rhodes, apparaissent sur plusieurs dessins : ils sont soit nommés, soit mis en scène. Un journal intime, écrit par Godfrey Rhodes à partir de l'âge de 12 ans, évoque ses souvenirs à Tadoussac et notamment ses loisirs, comme le dessin et la peinture, qu'il pratique sur une base régulière. Plusieurs dessins semblent faire écho à ce qu'il écrit. En serait-il alors l'auteur, ou du moins l'un des auteurs?

Une œuvre en danger

En 2008, le Musée de Charlevoix confie, en vue d'une exposition, la restauration de ce spicilège au Centre de conservation du Québec. L'œuvre est dans un mauvais état. En effet, collés sur des cartons de piètre qualité, acides et très friables à l'aide d'une colle présentant les mêmes caractéristiques, les dessins ont jauni et plusieurs d'entre eux s'effritent ou sont partiellement détachés des cartons. Ils présentent également des déchirures, des plis et des lacunes, rendant l'ensemble très fragile. Les cartons sont pour la plupart déformés, et les encres des dessins sont dégradées par endroits.

La première intervention, et la plus essentielle, a consisté à décoller l'ensemble des dessins et papiers découpés des cartons. Ainsi dégagés puis nettoyés de la colle sous-jacente, les dessins ont ensuite été lavés, et ceux dont les encres étaient altérées ont été traités. Après un réencollage de chaque dessin, les déchirures ainsi que les zones fragilisées des papiers ont été renforcées, et les lacunes comblées. Certains documents, devenus très fragiles, ont été doublés. Enfin, chaque papier découpé a été recollé à son emplacement d'origine, puis chaque dessin remonté sur un carton de conservation, dans le respect du montage original.

Œuvre patrimoniale d'importance de par leur valeur ethnologique et témoins rares de la caricature privée au Québec, ces dessins sont désormais conservés dans la collection du Musée de Charlevoix.

 

Retour au menu.Registres de la mémoire

par Marie Trottier, restauratrice d'œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec

Le Centre de conservation du Québec reçoit chaque année des demandes de restauration de registres variés, qu'ils soient bancaires, judiciaires ou fonciers. Souvent réparés à l'occasion d'un anniversaire, ces documents historiques se trouvent généralement dans un état de conservation extrêmement précaire.

Un registre d'écrous

Pour souligner son 100e anniversaire, en 2012, le Centre de détention de Montréal, dit « prison de Bordeaux », a entrepris des recherches historiques qui ont permis de découvrir un coffre-fort renfermant entre autres un livre manuscrit qui a vite suscité beaucoup d'intérêt. Imposant et mystérieux, réparé avec des adhésifs de fortune, c'est le premier livre des écrous de la prison de Montréal. Il était en piètre état et ficelé de bandelettes de coton qui maintenaient en place tous les éléments de la reliure.

Ce document a servi pendant des années à colliger des informations sur chaque prisonnier : numéro d'écrou, date d'incarcération, nom, âge, origine, profession, nature du délit, sentence et date fixée pour l'exécution. Il énumère en outre toutes les exécutions qui ont eu lieu à la prison dite au Pied-du-Courant, dont celles des patriotes en 1838 et en 1839, ainsi que celles qui se sont déroulées à la prison de Bordeaux.

À l'occasion de son centenaire, la prison a décidé de faire restaurer cette relique. Le registre, grand blessé aux multiples déchirures, lacunes, taches d'eau et réparations déplorables, a tout de même tenu le coup grâce à la qualité de son papier de lin du XIXe siècle. Si la reliure est austère et sans intérêt particulier, le contenu, soigneusement calligraphié à la plume, est un témoin du passé et de la pratique de la peine de mort. Au Québec, la dernière exécution a eu lieu le 11 mars 1960. La potence, elle, se dresse toujours au même endroit.

Lors du travail de restauration, la couverture, trop dégradée, a été remplacée par une couverture de conservation en toile de lin écrue, et les éléments d'origine ont été conservés séparément. Le corps d'ouvrage a été nettoyé, le papier, colmaté et réparé. La section des pendaisons a été entièrement restaurée. Le tiers des cahiers, une fois consolidé, a été recousu au corps d'ouvrage.

Registres de la Banque de Montréal

Pour souligner le 200e anniversaire de la fondation de la première banque au Canada, en 1817, les Archives de la Banque de Montréal nous ont confié la restauration de leurs premiers registres bancaires : Montréal (1817), Halifax (1837), York (1840), Hamilton (1844) et Bytown (1852), ainsi que leur charte royale (1822). Ces registres sont des documents uniques dont il n'existe aucun duplicata.

En 1817, Montréal comptait plus de 20 000 habitants, surtout des anglophones et des Britanniques. La traite des fourrures était en déclin, et le développement du commerce avait grand besoin de l'implantation d'un système bancaire. Cette année-là, un groupe de neuf commerçants a fondé la première banque au Canada, la Banque de Montréal, qui s'est donné pour mission d'offrir un endroit sécuritaire pour l'entreposage des capitaux et de mettre en circulation une monnaie officielle. Le tout premier dépôt s'est transigé en livres sterling.

Pour chaque transaction, le déposant se voyait remettre un reçu, qui était soigneusement retranscrit à la plume dans un livre tellement immense que seul un homme était en mesure de le soulever. La nuit, ce registre était rangé dans un coffre-fort. Fini le temps des bas de laine, pour les plus courageux! Pendant la Première Guerre mondiale, on a inventé le registre à feuilles amovibles (loose-leaf binder), qui a remplacé peu à peu les registres reliés à la main, lourds et difficiles à manipuler. Cet allègement de la manipulation a permis aux femmes de travailler à leur tour dans les banques.

La restauration de ces registres a posé des défis de taille étant donné leur poids, leur format et le niveau avancé de dégradation des matériaux constitutifs : carie rouge, ressort d'acier corrodé, parties lacunaires, pages arrachées, couture brisée, plis, déformations, papier devenu cassant, etc. Maintenant restaurés et prêts pour la consultation à l'interne, ces registres sont entreposés dans les réserves de la Banque de Montréal dans des conditions idéales d'humidité relative et de température, bien à l'abri dans un coffret de conservation adapté.

 

Retour au menu.Restaurer pour le citoyen

par Julie Fontaine, archiviste, BAnQ Vieux-Montréal

Si l'information contenue dans les archives répond à divers besoins, dont ceux plus classiques de la recherche historique et généalogique, elle trouve également son utilité dans le faire-valoir et la défense des droits du citoyen. À cet égard, les exemples sont très variés et vont de l'établissement d'un droit de propriété à l'obtention d'un jugement en divorce ou même à la démonstration d'une preuve dans un litige. Compte tenu de l'importance que revêtent ces documents pour la personne souhaitant faire reconnaître ses droits, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) traite ces demandes en priorité et vise l'équilibre entre un accès rapide aux informations contenues dans les documents et leur protection.

Un exemple parmi d'autres

À l'été 2013, une citoyenne engagée dans un litige contre sa municipalité consulte les archives de BAnQ à la recherche de preuves établissant son droit de propriété. Dans le fonds de la Cour supérieure, Greffe de Montréal, elle souhaite consulter deux dossiers judiciaires dans lesquels elle a bon espoir de trouver un élément clé de preuve en sa faveur. Or, depuis leur création au milieu du XIXe siècle, ces documents ont été conservés pliés, enroulés et ficelés. Tenter de les feuilleter tels quels les aurait assurément endommagés. À la demande des archivistes, l'équipe de restauration de BAnQ a traité ces documents prioritairement afin de les rendre disponibles pour consultation. Il a fallu 21 heures de travail pour humidifier ces archives, les mettre à plat et permettre ainsi une manipulation exempte de dommages.

 

Retour au menu.Numérisation et conservation : le cas du fonds Joseph Dalbé Viau

par Marie-Claude Rioux, restauratrice, BAnQ Rosemont– La Petite-Patrie

Depuis plusieurs années, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) poursuit un vaste projet de numérisation de ses collections. Ces programmes de numérisation peuvent toutefois être difficiles à concilier avec une bonne conservation des documents. En effet, les caractéristiques et l'état physique de la collection à reproduire, les multiples manipulations inhérentes au processus de numérisation et le besoin à l'occasion d'adapter les appareils de numérisation à certains types de documents peuvent contribuer à la dégradation des collections.

Le cas récent de la numérisation du fonds Joseph Dalbé Viau, localisé à BAnQ Vieux-Montréal, permet d'alimenter la réflexion sur le juste équilibre à atteindre entre, d'une part, les ressources disponibles et les niveaux de traitements de restauration et, d'autre part, la volonté de diffuser et de conserver par l'entremise de la numérisation.

Le fonds Joseph Dalbé Viau

Acquis en 2009 par BAnQ, le fonds Joseph Dalbé Viau illustre bien, par ses 1054 dessins d'architecture, l'évolution de l'architecture civile et religieuse à Montréal au cours de la première moitié du XXe siècle. En raison de sa reconnaissance comme bien culturel par la Commission canadienne d'examen des exportations de biens culturels, ainsi que de la fréquence des demandes pour sa consultation, la numérisation du fonds Joseph Dalbé Viau s'est vite imposée. Toutefois, le fonds est dans un état physique détérioré : la poussière, les nombreuses déchirures, les adhésifs, les déformations et surtout l'enroulement des plans sur eux-mêmes rendent l'accès à l'information difficile, voire impossible dans certains cas. La restauration et la numérisation du fonds ont débuté en 2012. En raison de l'état du fonds et de la quantité de documents à réparer, sa numérisation ne sera pas complétée avant quelques années.

Le juste équilibre

L'état physique du fonds constitue donc un enjeu primordial, car il importe avant tout de rétablir la lisibilité de l'information. La première étape du processus de restauration consiste en un nettoyage à sec recto verso, à l'aide d'éponges et d'effaces. On procède ensuite à la mise à plat à l'aide d'humidification sous Gore-Tex, car ce n'est qu'une fois le document à plat que la numérisation devient possible. Quant aux multiples déchirures, nous avons privilégié la réparation de celles qui empêchaient la lecture de l'information, délaissant celles qui apparaissaient sur les bordures, car la grande quantité de documents à traiter ne nous permettait pas une restauration aussi poussée sur le plan esthétique que celle qu'aurait exigée, par exemple, un lot d'estampes.

Les risques de dégradation par la manipulation constituent un autre enjeu fondamental lié aux activités de numérisation. En effet, au terme du processus de restauration, les documents présentent encore des fragilités qui pourraient être aggravées par des manipulations inadéquates ou des outils inappropriés.

Plusieurs mesures ont été mises en œuvre en vue d'améliorer les pratiques de manipulation : installation de grandes tables près du numériseur, aimants pour soutenir les plans, formation et sensibilisation du personnel à des techniques de manipulation fine, assistance de techniciennes en muséologie lors de la manipulation des plans plus délicats. Ainsi, une collaboration interdisciplinaire s'est tissée entre la numérisation et la conservation.

Enfin, les appareils de numérisation offerts sur le marché ne sont pas toujours bien adaptés aux exigences de la conservation, ce qui nous a amenées à effectuer de nombreux tests avant de procéder à la numérisation du fonds. L'appareil utilisé pour numériser les plans de Dalbé Viau est le SupraScan™ Quartz A0 HD. Malgré la légère courbure des plans, ce numériseur offre une qualité d'image exceptionnelle sur toute la surface du document. Nos tests ont montré qu'il n'était pas nécessaire, et qu'il était même plutôt déconseillé, de mettre une vitre pour assurer la planéité du document. De surcroît, l'utilisation de la table à succion n'est pas requise : en déposant tout simplement les plans sur la table de numérisation, on obtient une image numérisée satisfaisante.

La volonté de diffuser et de conserver

La numérisation permet la consultation virtuelle de documents fragiles et contribue ainsi à préserver les originaux des risques associés à leur manipulation. Dans plusieurs cas, la numérisation ne serait pas possible sans l'apport d'un restaurateur, comme en témoigne le cas du fonds Joseph Dalbé Viau. La numérisation et la conservation sont là pour assurer conjointement la pérennité des collections.

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Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.