Dossier : la restauration

Table des matières

 

Une seconde vie pour des atlas anciens

par Marie Trottier, restauratrice d'œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec, et
Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

En 2009, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) recevait de la part de la Compagnie de Jésus un don de plusieurs centaines de documents qui ne concernaient pas directement l'histoire de la communauté, notamment deux atlas en trois volumes ayant guré jadis dans les collections du Collège Sainte-Marie : l'Atlas amériquain septentrional contenant les détails des différentes provinces de ce vaste continent et le Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New- York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Florides. Ces trois volumes sont parmi les rares exemplaires conservés au Canada. S'ils ne concernent pas uniquement le territoire québécois, on y devine en ligrane l'intérêt de la France pour ce territoire nord-américain, quinze ans après avoir abandonné ses colonies nord-américaines à l'Angleterre.

Des atlas publiés en pleine tourmente

Publiés à Paris en 1778, en pleine guerre d'indépendance des colonies anglaises, ces atlas contiennent des cartes d'origine britannique parmi les meilleures de l'époque (comme l'atteste l'extrait d'une lettre de l'Académie royale de marine reproduit en page frontispice). Traduites spécialement pour le lectorat français, les cartes permettaient de suivre le théâtre de la guerre en Amérique alors que la France venait de déclarer la guerre à l'Angleterre, en soutien aux rebelles américains. Plus précises, les cartes du Pilote americain septentrional montrent les plans des principaux ports britanniques (Halifax, Boston, Rhode Island, Philadelphie, etc.); elles sont ainsi utiles aux mariniers français impliqués dans la guerre. Les cartes sont soigneusement dessinées, gravées et imprimées selon les normes de l'époque. Plusieurs comprennent les frontières d'État rehaussées au lavis. Attrayants, les frontispices évoquent d'une part l'exotisme des terres américaines – femme au torse nu, ananas, palmier, canot, volcan – avec, en arrière-plan, des Européens venus exploiter ces ressources et, d'autre part, la rencontre européo-amérindienne fondée sur des échanges commerciaux (on y voit William Penn, fondateur de la Pennsylvanie, en train de négocier avec les Amérindiens).

Le traducteur, compilateur et éditeur de l'ouvrage est Georges Louis Le Rouge, ingénieur cartographe né en Allemagne vers 1712 qui s'est ensuite installé au cœur de Paris, rue des Grands Augustins. L'ouvrage original traduit est l'œuvre du cartographe éditeur britannique Thomas Jefferys, qui publie en 1776 The American Atlas, compilé grâce aux levés exécutés par plusieurs militaires commissionnés par les autorités britanniques pour cartographier leurs colonies nord-américaines (Samuel Holland, Joseph F. W. Des Barres, etc.). On y trouve en tout 58 cartes, parmi les plus prisées des collectionneurs : « Amerique septentrionale par le docteur Mitchel », « Nouvelle carte de la province de Quebec selon l'edit du roi d'Angleterre du 7 8bre 1763 par le capitaine Carver », « Province de New York… par Montresor », « Carte des troubles de l'Amérique… par Sauthier et Ratzer », etc. Ces cartes publiées sont parmi les plus précises de l'époque, et elles le demeureront jusqu'à la publication de l'Atlantic Neptune, quelques années plus tard.

Les défis de la restauration

L'enjeu de la restauration de ces atlas était de les rendre de nouveau consultables, et de pouvoir les exposer sans risque accru de déchirures, de pertes et de dommages de toutes sortes. Cependant, comme il arrive souvent en cours de traitement, une restauration qui se veut classique et sans embûches se révèle souvent plus complexe et plus longue que prévu!

Chacun des albums est relié plein papier à la colle sur plats de carton; les corps d'ouvrage sont composés de plusieurs cahiers cousus autour de nerfs et fixés aux plats, suivant la technique traditionnelle de la passure en carton. Cette structure donne un dos à nerfs apparents et permet une excellente ouverture.

Les gravures au burin et à l'eau-forte sont imprimées à l'encre noire, sur un papier vergé fait main de couleur crème, avec trois magniques ligranes visibles en lumière transmise, dont la provenance est française. Les plus grandes gravures sont raboutées jusqu'à quatre planches entre elles et repliées pour entrer dans le corps d'ouvrage. En ce qui concerne les deux premiers atlas, les dommages les plus importants affectaient surtout le dos de l'ouvrage, dont il ne restait que des fragments de papier de couvrure ainsi que les plats de carton qui, au fil des siècles, s'étaient amincis, dégarnis et déformés jusqu'à ne plus protéger adéquatement le corps d'ouvrage.

L'attachement instable de la couverture au corps d'ouvrage semblait ne nécessiter qu'une simple consolidation des mors. Mais après quelques ouvertures – nécessaires pour avoir accès aux gravures – les supports et ls de couture se sont fragmentés; la structure s'est complètement désolidarisée et n'offrait plus aucune protection aux gravures. Le traitement a dès lors dû être modié.

Les étapes du traitement

En démontant l'album, on a constaté que tous les fonds de cahiers étaient devenus cassants et nécessitaient un doublage de papier japonais. En cours de traitement, on a découvert, cachés sous les contregardes, des renforts constitués de pages de livres du XVIIIe siècle. À cette époque, tous les bouts de papier ou de parchemin étaient réutilisés.

Après un collationnement rigoureux, les gravures ont été démontées, nettoyées, réparées, colmatées et consolidées. Les taches ont été atténuées à l'aide de solvants et les plis cassés ont été renforcés. Les gravures ont ensuite été rexées à leurs onglets d'origine et recousues autour de nerfs de lin respectant le profil de couture originale. La passure en carton a été effectuée au travers des trous d'origine, dégagés mécaniquement de leur support de chanvre; cette opération était délicate étant donné l'accès restreint. Quant au dos et aux parties lacunaires des plats, ils ont été reconstitués et mis au ton afin de respecter l'aspect et la couleur du matériau de couvrure d'origine.

Ces albums ont maintenant trouvé un second souffle. La restauration du papier et une structure renforcée leur assureront une longue vie.

 

Retour au menu.Le pôle nord du capitaine Bernier

par Jane Dosman, rest auratrice d'œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec

La revendication de la souveraineté sur le pôle Nord alimente depuis longtemps l'imaginaire de plusieurs pays. À la fin du XIXe siècle, des expéditions venues de partout s'étaient approchées du sommet nordique, mais sans l'atteindre. Sa position dans l'océan Arctique, au milieu d'eaux couvertes de couches de glace bougeant constamment, rendait le défi particulièrement difcile.

Un explorateur canadien, le capitaine Joseph-Elzéar Bernier, ancien pilote des mers et directeur de prison, devint obsédé par l'idée d'atteindre le pôle Nord. Il créa, entre les années 1894 et 1896, une carte géante du cercle polaire. La carte rassemblait la somme des connaissances sur les continents, les voies de navigation empruntées par les explorateurs l'ayant précédé et les emplacements des épaves les plus importantes.

D'abord présentée à la Société québécoise de géographie, la carte a été utilisée par plusieurs explorateurs. Elle a permis de convaincre des amis et supporteurs du capitaine non seulement que son projet était réaliste, mais qu'il devait être entrepris dès que possible. À compter de 1906, le capitaine fera trois expéditions polaires. Même s'il n'a pas atteint son objectif (c'est un Norvégien qui sera le premier à réussir cet exploit, vérié et reconnu scientiquement en 1926), ses voyages ont permis d'asseoir la souveraineté canadienne sur l'archipel arctique et d'établir des liens politiques, sociaux et économiques avec les régions nordiques.

Consolidation et restauration

Acquise d'un particulier par le Musée maritime du Québec en 2000, la carte polaire a ensuite été conée au Centre de conservation du Québec pour restauration. Le principal problème était dû à la façon dont elle avait été entreposée depuis plusieurs années, enroulée très serré et exposée à la lumière et aux variations des niveaux de température et d'humidité. La toile de lin empesée avec laquelle elle a été fabriquée était affaiblie et s'était rompue le long du bord supérieur, ce qui avait entraîné son détachement de la barre en bois qui servait à la suspendre. La toile de lin dans cette zone était devenue plus foncée et friable, présentant plusieurs déchirures et pertes de fragments.

La restauration de la carte a permis de réparer les déchirures en utilisant du papier japonais teinté pour combler les lacunes, d'enlever de vieux rubans adhésifs qui avaient été utilisés pour réparer des déchirures, et de supprimer les résidus et les taches laissés par les adhésifs. Les bords affaiblis, où l'amidon avait disparu sous l'effet de l'eau et de l'humidité, ont été renforcés avec une couche de méthylcellulose et des bandes de papier japonais. An d'éviter d'autres dégradations dans les écritures, de petites zones lacunaires, où l'acidité des encres ferrogalliques avait perforé la toile de lin, ont été réparées avec de la gélatine et des pièces de papier japonais retouchées pour s'accorder avec la couleur de l'encre originale. L'écaillage d'une zone peinte a été consolidé an d'éviter d'autres pertes.

Histoire de souveraineté

L'importance de la conservation du patrimoine culturel est mise en lumière de façon plus aiguë par la redécouverte récente par des archivistes québécois d'une autre carte réalisée par le capitaine Bernier. Dévoilée en 2008, celle-ci a été utilisée par le gouvernement canadien pour défendre la souveraineté du pays sur les espaces maritimes entourant les îles de l'archipel arctique qui est contestée par les États-Unis et certaines nations européennes1. Plus précisément, elle a servi à défendre la souveraineté canadienne sur le passage du Nord-Ouest, question d'une grande actualité en raison de la fonte des glaces, qui rend ce passage beaucoup plus accessible à la navigation. D'abord conservée au Collège de Lévis, cette carte du capitaine Bernier fait maintenant partie des collections de la Ville de Lévis.


 

1. « Map may help defend Arctic sovereignty », The Vancouver Sun, 1er août 2008, (consulté le 1er mai 2014).

Retour au menu.Les archives du capitaine Bernier

par Christian Drolet, archiviste-coordonnateur, BAnQ Québec

Figure emblématique de l'expédition polaire canadienne et de la navigation sur le fleuve et dans le golfe du Saint-Laurent, Joseph-Elzéar Bernier (1852- 1934) est issu d'une grande famille de navigateurs de L'Islet-sur-Mer. Son père, le capitaine Thomas Bernier, lui confie son premier navire, le Saint-Joseph, alors qu'il n'est âgé que de 17 ans. Il connaît par la suite une carrière exceptionnelle, coïncidant avec l'apogée de la navigation et de la construct ion navale à Québec et à Lévis. Grand explorateur et aventurier dans l'âme, Bernier fait 12 voyages dans l'Arct ique pour le compte du gouvernement canadien dans le premier quart du XXe siècle. C'est à ce titre qu'il prend possession de nombreuses îles et terres du Grand Nord en conrmant sur ces vastes territoires la souveraineté canadienne. Il prote de ces expéditions pour cartographier les côtes et noter les endroits propices à l'exploitation minière.

BAnQ Québec est fière de rendre accessible le fonds d'archives du capitaine Bernier, dans lequel on trouve des photographies et des cartes postales illustrant ses expéditions nordiques, des cartes marines et des documents textuels, notamment de la correspondance, des rapports de voyages, des livres de bord, des notes personnelles et des données météorologiques. Le fonds d'archives comprend également deux carnets de notes prises par l'ingénieur civil Émile Lavoie, responsable des questions scientiques lors d'une expédition dans l'Arctique avec le capitaine Bernier, du 7 juillet 1910 au 24 septembre 1911. Signalons enfin que les cartes marines sont intimement liées à la carrière du capitaine Bernier; plusieurs d'entre elles portent d'ailleurs des annotations de sa main. Elles illustrent le fleuve, le golfe et l'estuaire du Saint-Laurent, les côtes des provinces maritimes, les grandes voies maritimes ainsi que l'océan Arctique.

 

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