Dossier : le Rapport Parent

Table des matières

 

Qui se souvient de maman Fonfon?

par Marthe Léger, archiviste
avec la collaboration d'Hélène Fortier, archiviste-coordonnatrice, BAnQ Vieux-Montréal

Claudine Vallerand (1908-2001), née Claudine Simard, est surtout connue comme l'animatrice de l'émission de télévision Maman Fonfon, présentée à Radio-Canada de 1956 à 1962, qu'on reconnaissait dès les premières notes de son thème musical : « Ainsi font, font, font… ». Cette émission visait à éduquer les enfants d'âge préscolaire tout en les amusant. Le rôle de Maman Fonfon n'est cependant qu'un aspect de la carrière de cette éducatrice avant-gardiste qui prônait la scolarisation précoce des enfants par l'entremise de l'implantation de la maternelle pour tous. En effet, le fonds d'archives Claudine Vallerand (P897), conservé à BAnQ Vieux-Montréal, permet d'apprendre que cette pionnière de la télévision éducative a fondé et dirigé la première maternelle privée de Montréal, la Maternelle Vallerand, au cours des années 1930. Par la suite, l'éducatrice a adapté la formule et les principes pour l'émission Maman Fonfon.

Pour Claudine Vallerand, « l'école maternelle constitue la première formation de la personnalité qui renforce la possibilité physique de grandir, la puissance intellectuelle d'apprendre, la force morale de dominer. […] C'est la base indispensable sur laquelle s'érigera tout le reste de l'éducation». Le fonds d'archives Claudine Vallerand recèle notamment un film et une photographie montrant des enfants à la Maternelle Vallerand ainsi qu'un dépliant publicitaire dans lequel il est précisé que la maternelle « forme le passage de la famille à l'école […], garde la douceur affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu'elle initie au travail et à la régularité de l'école2 ».

Claudine Vallerand va encore plus loin dans sa mission éducative et, avec son mari, René, fonde en 1939 l'École des parents du Québec, dont elle assurera la présidence au cours des premières années. Cette association compte parmi ses membres Réginald Boisvert, Jeannette et Guy Boulizon, Michel Chartrand et Simonne Monet-Chartrand, Thérèse Gouin-Décarie, André Laurendeau, l'abbé Irénée Lussier, le père Noël Mailloux, Germaine et Gérard Parizeau, Gérard Pelletier et l'abbé Robert Émile Llewellyn. L'École des parents, souligne l'historienne Denyse Baillargeon, s'est « donné pour objectif de représenter tous les parents afin de mieux défendre leurs droits face aux clercs qui contrôlaient le système scolaire franco-catholique et prétendaient être les premiers éducateurs des enfants, mais elle cherchait aussi à accroître les compétences parentales, qu'elle jugeait déficientes, par la diffusion des nouvelles théories éducatives basées sur les préceptes de la psychologie moderne3 ». Tel que l'exprime sa devise « S'élever pour élever », l'École vise à guider les parents dans l'éducation de leurs enfants en leur présentant des débats et conférences sur la première enfance, la collaboration parentsmaîtres et l'entente conjugale. Elle leur off re également des cours dispensés par des spécialistes tels des médecins, des psychologues ou encore des sociologues.

Le petit fonds d'archives Claudine Vallerand (0,22 mètre linéaire de documents ; 31 photographies ; 1 film) représente une riche source d'information pour le domaine de l'éducation au Québec. Il contient notamment l'ensemble des procès-verbaux de l'École des parents du Québec (1940-1956), des allocutions et articles de Claudine Vallerand, des photographies de l'émission Maman Fonfon, des lettres d'enfants qui se confient à elle, l'assurent de bien écouter ses conseils et répondent aux questions posées dans son émission. On y trouve également un « Mémoire sur la radio et télévision scolaires » présenté à la commission Parent en 1962 et le manuscrit d'une autobiographie romancée inédite de Claudine Vallerand, intitulée « Au Québec en ce temps-là ».


 

1. Claudine Vallerand, « À l'intérieur d'une maternelle », Revue dominicaine, vol. 46, no 2, février 1940, p.59-60, cité dans Denyse Baillargeon, « Éduquer les enfants, discipliner les parents : les rapports famille-école à Montréal, 1910-1960 », Historical Studies in Education / Revue d'histoire de l'éducation, automne 2009, p.52, http://historicalstudiesineducation. ca/index.php/edu_hse-rhe/article/view/2110/2270 (consulté le 15 novembre 2013).

2. Fonds Claudine Vallerand (P897, S2, D1).

3. Denyse Baillargeon, ibid., p.62.

 

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Quatre points de vue contemporains sur l'éducation

par Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM avec la collaboration de
Sophie Montreuil, directrice de la recherche et de l'édition, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

Il faut cultiver notre jardin, celui de l'éducation, au fil des saisons et de l'évolution des connaissances. Veiller à sa croissance et à son développement pour le plus grand bien des personnes et de la société. L'UQAM et sa Faculté des sciences de l'éducation, « filles » du Rapport Parent, proposent en 2013-2014 une série d'activités afin de faire le point sur l'évolution de l'éducation au Québec. Réaffirmant, comme les auteurs du Rapport, le « droit de chacun à la meilleure éducation possible », elles souhaitent susciter une réflexion collective sur la formation, la recherche et la mobilisation des connaissances en éducation. Bibliothèque et Archives nationales du Québec est fière de s'allier à ses consœurs pour relayer cette réfl exion au cœur de sa revue À rayons ouverts. Dans les pages qui suivent, quatre spécialistes font part à nos lecteurs de leurs idées et recommandations pour l'avenir de l'éducation au Québec en répondant à trois questions.

Monique Brodeur

Monique Brodeur a œuvré en milieux communautaires et scolaires, notamment auprès d'élèves de quartiers défavorisés ayant des difficultés d'adaptation ou d'apprentissage. Doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM, elle est responsable de la programmation soulignant les 50 ans du Rapport Parent élaborée par l'université et sa Faculté des sciences de l'éducation, en collaboration avec l'Université du Québec, BAnQ et le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec, sous la présidence d'honneur de Paul Gérin-Lajoie. La programmation peut être consultée à rapport-parent.uqam.ca/

Paul Bélanger

Récipiendaire de trois doctorats honorifiques, Paul Bélanger a dirigé l'Institut canadien d'éducation des adultes, l'Institut de recherche appliqué sur le travail et l'Institut de l'UNESCO pour l'éducation (actuel Institut de l'UNESCO pour l'apprentissage tout au long de la vie), à Hambourg. Professeur à l'UQAM, il y a fondé le Centre interdisciplinaire de recherche et développement sur l'éducation permanente et l'Observatoire compétences-emplois.

Marc St-Pierre

Marc St-Pierre a été directeur général adjoint de la Commission scolaire de la Rivière-du- Nord. Il a siégé au Conseil supérieur de l'éducation et au comité de rédaction de la revue Vie pédagogique. Il est président du comité éditorial de la revue Le Point sur le monde de l'éducation. Il a reçu le prix Reconnaissance UQAM 2012.

Lucie Sauvé

Lucie Sauvé est professeure titulaire au Département de didactique de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Montréal. Elle est directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l'environnement et à l'écocitoyenneté et membre de l'Institut des sciences de l'environnement.

Marie McAndrew

Marie McAndrew est professeure titulaire à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. Elle a publié de nombreux ouvrages dont Immigration et diversité à l'école – Le débat québécois dans une perspective comparative et Les majorités fragiles et l'éducation : Belgique, Catalogne, Irlande du Nord, Québec.

 

1. Dans le sillage des réformes engendrées par le Rapport Parent, quels sont les défis ou les enjeux qui vous apparaissent pour l'avenir?

Paul Bélanger : Le premier vise la petite enfance en milieu défavorisé où, faute de prévention, des inégalités piégeront les enfants. Le deuxième concerne les adultes, qui devront vivre des transitions professionnelles exigeant de nouvelles formations et qualifications. Or, il ne sera pas possible de répondre à leurs besoins si nos services de formation demeurent inaccessibles car non offerts à temps partiel, ni les soirs et les fins de semaine. Enfin, le troisième a trait à l'éducation tout au long de la vie. Les services d'éducation des adultes des commissions scolaires et des cégeps ne disposent plus des ressources nécessaires.

Marc St-Pierre : Je crois que le phénomène de détermination sociale des résultats scolaires est un enjeu majeur auquel a à faire face notre système d'éducation. La migration des jeunes des milieux plus favorisés vers l'école privée et l'apparition de programmes particuliers sélectifs au secteur public, en réponse à cette migration, font peser une lourde hypothèque sur l'école de quartier.

Une concentration plus élevée d'élèves issus des milieux les moins favorisés et d'élèves à risque d'échec dans les classes ordinaires de ces écoles contribue à créer un déficit éducatif structurel qui se traduit par des écarts de réussite entre jeunes de milieux favorisés et jeunes de milieux défavorisés.

Lucie Sauvé : Dans les années 1960, les questions environnementales n'étaient pas encore à l'avant-scène. Mais on connaît maintenant l'ampleur de la détérioration des ressources vitales ; on a saisi les liens étroits entre la santé des écosystèmes et celle des populations. Une réflexion profonde s'est engagée sur le sens de notre aventure humaine sur Terre, sur notre ancrage au cœur des systèmes de vie. L'éducation contemporaine doit intégrer le rapport à l'environnement comme une dimension fondamentale du développement personnel et social : le rapport à soi et à l'autre est indissociable du rapport à oïkos, notre maison de vie partagée.

Marie McAndrew : Après avoir assuré l'intégration des immigrants à l'école et à la communauté francophones, à un degré inimaginable pour les auteurs du Rapport Parent, la société québécoise doit s'adapter à l'ampleur de la transformation identitaire inhérente à l'atteinte de cet objectif. Dans un contexte de diversification de l'immigration, de tensions internationales sur des bases religieuses et de clivage entre la grande région montréalaise, multiethnique, et les régions, plus homogènes, l'éducation au « vivre ensemble » s'impose plus que jamais. Il faut aussi lutter contre la marginalisation que vivent, à l'école comme dans la société, certains élèves issus de groupes « racisés » ou appartenant à des communautés qui font l’objet de controverses publiques.

2. Est-ce que vous avez des recommandations pour l'avenir du système d'éducation?

Paul Bélanger : Premièrement, que le programme de la maternelle à quatre ans à temps plein en milieu défavorisé soit implanté en intégrant des jeux portant sur des dimensions critiques de la réussite scolaire, notamment les habiletés sociales, le vocabulaire, la littératie et la numératie. Deuxièmement, que l'on ouvre les centres de formation professionnelle et de services de formation continue des cégeps selon des modalités qui tiennent compte des conditions de vie et de travail des adultes qui ont un emploi. Troisièmement, que les services publics d'éducation des adultes réintègrent dans leur mission l'éducation populaire, aussi appelée socioculturelle ou communautaire, comme c'est le cas dans plusieurs pays.

Marc St-Pierre : Pour s'attaquer aux questions d'équité et de justice sociale, deux avenues me semblent prometteuses. D'abord, sur le plan des structures et du fonctionnement, il faut s'assurer d'une répartition équitable des responsabilités et des charges sociales entre les écoles privées et publiques, notamment en mettant à profit la notion de responsabilité territoriale partagée. Puis, sur le plan éducatif, je mettrais en place des programmes et des approches dont l'efficacité a été démontrée, notamment en ce qui concerne les premiers apprentissages en lecture et le développement des habiletés sociales. Des approches efficaces en salle de classe peuvent clairement réduire les écarts de réussite. Pour soutenir cette orientation, je créerais un institut scientifique national d'éducation publique qui aurait le mandat de soutenir le développement et le déploiement des meilleures pratiques éducative.

Lucie Sauvé : Le Rapport Parent manifestait le souhait de former des citoyens informés et compétents, capables de s'engager et de participer à l'essor de la démocratie. Accorder une pleine importance à l'éducation relative à l'environnement permettrait d'y contribuer plus largement, en ouvrant l'idée de citoyenneté à celle d'écocitoyenneté : apprendre à vivre ici ensemble, au cœur de la cité écologique. De l'école à l'université, c'est toute une communauté éducative, toute une société apprenante qui est ainsi invitée au croisement des regards et à la mobilisation des savoirs, dans un vaste chantier collectif visant à réenchanter le monde.

Marie McAndrew :

  • Développer les interventions visant le rapprochement entre les écoles multiethniques de Montréal et celles des régions.
  • Accentuer, et dans certains cas mieux baliser, les approches de prise en compte de la diversité linguistique, culturelle et religieuse, dans le cursus et dans la vie scolaire.
  • Intégrer davantage la réussite éducative des immigrants et des minorités dans les objectifs de nos actions visant la persévérance scolaire.
  • Actualiser la Politique d'intégration scolaire et d'éducation interculturelle de 1998 afin que des objectifs communs à cet égard soient partagés par l'ensemble des écoles du Québec.

3. Avez-vous un souhait pour l'éducation?

Paul Bélanger : Mon souhait pour assurer la continuité du Rapport Parent, à la suite du Rapport Ryan sur l'éducation des adultes (1966), est que le Québec remette sur sa table à dessin sa Politique gouvernementale d'éducation des adultes et de formation continue adoptée en 2002. La société québécoise a besoin de se doter d'une politique d'éducation tout au long de la vie qui inclut toutes les sphères de l'activité humaine et non seulement le travail. Ce qui est en jeu, c'est de permettre aux femmes et aux hommes de continuer à se développer tout au long de leur vie, afin de devenir des citoyennes et citoyens autonomes, engagés, créateurs et solidaires.

Marc St-Pierre : Je souhaite que les élèves qui ont le plus de difficulté puissent se retrouver dans les meilleures écoles avec, auprès d'eux, nos meilleurs enseignants et autres éducateurs. Et au-delà de tout, je rêve que cette école soit à distance de marche de chez eux, fréquentée par tous leurs amis, et qu'elle soit le cœur de leur quartier, de leur ville ou de leur village.

Lucie Sauvé : Comme stratégie de lutte au décrochage scolaire et de soutien à l'apprentissage, invitons les jeunes à avoir des projets relatifs à leur milieu de vie, des projets qui ont une signification pour eux. Bien au-delà de gestes d'écocivisme, il s'agit de stimuler leur rôle de créateurs et d'artisans d'une culture écologique. Il ne faut surtout pas sous-estimer leur capacité réflexive. La formation des enseignants, des formateurs et des animateurs est ici primordiale : l'éducation doit s'enrichir d'une dimension éthique, critique et politique permettant de situer les apprentissages dans un projet écosocial qui porte l'espoir.

Marie McAndrew : Il est essentiel que, dans les années à venir, l'éducation continue d'être l'une des forces majeures de transformation sociale au Québec, comme elle l'a été dans le passé. Pour ce faire, il faut soutenir davantage les décideurs et les intervenants scolaires afin qu'ils ne cèdent pas à la tentation du pessimisme ou du repli identitaire. Il faut aussi mieux informer l'ensemble des citoyens de l'apport positif, actuel et potentiel, de l'éducation dans le développement d'une société québécoise francophone, pluraliste et inclusive.

 

LE RAPPORT PARENT : TOUJOURS D'ACTUALITÉ

Devant tant d'efforts à faire, tant d'obst acles à vaincre, on ne peut que s'interroger avec inquiétude : ce droit de chacun à la meilleure éducation possible a-t-il gagné l'adhésion générale des cadres de l'enseignement, des éducateurs et de la population du Québec? Chacun est-il suffisamment convaincu de son bien-fondé pour accepter les changements et les sacrifices qu'il lui faudra en conséquence s'imposer? Tous sont-ils prêts à en faire les frais? Ne se contentera-t-on pas de demi-mesures, de palliatifs, de fausses réformes? De la réponse à ces questions dépend l'avenir du système d'éducation au Québec (t. 3, vol. 1, p.12).

 

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