Dossier : Les arts visuels

Table des matières

 

Le livre comme espace de création

par Élise Lassonde, bibliothécaire responsable des collections d'estampes et de livres d'artistes
Direction de la recherche et de l'édition

En cette époque où le numérique est omniprésent, le livre se passe de plus en plus souvent du papier. Cela n'a pas diminué pour autant l'attrait pour l'objet physique, sans cesse renouvelé. Se réclamant de toutes les libertés, les artistes occupent le territoire livresque en exploitant l'ensemble des possibilités qui leur sont offertes : méthodes traditionnelles ou anticonformisme technique. Voici quelques réflexions sur la pluralité des approches de l'œuvrelivre en regard d'ajouts intégrés récemment à la collection de livres d'artistes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Dialogue entre gravure et Poésie

La page est un lieu physique concret et le livre, un volume dans l'espace. Dans le cadre d'une pratique contemporaine en phase avec la tradition bibliophilique, l'éditeur-artiste devient l'architecte d'un lieu de rencontre entre la poésie et l'estampe. De septembre 2013 à février 2014, BAnQ présente, au Centre d'archives de Montréal, l'incontournable corpus de Louis-Pierre Bougie, qui contribue depuis trois décennies à cette approche du livre d'artiste. Son dernier titre, Ainsi fait, y est présenté en primeur.

Imprimées par Paule Mainguy, les 17 gravures sur cuivre denses et vibrantes de Bougie qui s'y trouvent sont peuplées d'une ronde de silhouettes humaines et végétales. Elles se posent en regard du texte poétique signé par François-Xavier Marange, ami et compagnon d'atelier récemment disparu. Bougie a fait appel à Jérôme Élie pour rendre hommage à sa mémoire dans l'avant-propos. La mise en page a été confiée au typographe Martin Dufour qui, avec ses caractères de plomb, a créé une dentelle noire et généreusement nimbée de blanc offrant un souffle aux strophes. L'entièreté de l'œuvre poétique est reprise dans son ensemble en fin de volume, ce qui permet de l'apprécier en deux temps, selon deux rythmes.

Un grand livre d'images

À l'opposé du spectre du livre d'artiste, les zines sont des publications alternatives dont la facture est généralement modeste. Certains titres où l'image occupe la place principale obligent à prendre en compte cette production dans l'étude du livre de création. Il en va de même lorsque l'intérêt réside dans l'interaction entre les images et le texte. Plusieurs créateurs contribuent au décloisonnement de ce champ artistique en produisant en parallèle des zines d'un raffinement remarquable et des livres d'artistes empruntant aux codes d'une certaine marge.

Dans son atelier de microédition Mille Putois de Saint-Lambert, Simon Bossé imprime en sérigraphie livres et affiches, pour d'autres et pour lui-même. L'Atlas sérigraphique de Montréal est en quelque sorte un zine à grand déploiement, édité par Mille Putois en 2013 et réunissant une quinzaine d'artistes sérigraphes. Chacun d'eux a été invité à concevoir et à imprimer une planche recto verso. Ces planches ont ensuite été pliées pour créer autant de feuillets doubles rassemblés par une reliure de Marc Desjardins. Ce livre sans texte, ou presque, est à mi-chemin entre l'expérience enfantine de feuilleter un livre d'images et celle de tenir dans ses mains toute une exposition. L'ordre des pages imposé par la reliure lie chacune des contributions. C'est au lecteur qu'il revient d'articuler cette séquence d'œuvres imprimées qui offre un portrait de contemporains, de collaborateurs et d'amis gravitant au sein d'une nébuleuse créative ayant la métropole pour épicentre.

Jeux de mots

Dans Chevalladar (2005), Julie Doucet livre un contenu singulier : une réplique en sérigraphie de son journal intime écrit de janvier à avril 2005. Cette forme familière met toutefois le lecteur à l'épreuve. Au fil des pages se glisse progressivement un vocabulaire confondant qui s'emmêle au français du récit quotidien jusqu'à créer un charabia incompréhensible. Si les phrases demeurent en apparence correctes sur le plan syntaxique, leur sens échappe toutefois à la compréhension.

En complément, Doucet propose Autrinisme de règlohnette – Grandamme (2005), un dictionnaire qui recense les 658 termes forgés par l'artiste. S'ouvrant sur des citations de Gœthe (Mehr licht) et Hippocrate (Ars longa, vita brevis), cet outil permet de faire la lumière sur le premier titre, mais pas sans un travail considérable. Chevalladar présente un second niveau de pudeur : les pages du journal n'ont pas été coupées. L'accès à une portion des cahiers demeure difficile, voire impossible. Le lecteur ira-t-il jusqu'à altérer l'œuvre pour assouvir sa curiosité? Ce livre invite à une réflexion sur l'effort nécessaire au processus de la lecture, à la compréhension d'une langue et, par extension, de l'art. Poursuite du travail sur la langue, une nouvelle édition du dictionnaire a été publiée en 2012 et offre les équivalents règlohnette-français et français-règlohnette, de quoi procéder au thème et à la version!

Formes anciennes, formes neuves

En 2010, Jean-François Proulx et Marc-Antoine K. Phaneuf proposaient un livre surprenant : le Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne. L'ouvrage est constitué de 80 diapositives contenues dans un petit boîtier noir recouvert d'un feuillet. Véhicules plus fréquemment associés aux images, les diapositives ne proposent ici que du texte. Les courts énoncés, qui provoquent rire, étonnement ou dégoût, sont d'une vraisemblance ambiguë. À l'heure où l'encyclopédie la plus consultée est Wikipedia, cette œuvre invite à réfléchir sur la validité des sources. Ces informations ont-elles été grappillées sur les médias sociaux, dans la rue ou dans le métro ou inventées de toutes pièces?

En plus d'accentuer l'ironie du commentaire sur les médias contemporains, le recours à un support anachronique détermine les dynamiques de lectures possibles. Les diapositives peuvent être consultées pour soi, à l'unité, ou rassemblées dans un carrousel et projetées au mur, permettant une lecture à plusieurs.

La plupart des livres pourraient passer du papier à l'écran sans trop de heurts. De par leur forme et leur fond, les livres d'artistes, eux, réservent un rôle fondamental à leur lecteur, qui s'approprie une partie du sens par la manipulation, et invitent celui-ci successivement à la contemplation, au jeu ou au spectacle.

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La genèse des livres illustrés : le fonds d'archives de la maison d'édition Art Global

par Florian Daveau avec la collaboration de Marthe Léger, archivistes
Centre d'archives de Montréal

Chansons dans la mémoire longtemps, Kamouraska, Mon oncle Antoine, Cybèle, ouvrages aux couvertures recherchées, aux papiers fleuris et aux estampes riches en couleur, sont les fruits de la maison d'édition Art Global, créée au début des années 1970 par Ara Kermoyan (1930-2011). Après avoir édité des estampes d'artistes canadiens, celui-ci se lance dans l'édition de livres à tirage limité, agrémentés d'estampes, en associant le travail de peintres et d'artisans experts dans leur domaine respectif au talent d'auteurs québécois reconnus. Les textes de Félix Leclerc, d'Anne Hébert, de Claude Jutra et d'Yves Beauchemin ont contribué à la réalisation de cette production bibliophilique.

Véritables symbioses entre les arts graphiques et l'écrit, de La guerre, yes sir! (1975) à L'énigme du retour – Extraits (2013), les beaux livres publiés chez Art Global sont accessibles au public au Centre de conservation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Pour en apprendre davantage sur la genèse de quelques-uns des titres de la maison d'édition, partons à la rencontre du fonds d'archives Art Global conservé au Centre d'archives de Montréal, qui documente la production de 1977 à 1988.

Un éditeur bien entouré

Pour mener à bien ses projets, Ara Kermoyan collabore avec des artisans chevronnés comme le sculpteur Serge Bourdon ou le relieur Pierre Ouvrard, membre de l'Académie royale des arts du Canada et de l'Ordre du Canada. Pierre Ouvrard a d'ailleurs réalisé pendant plusieurs années les reliures des prix du Gouverneur général. Les maquettes et prototypes des ouvrages de la maison d'édition conservés dans le fonds témoignent du travail minutieux de sélection des matériaux, de composition typographique et de mise en page.

À la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, afin de produire des estampes à partir des œuvres originales des artistes, Ara Kermoyan travaille en collaboration étroite avec Louis Desaulniers. Ce professeur, devenu une référence dans le domaine de l'enseignement de la couleur, reproduit par procédé sérigraphique les œuvres illustrant la majorité des livres de la maison d'édition. Les éléments conservés dans le fonds d'archives documentent les différentes étapes d'impression des illustrations de certains titres, notamment de l'œuvre de Miyuki Tanobe publiée dans Cybèle, d'Yves Beauchemin. Les détails du dessin apparaissent progressivement, couleur après couleur, dans une série de 36 planches. Au total, 18 passages de couleurs successifs sont nécessaires pour obtenir une reproduction fidèle à l'œuvre originale préservée dans le fonds d'archives.

Le processus de création

Art Global travaille également en collaboration avec Félix Leclerc pour réaliser un livre singulier dont les traces du processus de création sont conservées dans le fonds d'archives. Illustrées par Antoine Dumas, Chansons dans la mémoire longtemps renferment trois disques de vinyle offrant 36 titres de l'artiste tels Contumace, La chanson du pharmacien et L'hymne au printemps. On trouve dans le fonds plusieurs maquettes du coffret soigné en bois qui réunit l'ensemble conçu par le sculpteur Serge Bourdon, également à l'origine du bas-relief ornant la couverture de Kamouraska réalisée en 1977 à partir du récit d'Anne Hébert. En plus de plusieurs maquettes de Kamouraska dont une version finale pour le relieur comportant les estampes originales d'Antoine Dumas, le fonds comprend deux lettres d'Anne Hébert félicitant l'éditeur pour la qualité de la réalisation de l'ouvrage. « Le livre est vraiment très beau. Tout est parfaitement en place et forme un ensemble des plus réussis », écrit-elle de Paris en septembre 1977.

Tiré du célèbre film du même nom, Mon oncle Antoine paraît à la fin du mois de mars 1979. Claude Jutra récite le texte sélectionné et s'enregistre sur des cassettes audio présentes dans le fonds. Il est possible de consulter des croquis et maquettes du boîtier ainsi qu'un calendrier manuscrit documentant l'ensemble de la planification du projet.

Des origines parfois insolites

À l'origine intitulée Une symphonie inachevée, comme le démontrent des documents du fonds d'archives, Cybèle d'Yves Beauchemin est illustrée par les artistes renommés Stanley Cosgrove, André L'Archevêque, Claude Le Sauteur, Henri Masson et Miyuki Tanobe. Les œuvres exécutées par différents procédés, notamment l'utilisation de pastel ou d'aquarelle, sont conçues sur le modèle unique d'un cercle de 17 cm de diamètre. Le fonds d'archives André L'Archevêque, également conservé au Centre d'archives de Montréal, nous révèle qu'Art Global destinait ses œuvres à un projet insolite. La lettre d'entente signée le 23 mars 1982 entre André L'Archevêque et les éditions Art Global stipulait que l'artiste cédait à l'éditeur les droits de reproduction d'une « œuvre d'art originale destinée à illustrer une assiette de collection en porcelaine ».

À la fin de mai 1982, le manufacturier limousin chargé du projet indique que la fragilité du support des œuvres ainsi que leur complexité rendent impossible une reproduction à faible coût. Le projet est annulé en juin 1982. « Craignant de ne pouvoir donner entière satisfaction à nos collectionneurs, nous avons décidé d'abandonner ce projet qui nous tenait à cœur […]. Toutefois, les illustrations […] créées pour le projet Assiettes de collection donneront lieu à la publication d'un livre d'artiste à tirage limité, intitulé Une symphonie inachevée. » Ara Kermoyan ajoute alors un addenda à la première lettre d'entente. « L'artiste accepte que le projet initial devienne un projet de publication d'un livre d'artiste à tirage limité réalisé selon les critères habituels de qualité de l'Éditeur. » Cybèle voyait ainsi le jour.

Complémentaires des ouvrages publiés, à l'image des publications raffinées de la maison d'édition Art Global, les archives témoignent du processus de création. Accessibles aux chercheurs, les archives nous incitent à porter un regard nouveau sur les œuvres et enrichissent notre connaissance du patrimoine documentaire québécois.

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