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Dossier : L'humour au Québec


Entretien avec Dominic Hardy

par Sophie Montreuil, rédactrice en chef

Dominic Hardy est professeur (historiographie et histoire de l'art au Québec et au Canada avant 1900) au Département d'histoire de l'art de l'université du Québec à montréal. spécialiste de la caricature au Québec avant 1960, il dirige les activités de l'équipe Caricature et satire graphique à montréal (CasGram) depuis 2009.

 

Dominic Hardy, en tant qu'historien de l'art, vous étudiez un objet qu'on ne classerait pas à priori parmi les œuvres d'art : la caricature. D'où vient votre intérêt pour ce genre et pourquoi avez-vous décidé d'y consacrer vos recherches?

C'est la caricature pratiquée par Henri Julien qui a été le point de départ. Je l'ai découverte, il y a plus de 30 ans, en travaillant sur l'iconographie de Sir Wilfrid Laurier. Parmi la statuaire officielle et les photographies du tournant du XXe siècle, les dessins faits par Julien pour le Montreal Daily Star étaient des éclats de virtuosité graphique. Au cours de ses 20 ans de carrière, il a surtout été illustrateur, mais pendant une année glorieuse (1899), il a fait des caricatures, ou encore ce qu'on pourrait appeler des satires graphiques – alliant le travail sur la physionomie à un discours et à des textes ironiques. La fusion des deux éléments devait provoquer le rire chez les lecteurs du Star.

Dans la série Songs of the By-Town Coons (1899), pour représenter Laurier et ses ministres en tant que Blackface Minstrels, Julien manipulait les corps et les visages dans des élans de jeux d'encre et de pinceau. C'était comme si ces messieurs s'étaient rendus à son atelier pour poser en tant que danseurs de vaudeville! J'étais frappé par le jeu qu'il établissait entre son dessin de reportage, très fidèle au modèle, et l'intention satirique qui lui permettait de subvertir les codes de ce même reportage. La présence d'un dessin aussi virtuose et cette subversion des codes de la représentation visuelle s'alignaient avec les nouvelles pratiques en histoire de l'art à l'époque (1980-1981). Les historiens de l'art au Québec ne voyaient pas à ce moment-là la caricature comme un objet d'étude. Je voyais donc de bonnes raisons d'entreprendre une étude approfondie et j'ai rapidement compris tout ce qu'il y avait à faire au sujet de la caricature et de la satire graphique sur le plan de l'histoire de l'art au Québec.

Avec votre groupe de recherche, vous êtes en train de poser les bases d'une histoire de la caricature au québec. quelles sont les étapes que vous avez franchies jusqu'à maintenant?

Le premier grand chantier a été celui du dépouillement du fonds Albéric Bourgeois détenu par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Les quelque 3600 dessins originaux n'avaient jamais été catalogués depuis le dépôt du fonds en 1978. Nous avons voulu mener un chantier aussi important afin de construire et de parfaire les outils de recherche nécessaires pour mener ce type de dépouillement dans la perspective du chantier plus grand de la caricature au Québec depuis l'avènement de l'imprimerie, en 1764, jusqu'à la veille de la Révolution tranquille. En deuxième lieu, nous avons entamé le recensement de l'ensemble des journaux satiriques illustrés publiés au Québec durant cette même longue période. Il s'agit là encore de construire un outil de recherche qui n'existe pas. Nous pouvons ainsi retracer la manière dont se sont implantées la satire graphique et la caricature dans la presse québécoise, autant francophone qu'anglophone (et il y aura lieu de faire le même travail, plus tard, pour la presse allophone). C'est lorsque ces types d'outils seront achevés que nous serons en mesure de faire une réelle synthèse.

Vous recourez beaucoup aux fonds et aux collections de BAnQ dans le cadre de vos recherches et vous puisez autant dans les documents imprimés que dans les documents d'archives. En quoi ces deux types de sources vous aident-ils à construire votre histoire de la caricature? Vous entraînent-ils vers le même type de découvertes?

En fait, les ressources de BAnQ nous permettent de mieux comprendre le phénomène de la caricature et de la satire graphique au Québec parce qu'il est possible de le saisir par différentes portes d'entrée : par l'entremise de l'artiste autant que de l'éditeur ou encore par celle du lieu de publiction. Nous espérons aussi voir les traces de l'activité caricaturale dans d'autres types de documents conservés par BAnQ : par exemple, même dans la période pour laquelle il ne reste presque aucune trace visuelle de la caricature (1764-1837), il faudra mener l'enquête dans les correspondances privées, les contrats, les ouvrages et les journaux non illustrés pour voir comment on a parlé de la caricature, comment on l'a pensée. Ainsi, dans les pages du Fantasque, Napoléon Aubin fait souvent mention de caricatures qu'il décrit en détail – et qui sont entièrement perdues. C'est une partie du patrimoine caricatural, si j'ose dire, que nous pouvons espérer redécouvrir.

Le fonds Albéric Bourgeois contient plus de 3000 dessins originaux qui mettent notamment en scène le père Ladébauche, auquel un colloque a été récemment consacré. Qu'est-ce que cette figure a d'exceptionnel et qu'avez-vous appris sur elle grâce aux chercheurs présents au colloque?

C'est avant tout l'extraordinaire polyvalence de la figure de Ladébauche qui ressort du colloque. En fait, les différents créateurs qui l'ont accompagné dans ses aventures – dessinateurs, écrivains, musiciens – ont ainsi livré le plein potentiel d'une figure qui était dès le départ ironique et emblématique d'une forme de citoyenneté québécoise perspicace, sage, amusée et tranchante. On a pu voir comment Ladébauche a traversé En fait, les différents créateurs qui ont accompagné Ladébauche dans ses aventures ont livré le plein potentiel d'une figure qui était dès le départ ironique et emblématique d'une forme de citoyenneté québécoise perspicace. son siècle, depuis les années 1870 jusqu'aux années 1950, tout en traversant les médias artistiques mais aussi les zones de la sphère publique : le journal, le texte, le dessin, la diffusion de masse de l'opinion illustrée humoristique, la scène de théâtre, la radio. Il est amusant de réfléchir au chevauchement dans l'histoire des mentalités au Québec d'un Ladébauche et d'un Séraphin, par exemple. Ce dernier a pu survivre, passant de la page du roman à la radio, à la télévision et au cinéma : pourrait-on faire ainsi revivre Ladébauche maintenant? On peut espérer que le colloque en aura donné l'idée à quelqu'un. Chose certaine, la présentation au public des multiples facettes de Ladébauche nous aura permis pour la première fois de donner la pleine mesure de cette figure polymorphe qui a accompagné nos prédécesseurs dans leur vie politique et sociale jusqu'à la veille de la Révolution tranquille.

En terminant, Dominic Hardy, est-ce que les caricatures traversent le temps? Autrement dit, comment réagirait un lecteur de la presse s'il trouvait dans le journal de demain une caricature de bourgeois? Verrait-il tout de suite le décalage? Pourquoi?

Oui, il verrait sans doute le décalage, ne serait-ce que parce que les conventions stylistiques ont bien changé depuis qu'Albéric Bourgeois a façonné sa signature graphique – qui s'est quand même perpétuée des années 1900-1910 jusqu'aux années 1950! Une facture plus simple, qui va droit au but, a pris la relève – depuis Berthio jusqu'à Michel Garneau, on le voit bien. Cependant, les Terry Mosher (Aislin) et Serge Chapleau sont peut-être des héritiers de Bourgeois sur le plan stylistique, car ils investissent beaucoup dans la complexité visuelle de leurs dessins. Et l'humour de nos caricaturistes d'aujourd'hui se permet de franchir des limites dont Bourgeois ne pouvait faire fi à son époque. Cela dit, tous se rejoignent, pour moi, dans un grand sentiment de solidarité avec l'humanité que l'on peut percevoir dans leurs meilleurs dessins.

 

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1878, drôle d'année pour la presse québécoise

par Philippe Legault, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des services spécialisés

Qu'ont en commun Le Perroquet, Le Crapaud, Le Coq, Le Cochon, Le Castor national, ou encore Le Menteur, Le Farceur, Le Cancan et Le Diable à quatre? Tous sont des journaux humoristiques de la fin du XIXe siècle publiés au Québec. L'année 1878 est particulière. Des quelque 21 journaux qui voient alors le jour, plus de la moitié prônent l'humour comme ligne éditoriale. Sur le plan politique, 1878 est marquée par une polémique autour de la loi Angers obligeant plusieurs municipalités à participer à la construction du chemin de fer de la rive nord. Cette dispute fera certes la joie des presses satiriques de l'époque, mais peut-elle expliquer toute cette agitation de plumes en cette seule année?

Au cours des dernières décennies du xixe siècle, la presse écrite plus largement diffusée gagne la faveur du public en encourageant les débats d'idées. « En 1865, Montréal devient […] le centre industriel de l'imprimerie, succédant ainsi à la ville de Québec1 » et, au début des années 1870, l'arrivée des presses rotatives permet d'augmenter le tirage tout en réduisant les coûts de production. Les hebdomadaires humoristiques tirent parti de cette situation. Ils ont parfois une vie éphémère, sont illustrés d'une ou deux caricatures et entremêlent anecdotes bon enfant, poèmes teintés de drôlerie, jeux de mots faciles et faits politiques traités sous l'angle de la moquerie. Les en-têtes attirent l'œil et il s'agit souvent de belles gravures exécutées par d'excellents artisans qui méritent qu'on les redécouvre. On peut se procurer ces journaux pour un à cinq cents le numéro.

Entre perroquet, cochon et autres, la prédominance des titres aux noms d'animaux étonne. Si on ne peut avancer d'hypothèse sur ce courant, il va de soi que les éditeurs justifient leur choix avec humour : « Le Crapaud est le titre de notre journal, comme vous voyez il n'est pas pompeux, il n'est pas séduisant, il est plutôt modeste comme son image2… »

Du côté francophone

Le Cancan, un hebdomadaire illustré, est publié à Québec d'avril à juillet 1878. Selon son directeur, G. R. Grenier3, « le journal est appelé à une grande tâche : désopiler la rate de l'humanité4 ». Son nom très explicite peut porter à interprétation. Dès le premier numéro, une mise en garde est donnée : les propos des collaborateurs éviteront de porter atteinte à la vie privée d'autrui. Il faudra attendre trois numéros pour voir apparaître la vignette représentant deux commères à leur fenêtre échangeant les derniers « cancans ». La caricature amusante de l'édition du 27 avril 1878, gravée sur bois fort, est signée Charles Montminy et met en scène le conflit politique de l'heure. Elle représente Henri-Gustave Joly de Lotbinière et Charles-Eugène de Boucherville, deux rivaux, tenant une balance en équilibre. Fait plutôt cocasse, le résultat de l'élection générale du 1er mai sera le plus serré au Québec depuis la Confédération et se traduira par un match presque nul.

Le Perroquet, un journal sorelois, se distingue par son en-tête croquignolet et sa très brève vie (trois numéros). Sa devise « Qui empêche de dire la vérité en riant5 » accentue la portée des propos de l'éditeur, qui seraient aujourd'hui assurément qualifiés de misogynes : « Du reste notre personnel se compose de perroquets garçons. Nous l'avons voulu ainsi afin que notre journal ait son entière liberté d'action, soit à l'abri des indiscrétions et des querelles de ménage, et surtout afi n que la rédaction en soit lucide6. » Le Farceur, fondé le 26 octobre par Honoré Beaugrand, a connu deux vies : d'octobre 1878 à février 1879, puis d'avril 1883 à mars 1884. C'est certainement le journal humoristique qui connaîtra le plus grand succès. Ses caricatures ainsi que son frontispice sont parmi les plus réussis sur le plan visuel. La gravure au burin y est certes pour quelque chose et est exécutée par la firme Stuart Relief. La qualité exceptionnelle de son en-tête fera d'ailleurs des jaloux et sera même parodiée par Le Grognard7 en 1881.

Les anglophones ne sont pas en reste

Les journaux humoristiques publiés en cette rigolote année 1878 ne sont pas exclusifs aux francophones. Quatre journaux anglophones emboîtent le pas : deux à Montréal, The Punch et The Jester, et deux à Québec, Quebec Star et Non Sense. The Jester jouit d'une grande popularité. Publié par George E. Desbarats et Fred J. Hamilton pendant plus d'une année, il cessera de paraître sans raison apparente. Les illustrations et son en-tête gravés au burin évoquent la qualité. À la une, le bouffon appuyé sur un secrétaire donne le ton. Non Sense se reconnaît par son en-tête illustrant un individu bouche ouverte, bras étendus et corps petit et fin. La devise est limpide : « No sense is better than no cents ». Selon Horace Têtu8, seulement quatre numéros ont été publiés entre juin et juillet 1878. L'édition de journaux humoristiques n'est évidemment pas exclusive à l'année 1878. Dès le milieu du XIXe siècle se succéderont des titres sans équivoque tels L'Écho des imbéciles, La Mascarade, La Trompette, etc. Bibliothèque et Archives nationales du Québec possède plus d'une centaine de revues et de journaux d'humour québécois récents et anciens qui ne demandent qu'à vous faire sourire.

 

1. Éric Leroux (dir.), 1870, du journal d'opinion à la presse de masse – La production industrielle de l'information, Montréal, Petit musée de l'impression / CHM, 2010.

2. Le Crapaud, vol. 1, n° 1, 7 juin 1878, p. 1.

3. Selon nos recherches dans l'Annuaire Marcotte de 1878, il pourrait s'agir de Gustave Grenier, greffier de l'Assemblée législative.

4. Le Cancan, Québec, P. Larose et Cie, vol. 1, n° 1, 12 avril 1878, p. 2.

5. Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 1.

6. Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 2.

7. Le Grognard est disponible en ligne sous la rubrique « Journaux » de la Collection numérique du portail de BAnQ.

8. Horace Têtu, Historique des journaux de Québec, Québec, s. é., 1889, p. 84.

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