Dossier - 2e partie

Table des matières

Dossier : La philosophie au Québec


La philosophie au Québec : grands courants et figures marquantes

par Georges Leroux, professeur émérite
Département de philosophie, Université du Québec à Montréal

De la Révolution tranquille au tournant du nouveau siècle, la figure de la philosophie au Québec s'est profondément transformée : la scolastique qui avait dominé pendant plus d'un siècle l'enseignement dans les collèges classiques a laissé la place à l'exercice ouvert et critique d'une pensée libérée du dogmatisme. Quand on revient sur les œuvres de pionniers comme Jérôme Demers (Institutiones philosophicæ ad usum studiosæ juventutis, 1835) et Mgr Louis-Adolphe Paquet (La foi et la raison, 1890), quand on relit Charles de Koninck et Hermas Bastien, on ne peut que mesurer la force du lien qui a uni la philosophie et l'autorité religieuse durant cette première période1. Ce lien s'est rompu au cours de la Révolution tranquille : la sécularisation des institutions, le déclin de l'orthodoxie religieuse, tout cela s'est opéré presque sans transition et l'émergence d'une nouvelle génération de penseurs a favorisé l'avènement d'une modernité trop longtemps refoulée.

Venus d'Europe, ces courants libérateurs ont profité des avancées qui se produisaient partout, surtout dans les arts et la littérature. Le marxisme, la psychanalyse et la philosophie post-nietzschéenne des penseurs français des années 1970 (Foucault, Althusser, Lyotard, Derrida) ont été accueillis ici avec un plus grand empressement qu'ailleurs, du fait que ces courants paraissaient capables de remplacer l'ancien autoritarisme. Quarante ans plus tard, la pensée s'est ouverte à la pluralité des débats contemporains, associant dans une riche mosaïque la tradition européenne, dite continentale, et les courants anglo-analytiques.

Une philosophie enseignée

Même si quelques figures d'écrivains et d'essayistes jalonnent son histoire de manière dispersée avant 1970 – on pense surtout à François Hertel (1905-1985), à Jacques Lavigne (1919-1999) ou même à Hermas Bastien (1897-1977) –, la philosophie pratiquée au Québec a d'abord été liée aux structures institutionnelles de l'enseignement et cette philosophie scolaire rendait pratiquement impossible l'éclosion d'une écriture philosophique de recherche. La création des cégeps, où la philosophie a conservé le rôle de discipline fondamentale qu'elle avait dans les collèges classiques tout en libérant ses contenus, a stimulé le travail de plusieurs jeunes essayistes dans les décennies qui ont suivi2.

Des noms comme ceux de Michel Morin, de Robert Hébert, de Pierre Bertrand et de Daniel Jacques, tous professeurs de philosophie au cégep, s'imposent d'emblée et on doit constater que ce sont eux qui portent la relève de l'essai. L'œuvre de ces penseurs reprend le projet critique moderne et représente la quête d'un art de vivre pour le présent qui se distingue de la philosophie savante, perçue par eux comme détachée de la vie. La réflexion sur la situation nationale et sur les enjeux politiques de notre temps, la quête d'un nouvel humanisme, le sens de la liberté, tels sont les thèmes de leur œuvre.

Fernand Dumont (1927-1997) demeure le témoin privilégié de la pensée de la Révolution tranquille. Sa recherche, tendue par une quête profonde du sens de l'existence historique, n'a cessé d'alimenter la réflexion de tous ceux qui en sciences humaines, philosophes inclus, ont vu en lui le porteur d'une philosophie authentique de la culture3. Malgré un contexte de réception peu favorable, on voit avec le recul combien sa contribution demeure profonde et déterminante. Son œuvre s'est développée dans une interaction constante avec la discussion sur l'avenir du Québec comme nation (Raisons communes, Boréal, 1995; Genèse de la société québécoise, Boréal, 1993) et s'est placée dans un rapport intime avec la réflexion de l'auteur comme croyant (Une foi partagée, Bellarmin, 1996).

Claude Lévesque (1927-2012) représente de son côté le développement au Québec de la pensée de la différence. Chez ce philosophe formé à l'école de la phénoménologie, l'influence de la psychanalyse, présente dès les premiers travaux, n'a cessé de s'approfondir. Critique de Freud et de Lacan, il propose, dans le sillage de Georges Bataille et de Jacques Derrida, une pensée de l'hétérogène qui résiste à l'idéalisme traditionnel. Cette pensée accepte de prendre le risque du nihilisme, s'il constitue la seule issue hors de la métaphysique4. Son dernier livre (Philosophie sans frontières, Nota bene, 2010) témoigne de la richesse de son parcours philosophique.

D'autres philosophes ont développé une œuvre personnelle et élaboré une pensée en phase avec les défis du présent. On pense à Charles Taylor, qui propose une réflexion critique, alimentée aux meilleures sources de l'herméneutique, sur la théorie contemporaine de l'action et de la subjectivité5. On pense aussi à Jean Grondin, dont le parcours fait se croiser, dans une interpellation réciproque, les œuvres de Martin Heidegger et de Hans-Georg Gadamer et l'histoire de la pensée herméneutique (L'universalité de l'herméneutique, Presses universitaires de France, 1993).

Les grands débats contemporains

La philosophie universitaire a construit au fil des ans un réseau institutionnel d'une grande vitalité. Son monde s'est ouvert, la discussion s'est internationalisée6. C'est le cas par exemple de la philosophie analytique ou de la phénoménologie. La fin du XXe siècle connaît partout dans le monde un effort philosophique sans précédent, auquel on ne saurait assigner un centre national particulier. Au cours de ces années, la philosophie qui s'écrit au Québec a rompu avec l'angoisse de devoir être une philosophie nationale et elle s'est inscrite sereinement dans les grands débats contemporains. La libération d'avoir à être pour se poser a eu principalement pour effet de rendre possible une volonté de communications et d'universalité qui paraissait irréalisable dans la période précédente.

Il est bien sûr impossible de recenser l'ensemble des travaux parus récemment; on visera ici plutôt à repérer quelques lignes directrices.

Prenons l'exemple de l'éthique et de la philosophie politique. La discussion des idéologies et du marxisme a occupé pendant longtemps tout l'effort de ces disciplines au Québec, contrairement à ce qui se passait au même moment aux États-Unis. Cette situation, favorisée par des influences européennes multiples, s'est profondément modifiée au cours des 30 dernières années et la discussion s'est réorientée vers la tradition de la pensée libérale et les enjeux contemporains de la démocratie et de la citoyenneté. Plusieurs travaux récents montrent l'intérêt d'une réflexion construite à partir des théories de Jürgen Habermas pour faire progresser la discussion politique sur la nation et la démocratie.

L'essor actuel de la philosophie politique doit beaucoup aux recherches de Michel Seymour, qui reprend à nouveaux frais la réflexion sur l'état national et post-national (De la tolérance à la reconnaissance, Boréal, 2008). Son travail se poursuit en dialogue constant avec les intellectuels du Canada anglais. Ce travail de fond est soutenu par des recherches comme celles de Dominique Leydet, de Jocelyn Maclure, de Christian Nadeau ou de Daniel Weinstock, et par l'implantation à l'Université du Québec à Montréal d'une chaire de recherche, patronnée par l'UNESCO, sur les fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique placée sous la direction de Josiane Boulad-Ayoub.

Éthique et autres questionnements

L'éthique montre également un essor important. La question de l'égalité en constitue l'enjeu majeur, mais aussi celle des droits de la personne, comme en témoigne l'œuvre importante de Thomas de Koninck (De la dignité humaine, Presses Universitaires de France, 1995). L'influence des débats autour de la pensée de John Rawls demeure active dans ces discussions, mais les philosophes francophones, peut-être plus influencés que les anglophones par la pensée de l'École de Francfort, cherchent à relier la discussion sur la justice au grand débat européen sur la rationalité sociale et sur la post-modernité, comme on le voit dans l'œuvre de Michel Freitag (L'abîme de la liberté, Liber, 2011).

Les relations de l'éthique aux débats des sciences sociales s'intensifient7 et les rapports avec le développement des politiques publiques ont donné lieu à la naissance d'une revue très dynamique, Éthique publique, consacrée aux enjeuxde l'éthique sociétale et gouvernementale. L'éthique appliquée connaît actuellement un grand essor, principalement en raison des requêtes communiquées par les institutions médicales et juridiques à la suite de la prolifération de nouvelles technologies et de la croissance du pouvoir expert dans les sociétés postindustrielles. Il faut aussi noter un intérêt grandissant pour l'éthique environnementale.

Le même dynamisme se manifeste dans la recherche en philosophie du langage, en philosophie de l'esprit, en théorie de l'action, qui bénéficie du développement fulgurant de la recherche dans les sciences concomitantes. Jamais autant qu'aujourd'hui les rapports de la philosophie avec la connaissance scientifique n'aurontils été aussi riches et ramifiés8. Le domaine de la métaphysique et de l'ontologie semble être devenu le parent pauvre de la pensée philosophique, alors même qu'il constituait à l'époque de la pensée scolastique le cœur de la réflexion. Cette situation va de pair avec le refl ux de la théologie naturelle et spéculative dans les travaux des théologiens.

Des domaines de recherche comme l'esthétique et la philosophie de la religion semblent moins fréquentés, mais beaucoup des questions importantes se trouvent dans l'abondance des travaux qu'on observe en histoire de la philosophie. En raison de son caractère très partiel, ce bref bilan ne saurait rendre justice à la richesse de l'écriture philosophique au Québec aujourd'hui.

Les traits qui caractérisent actuellement la philosophie au Québec sont en phase de consolidation : pluralisme, ouverture aux courants européens et américains, intérêt pour la recherche historique, volonté de contribuer aux grandes discussions politiques, éthiques et épistémologiques, souci de pertinence dans les secteurs de la philosophie appliquée, richesse des entreprises individuelles. On peut penser aussi que des courants qui émergent dans le moment deviendront centraux, comme la préoccupation pour les droits des personnes et des communautés, le souci écologique et le renouvellement des idées sociales et politiques. Une pensée de la justice, une pensée de la liberté constitue l'horizon irréductible de la philosophie dans une société qui demeure en quête de son identité et fière de sa vie démocratique.


1. Pour toute cette période, les travaux historiques d'Yvan Lamonde demeurent la référence fondamentale, notamment Historiographie de la philosophie au Québec, 1853-1970, Montréal, Hurtubise HMH, coll. « Cahiers du Québec », 1972 et La philosophie et son enseignement au Québec, 1665-1920, Montréal, Hurtubise HMH, coll. « Cahiers du Québec », 1978.

2. Voir les analyses de Pierre Bertrand, Robert Hébert, Jacques Marchand, Michel Métayer et Laurent-Michel Vacher dans Pratiques de la pensée– Philosophie et enseignement de la philosophie au cégep, Montréal, Liber, 2002.

3. Jean Philippe Warren, Un supplément d'âme – Les intentions primordiales de Fernand Dumont, 1947-1970, Québec, Presses de l'Université Laval, 1998 et Serge Cantin et Marjolaine Deschênes (dir.), Nos vérités sont-elles pertinentes? L'œuvre de Fernand Dumont en perspective, Québec, Presses de l'Université Laval, 2009.

4. Patrick Poirier et Sylvano Santini (dir.), Claude Lévesque – Tendresse envers l'étrangeté, Québec, Éditions Nota Bene, coll. « Nouveaux essais Spirale », 2012.

5. Guy Laforest et Philippe de Lara (dir.), Charles Taylor et l'interprétation de l'identité moderne, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1998.

6. Voir les bilans suivants : Georges Leroux et J. T. Stevenson, « La philosophie au Canada », dans André Jacob et Jean-François Mattéi (dir.), Encyclopédie philosophique universelle, 2e éd. Paris, Presses universitaires de France, vol. IV, 1998, p. 415-444; Georges Leroux, « La philosophie au Québec depuis 1968 – Esquisse d'une trajectoire », dans Réginald Hamel et Bernard Andrès (dir.), Panorama de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Guérin, 1997, p. 569-587 et Georges Leroux et Josiane Boulad-Ayoub, « La philosophie au Québec – De la discipline à la culture », dans Robert Lahaise (dir.), Québec 2000 – Multiples visages d'une culture, Montréal, Hurtubise HMH, coll. « Cahiers du Québec », 1999, p. 233-254. Également, Josiane Boulad-Ayoub et Raymond Klibansky (dir.), La pensée philosophique d'expression française au Canada – Le rayonnement du Québec, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, coll. « Zetesis », 1998.

7. Voir par exemple Guy Bourgeault, Rodrigue Bélanger et René DesRosiers, Vingt années de recherches en éthique et de débats au Québec, Saint-Laurent, Fides, 1997.

8. Voir Denis Fisette et Pierre Poirier, Philosophie de l'esprit – État des lieux, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2000.

 

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Voltaire au Québec : ange ou démon?

par Michèle Lefebvre, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

La philosophie des Lumières, dont Voltaire constitue le plus célèbre héraut, a fait l'objet de débats enflammés dans l'espace public québécois desXVIIIe et xixe siècles. Au cœur du projet des Lumières on trouve le triomphe de la raison et de l'esprit critique sur la superstition et la foi aveugle, la diffusion des connaissances empiriques, la tolérance et la liberté de penser ainsi que la primauté de l'être humain dans une société régénérée par le progrès et la justice.

Voltaire est déiste, c'est-à-dire qu'il croit en l'existence d'un Être suprême orchestrant l'univers mais rejette toutes les Églises, qu'il juge arrogantes, trop avides de pouvoir et abusives. Il estime contre nature l'intervention de l'Église catholique dans les affaires de l'État. Selon lui, le dogmatisme religieux mène à un fanatisme sanglant. Bien sûr, de telles positions heurtent de front celles du clergé catholique. Symboles de cette confrontation idéologique, La Gazette littéraire de Montréal, publiée en 1778 et en 1779, et l'Institut canadien de Montréal au xixe siècle deviendront victimes de leurs convictions.

La Gazette littéraire de Montréal

Le Français Fleury Mesplet, premier imprimeur de Montréal, débarque au Canada dans le sillage de l'invasion américaine de 1775 dirigée par les révolutionnaires du Congrès. Malgré le repli de l'armée américaine et le retour des Britanniques en juin 1776, l'imprimeur, à peine arrivé, décide de demeurer à Montréal. Il entreprend en 1778 la publication de La Gazette littéraire de Montréal1, un hebdomadaire en français rédigé par Valentin Jautard, avocat sympathique à la cause américaine et à la philosophie des Lumières, tout comme Mesplet.

Les autorités ont bien avisé l'imprimeur de ne pas se mêler de politique et de religion. Mesplet doit se montrer prudent. Peut-être pour faire connaître Voltaire sans donner l'impression de favoriser ce philosophe, il imprime des extraits du Dictionnaire anti-philosophique qui lui est hostile. Ces extraits suscitent une vive réaction de la part d'admirateurs du grand homme qui répliquent dans La Gazette et forment une académie à sa défense. Le débat s'engage donc dans le journal sur les idées voltairiennes mais aussi sur la liberté de la presse et sur la médiocrité de l'éducation prodiguée à la jeunesse montréalaise par les Sulpiciens au Collège de Montréal.

Le supérieur de ces derniers, Étienne Montgolfier, se plaint de La Gazette au gouverneur Frederick Haldimand tandis que le jésuite Bernard Well, sous le pseudonyme l'« Anonyme », critique la vision anticléricale de Voltaire dans le journal, poussant les défenseurs de ce dernier à se lancer dans une polémique dangereuse sur le déisme. Tous les auteurs en herbe signent d'un pseudonyme, Jautard inclus, ce qui fait reposer l'entière responsabilité des idées publiées sur l'imprimeur et le rédacteur.

Des critiques de Jautard concernant certaines décisions juridiques qui le touchent à titre d'avocat achèvent d'irriter Haldimand. Le 2 juin 1779, il fait arrêter Mesplet et Jautard, qui demeureront trois ans en prison, sans motif d'accusation, avant d'être libérés.

« [La religion catholique] condamne et repousse avec horreur cette tolérance pratique, mais damnable, qui admet que toute religion est bonne; et cette conquête de la raison, qui est ce fatal rationalisme du jour, qui met la raison de l'homme au-dessus de la raison de Dieu. »

Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l'évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 35.

« Mais si la tolérance est une idée anticatholique, cela voudrait donc dire que la réaction [ultramontaine] peut imposer ses idées à l'individu sans se mettre le moins du monde en peine de le convaincre par la discussion! Dieu nous aurait donc inutilement donné l'intelligence et le libre arbitre! Dieu se serait donc trompé! »

Louis-Antoine Dessaulles, [Discours sur la tolérance], dans Annuaire de l'Institut canadien pour 1868, Montréal, Imprimerie du journal Le Pays, 1868, p. 10.

L' Institut canadien de Montréal

Au cours des décennies suivantes, d'autres journaux subissent les foudres de la censure, surtout pour des raisons politiques. La pensée de Voltaire fait évidemment des adeptes parmi les Canadiens les plus progressistes, même si son nom n'est pas brandi comme une bannière. Mais la défaite des Patriotes en 1837-1838 consolide la position du clergé, qui s'est rangé du côté des autorités coloniales au moment de la Rébellion. Dorénavant, l'Église catholique disposera de la force nécessaire pour imposer sa vision du monde aux libres penseurs sympathiques aux idées de Voltaire.

C'est dans le contexte de la défaite que naît en 1844 l'Institut canadien de Montréal, une association culturelle fondée par de jeunes Canadiens français « dans un but d'union, d'instruction mutuelle et de progrès général ». Doté d'une bibliothèque, l'Institut entend offrir une collection d'ouvrages représentant tous les points de vue, car ses membres croient aux vertus de la discussion raisonnée et du libre examen des idées afin de se forger une opinion éclairée. Sa bibliothèque contient notamment les œuvres complètes de Voltaire ainsi que d'autres écrits des philosophes des Lumières2. Plusieurs sont à l'Index.

L'Institut est donc porté par une idéologie jugée radicale pour l'époque : liberté de penser, instruction laïque pour tous, libertés civiles et politiques, séparation de l'Église et de l'État. Ultramontain, l'évêque de Montréal Ignace Bourget défend quant à lui la primauté du pape et prône la soumission des fidèles au clergé sur toutes les questions, même politiques. Le choc est inévitable.

Dans sa Lettre pastorale contre les erreurs du temps de 1858, Mgr Bourget met ses ouailles en garde contre les pièges et les séductions d'un terrible monstre  : « Ce monstre, c'est le Philosophisme, ou l'esprit d'irréligion, qui prit naissance dans le siècle dernier, et qui reconnaît pour père le trop célèbre Voltaire et tous ses disciples, qui formèrent l'École Voltairienne3. »

Il s'attaque ensuite, dans la même série de lettres pastorales, à l'Institut canadien de Montréal, qui nourrit selon lui cet esprit de révolte en refusant de censurer sa bibliothèque, et au journal Le Pays qui y est associé. Le clergé cherche manifestement à extirper du Québec toutes les idées non conformes à sa conception ultramontaine d'une société assujettie à l'Église. Et il y réussira. Après une âpre lutte remplie de rebondissements4, l'Institut canadien de Montréal doit finalement fermer ses portes en 1880.

Voltaire devient officiellement persona non grata au Québec. Et pour longtemps. En 1933, le Bureau de censure du Québec refuse l'entrée au pays du film américain Voltaire, qui trace un portrait fl atteur du philosophe à l'opposé de celui véhiculé dans les écoles québécoises. Encore en 1957, le film de Sacha Guitry Si Paris nous était conté est amputé au Québec des passages concernant le grand homme…


1. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) possède quelques numéros de ce journal; on peut les consulter au Centre de conservation.

2. BAnQ a acquis la collection d'ouvrages de l'Institut canadien de Montréal en 2006.

3. Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l'évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 6.

4. Pour de plus amples informations sur l'existence de l'Institut canadien de Montréal et sur sa lutte contre le clergé, consultez le dossier du no 80 d'À rayons ouverts.

 

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Jean-Paul Sartre à Montréal

par Simon Mayer, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des services spécialisés

À l'hiver 1946, le philosophe et écrivain existentialiste Jean-Paul Sartre a été l'objet d'une vive attention à Montréal. D'abord, au tournant du mois de février, la troupe l'Équipe de Pierre Dagenais présente pendant une semaine, au Gesù, la pièce Huis clos du célèbre intellectuel français. Ce dernier est ensuite de passage à l'hôtel Windsor le 10 mars pour donner une conférence dans le cadre du thé-causerie annuel de la Société d'étude et de conférences, club qui attire l'élite sociale féminine canadienne-française1.

Enregistrée par Radio-Canada, la conférence intitulée « La littérature française de 1914 à 1945; la littérature clandestine » a été couverte par la plupart des médias écrits montréalais.

Contexte philosophique au Québec

Depuis le XIXe siècle et l'encyclique papale Æterni Patris de 1879, la philosophie et son enseignement sont dominés au Québec par l'étude de l'œuvre de saint Thomas d'Aquin, docteur de l'église du XIIIe siècle, qui a tenté de concilier le savoir hellénique antique et le christianisme. Le néothomisme, dont la figure de proue en France, Jacques Maritain, exerce une influence notable sur la philosophie québécoise dans les années 1930, vise entre autres à défendre une cohabitation de la foi avec la raison et l'expérience.

Pendant ce temps, grâce aux étudiants qui reviennent de séjours d'études à l'étranger ainsi qu'à la présence des congrégations enseignantes ayant de forts liens outre-Atlantique, l'université québécoise s'intéresse aux idées en vogue en Europe. C'est ainsi que, dès 1930, paraissent dans la Revue dominicaine deux articles tirés d'une thèse d'Antonio Barbeau sur la psychanalyse. Le père dominicain Marie-Ceslas Forest, longtemps doyen de la Faculté de philosophie de l'Université de Montréal, n'est pas pour rien dans cette ouverture2. En 1946, il apporte d'ailleurs son appui au projet de la Société d'étude et de conférences d'inviter Jean-Paul Sartre à son thé-causerie annuel3.

L'existentialisme fait jaser

Rapidement, les idées de Sartre se propagent non pas par le milieu universitaire, mais plutôt par le truchement des médias, qui en font un phénomène mondain. Il faut dire qu'avec Sartre, l'existentialisme est sorti des cercles restreints de la philosophie pour emprunter les chemins plus populaires du roman et du théâtre4.

L'intérêt a d'abord été attisé grâce au succès critique et populaire de la pièce Huis clos présentée du 27 janvier au 3 février 1946, qui fait presque l'unanimité. Malgré une critique élogieuse écrite de sa main le lendemain de la première, André Langevin, alors responsable des pages littéraires du Devoir, prend une nouvelle position le 2 février en se montrant très acerbe face au travail de Sartre. Le Devoir publie ensuite durant le mois de février quelques articles repiqués de revues françaises qui condamnent l'œuvre du philosophe sans économie de termes orduriers. En septembre suivant, Langevin va même jusqu'à endosser la prohibition de l'œuvre du philosophe5.

La liberté comme responsabilité

Après avoir été annoncée dans les pages mondaines des grands quotidiens montréalais, la conférence de Sartre du 10 mars fait aussi noircir du papier le lendemain, alors que La Patrie, Le Canada et La Presse offrent, sur un ton neutre, un long compte rendu de la présentation et qu'une photo du philosophe paraît même à la une du Canada. Ce même journal publie le lendemain une caricature de Sartre, œuvre de Robert LaPalme. Pendant ce temps, au Devoir, André Langevin tourne d'abord en dérision le caractère mondain de l'événement et le physique du conférencier, avant de passer à une relation plutôt fiable de la conférence. Durant sa présentation, Sartre dresse un portrait des orientations prises par la littérature française au contact de la guerre, et de l'engagement de l'écrivain mené par une liberté individuelle qui ne peut, conformément à l'existentialisme tel qu'il le propose, être réellement atteinte que si tous les hommes sont libres. La responsabilité d'atteindre cet idéal incombe selon lui à l'écrivain. L'événement suscite d'autres réactions. La Revue dominicaine met en garde contre la tentation du désespoir, L'Action universitaire titre « Littérature dissolvante », alors que dans La Nouvelle Relève, Guy Sylvestre se fait plus pédagogique et présente les courants existentialistes. Dans Le Quartier latin, journal des étudiants de l'Université de Montréal, Pierrette Cousineau, dans l'esprit habituel de la publication, offre un traitement libre, empreint de l'ironie vindicative et du regard frais d'une jeunesse qui se plaît à faire la satire des élites sociales.

La responsabilité comme liberté

Pendant quelques mois en 1946, le nom de Jean- Paul Sartre a été sur bien des lèvres à Montréal, et pour cause. Comment résister à la force de cette formule utilisée par Sartre pour illustrer la responsabilité comme source de liberté : « Les problèmes moraux sont des conflits de devoirs. La solution morale est une solution d'invention; la vie morale est une vie d'invention6 »?


1. Pour en apprendre davantage sur la Société d'étude et de conférences, voir Fanie St-Laurent, « Il y a des choses qu'une personne cultivée ne peut ignorer Le Bulletin de la Société d'étude et de conférences (1951-1967) : sa genèse, ses actrices et son contenu », Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, no 4, 2012, p. 84-95.

2. Yvan Cloutier, « Les dominicains et l'import-export  : psychanalyse et existentialisme au Québec », Horizons philosophiques, vol. 2, no 1, 1991, p. 91-105.

3. Yvan Cloutier, « Sartre à Montréal en 1946 : une censure en crise », Voix et Images, vol. 23, no 2, 1998, p. 266-280.

4. Yvan Cloutier, « Philosophie et marketing : Sartre à Montréal, mars 1946 », Philosophiques, vol. 15, no 1, 1988, p. 169-190.

5. Yvan Cloutier, « Sartre à Montréal en 1946 : une censure en crise », op. cit. 6. Propos relatés par Alfred Ayotte dans « Philosophie de M. Sartre », La Presse, 11 mars 1946, p. 12.

6. Propos relatés par Alfred Ayotte dans « Philosophie de M. Sartre »,
La Presse, 11 mars 1946, p. 12.

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