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Table des matières

Dossier : le patrimoine culturel


III- Le Patrimoine d'hier, d'aujourd'hui et de demain

Les documents patrimoniaux un héritage à découvrir

par Valérie D'Amour, archiviste, Centre d'archives de Montréal,
et Isabelle Crépeau, bibliothécaire, Direction des acquisitions et de la préservation des collections patrimoniales

L'utilisation de l'expression « documents patrimoniaux » est l'une des nouveautés de la Loi sur le patrimoine culturel qui est entrée en vigueur au Québec cet automne. Ce nouveau texte de loi refl ète l'évolution du concept d'objet patrimonial et découle d'une réflexion lancée il y a 40 ans tant au Québec qu'à l'étranger.

Même si l'ancienne loi assurait déjà la protection des documents patrimoniaux en tant que biens historiques1, la nouvelle définit plus clairement le patrimoine documentaire en distinguant précisément les objets des documents patrimoniaux. Ces derniers sont décrits soit comme « un support qui contient de l'information sous forme de mots, de sons ou d'images, soit [comme] l'information elle-même2 ». Préalable essentiel, ils doivent présenter « un intérêt pour [leur] valeur artistique, emblématique, ethnologique, historique, scientifique ou technologique3 ». Les fonds d'archives, les collections de photographies, les bandes sonores ou les imprimés, par exemple, peuvent être considérés comme des documents patrimoniaux.

La Loi sur le patrimoine culturel comporte en outre des modifi cations en ce qui concerne les types de protection dont bénéficient les documents patrimoniaux. Tandis que la loi de 1972 permettait de reconnaître ou de classer un document en fonction de son importance patrimoniale, la nouvelle loi facilite l'octroi des protections au niveau provincial en n'attribuant qu'un seul statut, le classement. En plus, elle confère dorénavant aux municipalités ainsi qu'aux communautés autochtones le droit de citer des documents dont ils sont propriétaires.

Des exemples

Depuis 1976, le ministère de la Culture et des Communications du Québec a accordé une protection juridique à plus d'une centaine de fonds d'archives regroupant principalement des documents des XIXe et XXe siècles. Parmi les premiers biens culturels de nature documentaire protégés, on trouve neuf fonds de la collection Lionel Groulx et le fonds Jacques Ferron. Plusieurs statuts de protection concernent des archives institutionnelles comme les 169 registres d'état civil des paroisses de l'Outaouais. Certains fonds sont regroupés et forment des ensembles documentaires, par exemple les fonds du Séminaire de Rimouski ou les archives de l'Université Bishop. Des documents spécifiques ont en outre été classés; pensons au journal intime de Caroline Debartzch, classé en 2005. Les documents de la collection Louis-François-Georges-Baby ainsi que le manuscrit d'Émile Nelligan intitulé « Les tristesses » sont les derniers biens de nature documentaire à avoir été classés, en 2007.

Documents patrimoniaux à BAnQ

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) possède quelques fonds d'archives protégés en vertu de la loi et inscrits au Registre des biens culturels (qui deviendra le Registre du patrimoine culturel), soit les neuf fonds regroupés dans la collection Lionel Groulx et le fonds Famille Dubuc. Des informations relatives à ces attributions de statuts sont diffusées dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Ce corpus semble modeste, mais il faut se rappeler qu'en vertu du règlement sur le dépôt légal et de la Loi sur Bibliothèque et Archives nationales du Québec, l'institution a pour mission de rassembler et de conserver de manière permanente le patrimoine documentaire québécois. Par conséquent, les documents faisant partie des collections patrimoniales possèdent déjà un statut particulier qui leur assure protection et mise en valeur.

La mise en valeur

BAnQ emploie divers moyens de diffusion pour faire connaître le patrimoine documentaire québécois, notamment celui qui est identifi é comme un bien culturel. L'exemple le plus éloquent est sans doute le fonds Famille Dubuc. Ainsi, le scrapbook et le journal de voyage d'Anne-Marie Palardy, épouse de J.-E.-A. Dubuc, sont numérisés et accessibles sur le portail de BAnQ. Un article de Catherine Bertho Lavenir analysant les journaux de voyage de madame Palardy a récemment été publié dans la revue savante de BAnQ4. Le tome 3 du livre Les chemins de la mémoire publié par la Commission des biens culturels du Québec comprend en outre un article rédigé par Laurent Thibeault intitulé « Fonds Famille-Dubuc5 ». Une exposition permanente à la Pulperie de Chicoutimi, La main à la pâte, présente également des photographies de ce fonds.

Le patrimoine documentaire québécois est un héritage à découvrir. Constitué principalement par des communautés religieuses, des établissements d'enseignement, des municipalités, des institutions privées et quelques particuliers, c'est un legs unique et précieux, essentiellement soustrait au circuit du commerce. En préservant ces documents riches d'informations textuelles, sonores et visuelles, nous créons une archéologie du savoir, inspirons la recherche historique et favorisons la compréhension des patrimoines matériels et immatériels québécois.


1. La loi qualifiait de bien historique « tout manuscrit, imprimé,document audio visuel ou objet façonné dont la conservation présente un intérêt historique, à l'exclusion d'un immeuble ». Loi sur les biens culturels (L.r.Q., chapitre B-4), Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, chapitre 1, article 1c.

2. La Loi sur le patrimoine culturel, Infolettre, 27 février 2012, site Web du ministère de la Culture et des Communications.

3. Loi sur le patrimoine culturel, projet de loi n° 82 (2011, chapitre 21), Québec, Éditeur officiel du Québec, 2011, chapitre 1, article 2.

4. Catherine Bertho Lavenir, « Regard sur les autres, regards sur soi : les journaux-lettres d'Anne-Marie Palardy (1907-1923) », Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, no 3, 2011, p. 34-47.

5. Commission des biens culturels du Québec (éd.), Les chemins de la mémoire, tome III : Biens mobiliers du Québec, Québec, Publications du Québec, 1999, p. 333-338.

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Le patrimoine religieux : la gestion d'un patrimoine en changement

par Denis Boucher, historien, chargé de projets au Conseil du patrimoine religieux du Québec

L'enjeu du patrimoine religieux constitue un beau défi pour la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel. La situation particulière des églises qui ferment appelle non seulement à des changements dans les pratiques de la conservation, mais aussi à une gestion plus intégrée d'un patrimoine qui concerne les communautés locales.

L'entrée en vigueur de la Loi sur le patrimoine culturel est l'occasion d'observer le passé. Il importe en effet de déterminer quels sont les atouts sur lesquels s'est appuyée la défense du patrimoine religieux au cours des dernières années.

Quelques atouts importants

Grâce à un inventaire national des lieux de culte réalisé en 2003, le Québec dispose d'un portrait exhaustif de ses églises et chapelles de toutes confessions religieuses1. Alors qu'on ne possède pas encore d'inventaires complets pour les ensembles conventuels (couvents, monastères et autres abbayes) ni pour les orgues, des initiatives sont prises pour inventorier des biens mobiliers et des formes de patrimoine immatériel religieux, grâce à des démarches concertées2. On peut par ailleurs se réjouir de la création de comités de travail sur l'avenir des biens mobiliers et des archives des communautés religieuses à l'initiative d'un Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ) appelé à jouer un rôle de concertation élargi.

Le patrimoine religieux jouit d'une position enviable parmi tous les types de biens protégés légalement. Depuis 1929, année où fut classée la première église (Notre-Dame-des-Victoires à Québec), plus de 300 bâtiments religieux ont pu bénéficier d'une protection en vertu de la loi. Ces bâtiments sont admissibles à une aide financière pour leur restauration depuis 1995. Quelque 379 millions de dollars ont été investis dans cette mesure jusqu'à maintenant par les différents partenaires, ce qui a permis la réalisation de plus de 2500 chantiers. Cela a certainement contribué au maintien et à la revalorisation de ces monuments exceptionnels. L'expertise développée en restauration et la valorisation des métiers spécialisés et des savoir-faire traditionnels sont d'autres atouts considérables.

Quelques constats préoccupants

Maintenant que la loi est adoptée, il importe de garder en mémoire trois constats importants.

Premièrement, le patrimoine religieux est un patrimoine fondateur sous-estimé. Il imprègne profondément l'identité du Québec, dans ses paysages, ses villes et ses villages, dans toutes les formes d'art, dans ses institutions sociales et ses mentalités. Il constitue une collection patrimoniale gigantesque : 9307 bâtiments et plus de 31 300 objets de type religieux sont inscrits au Répertoire du patrimoine culturel du Québec!3 La transmission de cet héritage sera-t-elle possible, malgré une certaine indifférence collective engendrée par la relation, pour le moins ambiguë, des Québécois avec leur passé religieux?

Deuxièmement, il s'agit d'un patrimoine sous haute pression. La conjoncture qui prévaut en matière de pratique religieuse aggrave toujours davantage la situation financière des autorités de l'Église. Si seulement 14 églises sont protégées par la loi aujourd'hui, la situation risque de changer rapidement. Comment justifi er l'entretien coûteux d'un patrimoine, si riche soit-il, lorsque celui-ci n'est plus ni utilisé ni accessible et n'intéresse pas les jeunes générations?

Troisièmement, la conservation plus spécifi que des lieux de culte – on en compte près de 2800 au Québec – n'est désormais envisageable que si on peut les réutiliser. Que ce soit pour les adapter à d'autres activités qu'ils pourront accueillir en parallèle à la pratique du culte ou pour les transformer complètement, la conservation des temples patrimoniaux exige désormais des modifications parfois majeures à leur intégrité physique. Modifier pour conserver : voilà un défi qui appelle une gestion intelligente du changement pour réinscrire, collectivement, ce patrimoine dans sa communauté.

Gérer un patrimoine en transformation

Le sort des églises bouscule le débat sur le patrimoine religieux. Une fois qu'on a convenu que la transformation d'une église est la première condition à sa conservation, comment opter pour des modifications nécessaires pour préserver ses valeurs patrimoniales reconnues? Au cours des dernières années, la réflexion a surtout porté sur la pertinence immobilière et la faisabilité technique et financière, mais peu sur l'évaluation de l'impact patrimonial de la transformation des lieux de culte4. Il faut en effet aller au-delà des arguments de développement durable, de viabilité financière ou de compatibilité physique. C'est pourquoi nous posons quelques questions pour assurer la réussite d'un projet, comme autant de critères généraux qui défi niraient l'« acceptabilité patrimoniale » d'un projet de transformation.

Est-ce que la vocation envisagée est compatible avec les caractéristiques patrimoniales du bâtiment? Chaque bâtiment possède ses caractéristiques qui doivent pouvoir cohabiter avec les nouvelles fonctions, mais l'environnement du bâtiment, son architecture, son décor ou les œuvres d'art qu'il renferme sont souvent des qualités qui ont été soulignées. Le projet de conversion pourrait ainsi miser sur certaines qualités patrimoniales pour renforcer sa pertinence : la qualité physique, la qualité sociosymbolique et certaines qualités économiques.

Est-ce que la transformation de l'église a permis de mettre en valeur ses qualités patrimoniales reconnues? La transformation peut même être l'occasion de restaurer certains éléments patrimoniaux disparus ou en mauvais état. Ses valeurs sociosymboliques et historiques peuvent aussi être mises en lumière.

Est-ce que le niveau de transformation du bâtiment obtient l'approbation d'une large proportion de la population concernée? La transformation d'un bâtiment patrimonial doit entraîner une forte adhésion de l'opinion. Le défi est de préserver l'esprit du lieu et sa signification collective malgré la disparition partielle ou complète de sa fonction originale. L'histoire et les souvenirs qui nourrissent l'attachement de la population au bâtiment pourront-ils encore s'incarner dans le lieu transformé?

La transformation des églises, comme moyen de conservation de celles-ci, suppose une implication accrue des communautés locales. Ainsi ce patrimoine pourra-t-il redevenir un espace de créativité pour inventer des projets novateurs, susceptibles d'incarner les aspirations actuelles et futures d'une communauté.


1. Pour consulter l'inventaire des lieux de culte du Québec : www.lieuxdeculte.qc.ca.

2. Pour consulter l'inventaire du patrimoine immatériel religieux du Québec : www.ipir.ulaval.ca.

3. Pour consulter le répertoire : www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/RPCQ.

4. On doit souligner l'importante réflexion lancée par la Commission des biens culturels du Québec sur les études d'impact patrimonial. Nathalie Hamel, L'étude d'impact patrimonial – Un outil pour la gestion du changement, Québec, Commission des biens culturels du Québec, 2008, 62 p.

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Témoins de l'histoire : nos bibliothèques et édifices culturels

par Simon Mayer, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des services spécialisés

Située au cœur des communautés, la bibliothèque est une institution-phare de la vie culturelle des Québécois. C'est pourquoi on l'aménage souvent dans un édifice qui fait partie intégrante du patrimoine… y compris du patrimoine en devenir.

Une trentaine de bibliothèques sont inscrites au Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Témoins de l'histoire du Québec, de nombreux édi fices culturels incarnent des styles architecturaux qui, ensemble, forment le paysage bâti. En voici quelques-uns.

De la Nouvelle-France à l'Amérique du Nord Britannique

Nommée en l'honneur d'un grand ethnologue québécois, la bibliothèque Luc-Lacourcière de la localité de Beaumont, sur la côte sud de Québec, loge dans un édifice qui, avec son toit escarpé, rappelle les manoirs de la Nouvelle-France. Des travaux de restauration menés de main de maître par l'artisan Robert Lamontagne ont permis à la population locale de retrouver dans une forme remarquable l'esprit de l'ancien presbytère érigé en 17221.

La conquête anglaise de la colonie entraîne de nouvelles influences en provenance d'Angleterre qui se manifesteront au tournant du XIXe siècle dans la facture architecturale de plusieurs édifices publics. L'engouement anglais pour la symétrie, le dépouillement, les pilastres et le fronton classique de style palladien, qu'a bien assimilé l'architecte François Baillairgé, donne à Québec une élégante prison qui deviendra un collège, puis le Morrin Centre, un centre culturel incluant une bibliothèque chère à la communauté anglophone de Québec2.

Près d'un siècle plus tard, c'est au tour du style victorien de meubler nos paysages. La vieille poste de Coaticook et l'édifice Haskell de Stanstead en offrent deux remarquables exemples; le second, qui abrite une salle d'opéra, a pour particularité de chevaucher la frontière canado-américaine.

De Paris à Montréal et à Sainte-Agathe-des-Monts

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le style Second Empire, d'inspiration française, avec ses toits mansardés et ses ornementations classiques, s'est répandu dans l'architecture religieuse québécoise grâce au travail de Victor Bourgeau, qui nous a laissé plusieurs églises et édifices conventuels. La bibliothèque Christian-Roy de L'Assomption est un parfait exemple de couvent construit à cette époque à partir d'un plan type de l'architecte.

Au début du XXe siècle, l'influence de l'École des beaux-arts de Paris se fait sentir dans la conception de nombreux édifices publics au Québec. La ville de Sainte-Agathe-des-Monts, vivant alors une période de prospérité, voit s'ériger un bureau de poste dans ce style. Celui-ci abrite aujourd'hui la bibliothèque Gaston-Miron, nommée en l'honneur du poète, natif de la municipalité. L'édifice Pamphile-Lemay, qui accueille la bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, la bibliothèque Saint-Sulpice, future Bibliothèque nationale du Québec située rue Saint-Denis, la Bibliothèque centrale de Montréal, sise en bordure du parc La Fontaine, trois édifices conçus originellement pour héberger une bibliothèque, constituent aussi de monumentales incarnations du style Beaux-Arts. Toutes trois offrent de solides assises au développement du patrimoine documentaire et de l'architecture au Québec.


1. Pierre Beaudet, Robert Lamontagne, artisan de Beaumont, Québec, Éditions Gid, 2010, p. 62-63.

2. Amélie Dion, « L'influence des conquérants », Continuité, no 119, 2008-2009, p. 34-37.

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Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.