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Dossier : le théâtre


L'histoire du théâtre en Abitibi-Témiscamingue : de l'art en barre!

par Sébastien Tessier, archiviste-coordonnateur
Centre d'archives de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec

Bien qu'à une certaine époque l'Abitibi-Témiscamingue ait regorgé de salles de théâtre (la ville de Rouyn-Noranda à elle seule en comptait six durant les années 1950), il ne faut pas croire pour autant que cette région ait été la Mecque du théâtre au Québec. Dans les faits, ces salles servaient principalement au visionnement de films populaires. En effet, en raison de la proximité de l'Ontario et de la forte concentration d'anglophones dans les villes minières de l'Abitibi, les francophones appelaient à tort les salles de cinéma des théâtres. Cet anglicisme, du mot theaters, est encore d'usage courant dans plusieurs régions du Québec.

Dès la fondation de la ville de Rouyn en 1926, des troupes anglophones viennent d'aussi loin que des États-Unis pour donner des spectacles au Regal Theater, situé rue Perreault. C'est le cas de la compagnie The Six Blackbottom Stars, qui joue la pièce The Boy With the Rubber Legs en 1927. À compter du milieu des années 1940, la communauté anglophone de Noranda se dote de sa propre compagnie de théâtre, la Noranda Players' Guild. Son répertoire est constitué de pièces de grands auteurs anglo-saxons tels Shakespeare, George Bernard Shaw et Robert Frost.

À l'origine, les pièces jouées dans la communauté francophone se caractérisent par leur caractère religieux : pensons aux pageants qui se déroulent à la grotte de Ville-Marie au tournant des années 19501. À cette époque, les établissements scolaires sont les principaux artisans du théâtre en région. Que ce soit le pensionnat Sainte-Marie d'Amos, le collège classique Saint-Louis de Rouyn ou le séminaire Saint-Michel, tous intègrent le théâtre religieux à leur enseignement.

Avec les changements qui surviennent dans la société québécoise durant les années 1960, le répertoire change. En 1966, Le temps sauvage d'Anne Hébert présenté par le Théâtre du Nouveau Monde devient la première pièce québécoise à être jouée au collège classique de Rouyn-Noranda. La construction du Théâtre du Cuivre en 1968 et la création du Centre dramatique de Rouyn en 1971 donnent un nouvel élan au théâtre professionnel de la région.

Les documents contenus dans les fonds de Colette Côté, du Théâtre de Coppe et des Zybrides font découvrir le cheminement particulier de troupes de théâtre amateur ou professionnelles, tandis que le fonds Groupe de recherche sur le théâtre en Abitibi-Témiscamingue permet de faire un tour d'horizon de l'histoire du théâtre dans cette région. Tous ces fonds sont conservés au Centre d'archives de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Les 3 Alléluias renouvellent une formule ancienne

Fondée par Colette Côté, la compagnie de théâtre Les 3 Alléluias perpétue la tradition des pièces bibliques présentées dans les années 1940 et 1950. Artiste aux talents multiples, Colette Côté écrit les 22 pièces jouées par la troupe, fait la mise en scène et en compose la musique. Son fonds d'archives comprend, entre autres, les textes, les partitions, les affiches, les photographies et les vidéos des productions de cette troupe de théâtre.

Le Théâtre de Coppe, un précurseur dans la région

Avec la dissolution du Centre dramatique de Rouyn naît la compagnie du Théâtre de Coppe en 1977. Il s'agit de l'une des premières troupes de théâtre professionnelles de la région à privilégier les productions d'auteurs locaux. Elle remporte un succès populaire en présentant la pièce Un reel ben beau ben triste de l'auteur Jeanne-Mance Delisle. Bien que peu volumineux, le fonds d'archives de cette troupe nous permet de découvrir des documents témoignant de ses principales productions.

Et ça se poursuit avec Les Zybrides

En 1988, trois comédiennes du Théâtre de Coppe fondent la troupe de théâtre Les Zybrides. Puisqu'elles voient cette troupe comme un prolongement du Théâtre de Coppe, leur première pièce sera un remake d'une production de celui-ci, La grande cadence. D'ailleurs, la plupart de leurs premiers spectacles sont des œuvres de Jeanne-Mance Delisle. Avec le temps, ceux-ci évoluent vers le théâtre forum, une nouvelle démarche artistique qui fait appel à l'intervention du public et qui a une vocation sociale. Tout comme le Théâtre de Coppe, Les Zybrides privilégient les textes d'auteurs de la région et la création collective. Le fonds de cette troupe comprend des documents portant autant sur le fonctionnement et sur le rayonnement de la troupe que sur la gestion du Petit Théâtre du Vieux Noranda, qui lui appartient depuis 2001.

Un groupe de recherche passionné

À la fin des années 1980, un groupe de recherche constitué de trois professeurs du Cégep de l'Abitibi- Témiscamingue se donne comme objectif de « décrire l'histoire du théâtre régional [non pas] uniquement pour savoir ce qui s'est fait, mais surtout pour comprendre le phénomène théâtral régional dans sa complexité, dans les relations multiples qui le fondent et l'établissent dans la région, qui le font exister en marge des réseaux institués2 ». Le mandat de ce groupe est de produire une banque de données informatisées qui compte plus de 3000 fiches descriptives sur autant de spectacles présentés en région depuis 1926. Chaque fiche contient des informations sur l'auteur de la pièce, sur les comédiens et comédiennes, sur la nature du spectacle et sur les lieux des représentations, de même que la bibliographie des critiques parues, le nombre de spectateurs, etc. Ce travail colossal constitue l'essentiel des documents contenus dans le fonds Groupe de recherche sur le théâtre en Abitibi-Témiscamingue.

Si vous avez envie d'en apprendre plus sur l'histoire du théâtre en Abitibi-Témiscamingue, n'hésitez pas à vous rendre au Centre d'archives de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec, situé à Rouyn-Noranda. Un univers théâtral vous y attend.


1. Créés par les pères oblats, les pageants étaient des représentations des scènes de la passion du Christ qui attiraient des foules nombreuses. On allait même jusqu'à les diffuser sur les ondes de la radio locale.

2. Claude Lizé, Présentation du Groupe de recherche sur le théâtre en Abitibi-Témiscamingue, 2001. Centre d'archives de l'Abitibi- Témiscamingue et du Nord-du-Québec, fonds Groupe de recherche sur le théâtre en Abitibi-Témiscamingue (P238, 08-Y).

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Rires d'une nuit d'été

par Christian Drolet, archiviste-coordonnateur
Centre d'archives de Québec

Amuser et divertir tout en proposant une facture moins formelle que celle présentée dans les grandes salles de théâtre en périodes automnale et hivernale, voilà la raison d'être du théâtre d'été. Partageant des liens étroits avec le théâtre de boulevard, le vaudeville et le burlesque, le théâtre présenté en période estivale se caractérise par une approche de pur divertissement. Snobé et boudé par certains publics, le théâtre d'été se fait reprocher par ses détracteurs d'être facile, un peu bas, voire caricatural3, point de vue partagé par une partie de la communauté artistique, qui hésite à s'associer à ces productions estivales. Pour ses partisans, le théâtre d'été permet au public ne fréquentant pas les théâtres traditionnels de s'initier à cette forme d'art. Inspirées de la vie quotidienne et adoptant un propos universel, les pièces sont souvent écrites par des auteurs québécois proposant des dialogues issus du langage populaire et des événements ou des mises en situation proches de la réalité du public.

Souvent localisés dans des granges ou des fermes désaffectées au milieu de lieux champêtres, voire bucoliques, les théâtres d'été québécois naissent au mitan des années 1950 grâce à des comédiens et à des metteurs en scène comme Paul Hébert, Georges Delisle et Marjolaine Hébert, désireux de trouver un gagne-pain pour la saison estivale. Paul Hébert fait fi gure de pionnier en fondant le Théâtre Le Chanteclerc à Sainte-Adèle, dans les Laurentides, en 19564. En 1958, Georges Delisle crée pour sa part le Théâtre La Fenière à L'Ancienne-Lorette, en banlieue de Québec. En 1960, c'est au tour de Marjolaine Hébert de former, avec d'autres comédiens, le Théâtre La Marjolaine à Eastman, dans les Cantons-de-l'Est.

Le travail acharné de ces trois pionniers trouve écho partout au Québec : pas moins de 25 théâtres d'été sont en activité en 1976. Entre 1977 et 1985, on assiste à une véritable explosion de leur nombre, qui passe à 110. Ce véritable âge d'or confirme que le théâtre d'été est devenu une activité bien ancrée dans les habitudes culturelles des Québécois5. De 1986 à 1992, on dénombre encore une centaine d'établissements. Moteur économique important pour le développement régional, les théâtres d'été attirent, entre autres, un public de vacanciers et contribuent ainsi à augmenter l'offre touristique des régions. Toutefois, on assiste depuis quelques années à la fermeture de plusieurs de ces théâtres. Un public vieillissant, une clientèle qui ne se renouvelle pas, la concurrence provoquée par les nombreux spectacles d'humoristes et la multiplication des festivals d'été de toutes sortes expliquent en partie ce phénomène.

Le fonds d'archives du Théâtre La Fenière

Le Théâtre La Fenière témoigne bien des différentes phases évolutives de nos théâtres d'été. Sa mission première consiste à produire et à diffuser des pièces de théâtre professionnelles de répertoire comique majoritairement écrites par des auteurs québécois et dont la production est assurée par des artistes et artisans de Québec. Au fil des ans, le Théâtre La Fenière permet à toute une jeune génération de comédiens de pratiquer leur art, dont Raymond Bouchard, Marie Tifo, Rémy Girard et Diane Lavallée, pour ne nommer que ceux-ci.

De 1958 à 1962, le Théâtre La Fenière présente ses productions dans une vieille grange pouvant accueillir 180 spectateurs. Ce local devient rapidement trop petit pour un public de plus en plus nombreux. En 1963, le Théâtre La Fenière se porte acquéreur d'une autre grange, construite en 1858, pouvant accueillir quelque 350 spectateurs6. En 1968, le théâtre instaure un système d'abonnement qui permet aux amateurs de théâtre de réserver leurs billets toute l'année. En 1987, le président fondateur Georges Delisle (1920-2010) remet la direction du théâtre à Maryelle Kirouac et à Yvon Sanche. Sous leur gouverne, le théâtre précise sa mission artistique avec des auteurs québécois et devient un pôle important pour le développement de notre dramaturgie ainsi qu'un employeur majeur pour les artistes d'ici. Le Théâtre La Fenière accueille son millionième spectateur en 19977 et célèbre sa 50e saison en 2007. Cette vénérable institution théâtrale professionnelle cesse cependant ses activités à l'aube de sa 54e saison, en 2011, à la suite de difficultés financières récurrentes. Le 27 avril dernier, un incendie majeur détruisait malheureusement complètement le bâtiment.

Les archives du Théâtre La Fenière conservées par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) témoignent des activités de l'établissement à l'époque où Georges Delisle en dirigeait les destinées, soit de 1958 à 1987. Les chercheurs y trouveront notamment des listes d'abonnés, des demandes de subvention, des textes d'œuvres présentées au théâtre, des critiques de pièces, des ententes avec les auteurs et avec les comédiens, des documents administratifs sur la gestion du théâtre, des documents honorifi ques, de la documentation sur d'autres troupes de théâtre ainsi que des photographies et des enregistrements audiovisuels de comédiens lors de répétitions ou de représentations.

Le fonds d'archives du Théâtre La Fenière, offert à BAnQ en novembre 2010 par la succession de Georges Delisle, représente une source incontournable pour les chercheurs s'intéressant à l'histoire du théâtre québécois ainsi qu'à ses diverses formes d'expression depuis la deuxième moitié du xxe siècle. À ce titre, il complète d'autres fonds de compagnies théâtrales conservés par BAnQ, notamment ceux du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Rideau Vert.


3. Caroline Picard, « Théâtre d'été : instrument de divertissement, d'apprentissage et de conscientisation sociale? », mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, Département d'histoire, 1996, p. 56.

4. Gaétan Hardy, Les activités théâtrales en saison estivale, Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Culture et des Communications, Direction de la recherche, de l'évaluation et des statistiques, 1993, p. 1.

5. Ibid.

6. Donnée tirée du défunt site Web du Théâtre La Fenière : www.lafeniere.qc.ca (consulté le 1er juin 2010).

7. Ibid.

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Alfred Pellan, scénographe

par Danielle Léger, bibliothécaire spécialiste des collections patrimoniales d'affiches et de programmes de spectacles Direction de la recherche et de l'édition

« Cache ce que je suis, et aide-moi à trouver Le déguisement susceptible de convenir À la forme de mon projet. »
– Viola parlant au capitaine, La nuit des rois, acte I, scène 2

Fin mars 1946, sur la scène du Gesù, le père Émile Legault et les Compagnons de Saint-Laurent montent Le soir des rois de Shakespeare (Twelfth Night, 1601). Les personnages de cette comédie doublée d'un drame amoureux – mieux connue en français comme La nuit des rois – sont inspirés de la commedia dell'arte. Cette production propose un « véritable poème plastique en mouvement8 » où « chaque personnage prend l'aspect d'un tableau surréaliste » et où les composantes scénographiques « recréent continuellement la symphonie visuelle9 ». L'artiste visuel Alfred Pellan (1906-1988) est l'auteur des décors, des costumes et des maquillages de ce spectacle, conférant une ampleur inédite au concept de « tableau vivant » et suscitant le débat autour de la création scénographique.

Dans une palette plus restreinte et fortement contrastée, Pellan signe aussi la percutante couverture sérigraphiée du programme de soirée qui figure dans la collection patrimoniale de programmes de spectacles de BAnQ. Exécutée d'après une gouache sur carton de 1946 intitulée Le comédien, la composition symétrique s'inspire des procédés cubistes et surréalistes. La figure stylisée du comédien y apparaît en fond de scène. Les visages qui bordent le plateau évoquent à la fois les pendrillons, ces rideaux étroits donnant accès aux coulisses, et les spectateurs. Outre la distribution (toujours anonyme chez les Compagnons) et les nombreuses publicités (de Dupuis Frères au manufacturier d'oreillers Plume Canada), le programme contient un court préambule du père Legault et un long texte où Félix Sauvage documente l'origine de cette pièce fantaisiste oscillant entre féerie et réalisme. Une présentation signée par un ancien élève de Pellan, Éloi de Grandmont (1921-1970), fait l'éloge du théâtre comme d'un art visuel où le scénographe est plus qu'un simple décorateur.

Quelques jours après la fin des représentations du spectacle des Compagnons paraît l'ouvrage Le voyage d'Arlequin dans lequel six dessins de Pellan, proches de l'univers visuel du Soir des rois, répondent aux poèmes de Grandmont. En 1968, avec le concours de Pellan, Jean-Louis Roux (1923- ) recrée La nuit des rois au Théâtre du Nouveau Monde. Costumes et décors sont toujours aussi avant-gardistes, gagnant une pertinence renouvelée avec le psychédélisme ambiant10.

8. Germain Lefebvre, « Les costumes de théâtre », Pellan, Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 1972, n. p.

9. Germain Lefebvre, « Pellan et La nuit des rois », Jeu, no 47, 1988, p. 25-39, id.erudit.org/iderudit/28068ac (consulté le 23 avril 2012).

10. Pour en savoir davantage : Roxanne Martin, « L'ambiguïté du travestissement – La scénographie d'Alfred Pellan pour la production du Soir des rois », dans Pierre Kapitaniak et Jean-Michel Déprats (dir.), Costume et déguisement dans le théâtre de Shakespeare et de ses contemporains, actes de congrès, Vitry-sur-Seine, Société française Shakespeare, 2008, societefrancaiseshakespeare.org/document.php?id=1458 (consulté le 23 avril 2012).

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