À rayons ouverts, no 88 (hiver 2012)

Table des matières

Dossier : La Renaissance


Missionnaires cartographes

par Jean-François Palomino, cartothécaire
Direction de la recherche et de l'édition

Combattants de Dieu, missionnaires zélés, ardents défenseurs de la Contre-Réforme, les Jésuites sont présents un peu partout dans le monde lorsqu'ils débarquent à Québec en 1625. Empreints d'une forte culture scientifique, ils consignent par écrit leurs observations sur les mœurs et coutumes des peuples rencontrés, pour le plus grand bonheur des historiens d'aujourd'hui. Publiées entre 1633 et 1673, leurs relations sont une source de renseignements sans équivalent pour documenter l'histoire de la Nouvelle-France et l'usage qu'ils firent des savoirs géographiques. BAnQ conserve une série presque complète de ces relations dans sa collection de livres anciens1.

Voyageant dans toutes les directions, depuis la baie d'Hudson jusqu'au Mississippi, en quête d'âmes à convertir et de nouveaux savoirs à communiquer, plusieurs missionnaires manient crayon et charbon pour cartographier les territoires explorés, malgré les froids intenses et les rayons du soleil parfois insupportables. À titre d'exemple, les pères Dablon et Allouez dressent une splendide carte du lac Supérieur en y indiquant les deux principaux postes français, Michillimackinac et Sainte- Marie-du-Sault, placés stratégiquement au cœur des Grands Lacs. Les deux pères, en n'y mettant « que ce qu'ils ont vu de leurs propres yeux », produisent une carte qui servira de référence pendant plusieurs décennies, démontrant à leurs lecteurs qu'ils connaissent bien les endroits fréquentés par leurs ouailles. On peut en deviner toute l'utilité pour planifi er la guerre contre le paganisme.

Cartographie amérindienne

La cartographie jésuite est fortement redevable aux Amérindiens, qui connaissent à merveille le terrain et ne se perdent que très rarement, comme le rapportent avec stupéfaction les missionnaires. Les sources écrites regorgent d'exemples de communication cartographique entre Blancs et Amérindiens : qu'on pense seulement au père Nouvel qui tremble d'extase à la vue du « Massinahigan » (description topographique) du Labrador, avec les noms des nouveaux peuples à convertir. Avant de partir à la découverte du Mississippi, le père Marquette et Louis Jolliet interrogent les Amérindiens, tracent sur leur rapport une carte approximative du pays et y font marquer rivières, peuples et lieux par lesquels ils doivent passer.

Si les Amérindiens sont les principaux pourvoyeurs de données, les Jésuites s'alimentent aussi auprès des voyageurs français qui osent repousser les limites des terres connues : Nicolet, Radisson, Des Groseillers et Jolliet, pour n'en nommer que quelques-uns. Datée de 1660 et publiée dans Historiæ Canadensis, du jésuite François Du Creux, la Tabula Novæ Franciæ est l'une des rares cartes jésuites ayant franchi les siècles. Dépeignant plusieurs nouvelles routes entre le fleuve Saint- Laurent et la baie d'Hudson, elle affiche une facture crue propre aux croquis dessinés sur le terrain, au contact des coureurs des bois et des Amérindiens.

Détournement des savoirs

Pour cartographier le territoire, les Jésuites ont recours aux instruments de leur époque, principalement la boussole. Afin d'établir la longitude, ils procèdent à l'observation des éclipses de lune, déterminant à l'aide de pendules l'heure à laquelle elles se produisent en deux points différents. Outre la longitude de Québec, ils précisent celle du pays des Hurons, sûrement avec discrétion, car quelques Amérindiens ont qualifié leur pendule de « démon qui tue », ce qui n'était pas sans mettre en danger les pères qui le possédaient…

Il faut dire que l'intérêt pour les éclipses n'est pas que scientifique. Rapidement, les missionnaires se sont rendu compte de l'utilité des connaissances scientifique à des fins apostoliques, détournement tout à fait justifié dans l'esprit missionnaire du XVIIe siècle. Le père Millet, qui avait prédit l'apparition d'une éclipse aux Iroquois, commente ainsi sa réussite : « Tout étant arrivé comme je l'avais annoncé, ils ont été contraints d'avouer que nous savions mieux les choses qu'eux. De mon côté, j'en ai tiré bien de l'avantage pour les instruire et pour les désabuser de leurs fables et de leurs superstitions. Ces choses sensibles sont beaucoup plus efficaces sur leur esprit grossier que tous les raisonnements qu'on leur pourrait apporter. »

Les Jésuites font également un usage similaire du savoir cartographique. Interpellé par son hôte qui lui pose toutes sortes de questions sur les « choses naturelles », le père Le Jeune est prié de dessiner la Terre sur le vif. Prenant l'écorce et le charbon qu'on lui présente, il dépeint les grandes lignes du territoire, ce qui rend son hôte plein d'admiration. Son savoir géographique permet à ce jésuite de se bâtir une crédibilité, pierre d'assise du processus de conversion. Ce savoir est transmis sous forme cartographique, parfaitement appropriée pour communiquer dans un langage universel, compris des deux interlocuteurs. Le même jésuite, voulant faire connaître les grands mystères de la religion catholique, se fait répliquer que cela est bon pour son pays et non pour celui de ses interlocuteurs. À cet argument, il riposte en sortant de son attirail un petit globe terrestre rapporté d'Europe, expliquant à l'aide de ce support pédagogique « qu'il n'y a qu'un seul monde » et donc une seule vérité.

La symbolique géographique pouvait être utilisée de diverses manières, selon l'inventivité des prédicateurs. En témoigne le père Millet qui, dans des mises en scène théâtrales accompagnées de chants ininterrompus, suspendait dans sa cabane divers objets auxquels il conférait une charge symbolique spécifi que : des colliers de porcelaine, des images du roi et de Jésus, la Bible, un miroir et une carte géographique censée montrer que Dieu avait tout créé. Ce décor baroque devait servir à capter l'attention des Iroquois et marquer leur imaginaire. En somme, plus que de simples objets techniques et scientifi ques, les documents cartographiques sont aussi, dans un contexte colonialiste, des objets symboliques utilisés pour tenter de propager l'idéologie chrétienne en terre païenne2.


1.À noter que les deux cartes dont il est question dans le présent article peuvent être consultées dans la collection numérique Cartes et plans.

2. Pour en savoir plus, voir l'article « Cartographier la terre des païens », à paraître dans le numéro 4 de la Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

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Ces papiers qui ont traversé l'Atlantique
Identification, provenance et approvisionnement en Nouvelle-France au XVIIe siècle

par Céline Gendron, collaboratrice externe

Titulaire d'une maîtrise en bibliothéconomie et sciences de l'information, Céline Gendron a mené une carrière de professionnelle et de gestionnaire pendant quelque 25 ans au sein d'institutions fédérales à Ottawa. Parallèlement, elle a mené des activités de recherche et a contribué à la publication d'articles et de rapports de recherche.

De l'archive au papier, c'est un regard neuf posé sur les documents que nous avons entre les mains. Au-delà de l'information, donc du contenu, voici que le support lui-même a emmagasiné dans son essence intime des caractéristiques qui peuvent être cruciales pour l'authentifi cation des documents. Sommesnous en présence d'un texte rédigé en 1698 ou d'une copie réalisée en 1770? Les collections d'archives originales de Bibliothèque et Archives nationales du Québec ( BAnQ) sont une source inestimable de données dont l'analyse permettra d'élargir les connaissances que nous avons du XVIIe siècle1. L'administration française, qu'elle soit civile, religieuse ou marchande, a produit beaucoup d'écrits au fil des époques, et celle de l'Ancien Régime ne fait pas exception. Ceci s'est reflété très tôt en Nouvelle-France. Il n'y a qu'à prendre connaissance de l'abondance des actes de tous ordres que l'on trouve dans les principales collections d'archives au Québec pour se rendre compte qu'on a beaucoup écrit en Nouvelle-France au XVIIe siècle2. Quant au support nécessaire à ces écritures, le papier, la colonie n'ayant aucune industrie papetière, aucun moulin producteur, il a bien fallu l'importer puisqu'on ne le fabriquait pas sur place. Deux questions découlent de ce constat : d'où provient le papier utilisé en si grande abondance et quelles sont les circonstances, les sources et les voies empruntées pour son importation?

Le papier et son identification

Au XVIIe siècle en France, le papier était t oujours fabriqué à partir de chiffons, de façon manuelle – on l'appelait « papier à la main », « papier à la cuve ou à la forme » –, feuille par feuille, dans de grandes cuves logées dans des moulins. Les spécialistes ont retenu quatre caractéristiques présentées par la forme (ou le cadre), autant de points de repère pour l'identification du papier : le format, la finesse et la distance entre les vergeures3; le nombre et l'écartement des pontuseaux4; et le filigrane5. Sans négliger les informations transmises par les trois premières, on peut dire que c'est cette dernière caractéristique qui permet le mieux l'identification du papier.

Le marquage, ou filigrane, peut comporter un ou plusieurs éléments : son emplacement sur la feuille; un symbole qui définit le format (par exemple, l'écu, la crosse et le lion définissaient trois formats différents); les dimensions de la feuille (cloche, coquille, raisin, jésus, grand aigle); la qualité du papier (fin, moyen, bulle, papier, etc.); le nom du fabricant; la localité d e f abrication; une date. Il permet aussi, dès qu'il est répandu, de connaître l'aire de sa diffusion, de sa circulation. C'est ainsi qu'à partir du fi ligrane comparé, reconnu, dévoilé, la feuille de papier anonyme revêt une identité, une personnalité, et livre des messages utiles au chercheur : identité du fabricant, du moulin ou de la région de provenance, date – sinon période – de fabrication. Ces messages sont utiles tant au muséologue qu'au conservateur d'estampes, de dessins ou de livres rares, au musicologue, au restaurateur, à l'archiviste ou à l'historien.

Le papier du XVIIe siècle dans les archives

Dans les fonds consultés au Centre d'archives de Montréal et au Centre d'archives de Québec de BAnQ, plus de 500 dossiers ont été étudiés et, dans ces dossiers, chaque feuillet ou pièce a été examiné afin de déterminer s'il était filigrané ou non. Parmi les 41 pièces provenant du Centre d'archives de Québec et les 87 pièces issues du Centre d'archives de Montréal ont été repérés jusqu'à présent :

  • 34 monogrammes (initiales) de papetiers;
  • 4 noms (complets) de papetiers;
  • 55 filigranes (faune, flore, armoiries, etc.) avec variantes.

Cette première observation avait pour but de vérifier l'hypothèse de la présence de filigranes sur les originaux étudiés. Quant à déterminer s'ils ont une origine française ou encore de quelle région de France ils sont issus, les recherches se poursuivent. Bien qu'ils aient été localisés également dans des archives françaises, tous les filigranes repérés n'ont pas nécessairement été reconnus. La création d'une base de données sur les filigranes québécois (et canadiens) permettra de faire des comparaisons avec les bases de données internationales.

Parallèlement, une deuxième piste de recherche s'est imposée : d'une part, bien saisir la structure commerciale de l'empire français en Amérique et établir le cadre contextuel dans lequel évoluaient les fournisseurs et les exportateurs de papier de l'époque auprès des notaires, des communautés religieuses, des explorateurs et autres arrivants en Nouvelle-France; d'autre part, découvrir les réseaux d'échanges de « documents ».

Cette approche des documents manuscrits dans les collections québécoises veut démontrer que le papier, objet patrimonial et « voyageur », n'est pas uniquement un support à l'écriture ou au dessin : il a des messages à livrer qui sont intimement liés à sa création. Déterminer la provenance du papier revient à retracer l'histoire de sa fabrication, de sa circulation et des différentes voies commerciales qui ont favorisé son importation en Nouvelle-France.


1. Cet article résume de façon très succincte la première partie d'une recherche en cours. L'auteure remercie Estelle Brisson (Centre d'archives de Montréal), Rénald Lessard (Centre d'archives de Québec) et Éric Leroux, professeur agrégé (Université de Montréal).

2. La base de données Pistard (BAnQ) comprend 47 000 pièces et dossiers antérieurs à 1764. Le Projet Champlain (archivescanadafrance.org/) regroupe quant à lui quelque 445 000 pages de documents du Régime français numérisés.

3. Vergeures : fils de laiton qui retiennent la pâte suspendue dans l'eau. Un papier de qualité compte de 12 à 14 vergeures au centimètre.

4. Pontuseaux : bâtonnets en bois placés dans la forme, perpendiculairement aux vergeures.

5. C'est sur la forme – le treillis – que l'on trouve le filigrane, visible en transparence dans la feuille séchée.

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