À rayons ouverts, no 88 (hiver 2012)

Table des matières

Dossier : La Renaissance


L'effet Griffon
Inclinaison apparente dans le monde de l'imprimé

par Isabelle Robitaille, bibliothécaire spécialiste des imprimés anciens
Direction de la recherche et de l'édition

L'imprimé du XVIe siècle a connu une importante révolution. Il a été à tout jamais bouleversé par l'arrivée du caractère latin cursif ou italique. Ce caractère légèrement incliné vers la droite fut une invention italienne provenant de l'atelier de l'imprimeur-libraire-relieur-fondeur Alde Manuce (vers 1449-1515). Dès 1501, celui-ci commença à utiliser l'italique. Le principal intérêt de ce nouveau caractère incliné était d'ordre économique : il permettait d'imprimer une plus grande quantité de texte sur une seule page que les caractères romains ou gothiques. Composé avec une approche plus serrée que les caractères romains t raditionnels, l'italique permettait à l'imprimeur de gagner de l'espace et de diminuer les coûts de production d'un livre. À la même époque, les livres se font plus petits avec l'apparition des formats in-octavo, ou « livres de poche ». Ceux-ci n'étaient pas moins chers que les mêmes titres de plus grand format, mais leur taille pratique et leur aspect agréable en ont fait un succès immédiat.

Sébastien Gryphe

En France, l'acteur principal de cette révolution est le libraire-imprimeur Sébastien Gryphe (vers 1492-1556). Né Greyff à Reutlingen, en Allemagne, celui-ci apprend le métier d'imprimeur avec son père. Arrivé au cours des années 1520 à Lyon, où il prend le nom de Sébastien Gryphe, il travaille d'abord à la Grande Compagnie des libraires, pour laquelle il imprime principalement des ouvrages administratifs et de droit. Il commence à publier à son propre compte dès 1528, au moment de l'ouverture de son atelier d'imprimerie : L'Atelier du Griffon. Gryphe fut l'un des imprimeurs les plus prolifiques de France entre 1540 et 1550, avec plus de 500 éditions sorties de ses presses.

En tant qu'éditeur-imprimeur, Gryphe s'intéresse à trois grands sujets1 : la Bible, les langues anciennes et Érasme, dont les écrits représentent plus de 10 % de l'ensemble de son catalogue. Les textes publiés par Gryphe le sont tous dans leurs versions complètes, sans troncatures. Cet éditeur-imprimeur recherchait la perfection dans ses textes : aucune coupure et une impression de qualité. Développant un style bien à lui, il a joué un rôle unique dans l'édition de textes humanistes en faisant preuve d'audace et de d iscernement dans ses choix.

L'atelier de Gryphe, qui rassemble plusieurs auteurs de l'époque, est le point de rencontre le plus apprécié de plusieurs humanistes. Ce grand imprimeur meurt en 1556 à Lyon entouré de sa femme, Françoise Miraillet, et de son fils, Antoine Gryphe, qui reprend l'atelier pour finalement le vendre neuf ans plus tard, alors qu'il est criblé de dettes.

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) possède dans sa collection patrimoniale d'imprimés anciens quatre documents imprimés par Gryphe dont nous verrons certaines caractéristiques dans les prochains paragraphes.

L'italique, l'hébraïque et le petit format

L'intérêt des imprimeurs pour les économies de papier, qui coûtait cher, a favorisé l'utilisation d'un caractère plus petit. Gryphe, influencé par les éditions aldines, imprime avec les premiers caractères italiques importés en France. Ceux-ci supplanteront les caractères gothiques, qui disparaîtront définitivement vers le milieu du XVIe siècle. Dans un même ouvrage, on peut utiliser ces caractères cursifs de façon sporadique ou continue. La première page de l'ouvrage C. Julii Cæsaris commentarii, imprimé en 1536, illustre de belle façon cet usage.

En complément, Gryphe produit des ouvrages en plus petits formats. Du haut de ses 12 cm, l'édition de 1543 de Proverbia Salomonis : Ecclesiastes − Cantica canticorum − Liber sapientiæ − Ecclesiasticus est un bel exemple de ces petits formats de l'époque.

Gryphe apporte aussi à l'imprimerie lyonnaise ses premiers caractères hébraïques, qu'on trouve dans un des quatre documents édités par Gryphe que conserve BAnQ : Explanationes in duodecim prophetas, quos minores vocant, juxtra interpretationem Septuaginta, de Théodoret de Cyr (vers 393-vers 458), traduit par Pierre Gilles (1490-1555) et imprimé par Gryphe en 1533. Bien que cette édition ne présente que quelques phrases en hébreu, elle fait partie des 41 ouvrages du catalogue de l'imprimeur contenant cet alphabet. Gryphe avait donc une connaissance de cette langue.

La griffe de Gryphe

Apparue dès la fin du XVe siècle, la marque d'imprimeur, qu'on trouve soit à la fin d'un livre ou, plus souvent, sur la page de titre, est en quelque sorte une marque commerciale qui permet d'identifier l'imprimeur. Souvent graphique avec devise, la marque est distinctive pour chaque atelier d'imprimerie. En s'établissant à son compte en 1528, Gryphe adopte sa marque d'imprimeur et prend comme devise Virtute duce, comite fortuna (Qui prend la vertu pour guide aura la fortune pour compagne). L'illustration, qui montre un griffon, rappelle le patronyme de l'imprimeur. Cet animal fabuleux à corps de lion, à tête et à ailes d'aigle est souvent montré sur les pages de titre de Gryphe juché sur une sorte de boîte, ce qui donne l'impression qu'il vole. On le retrouve marchant au sol à la fin de l'ouvrage De laudibus philosophiæ libri duo (1538), sur le verso de la dernière feuille. Bien qu'ils aient évolué au fil des ans, le symbole et la devise sont toujours demeurés.

S'il n'a écrit aucun ouvrage, Sébastien Gryphe a quand même laissé sa griffe à sa manière dans le monde de la littérature.


1. Gérard Morisse, « Pour une approche de l'activité de Sébastien Gryphe, libraire-imprimeur lyonnais du XVIe siècle ». Revue française d'histoire du livre, n° 126-127, nouvelle série, 2005-2006, p. 29.

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Un cartographe d'exception
Samuel de Champlain

par Jean-François Palomino, cartothécaire
Direction de la recherche et de l'édition

Il y a quatre siècles déjà, la Nouvelle-France naissait grâce à l'acharnement et aux multiples talents d'un homme d'exception. Né à Brouage, port ouvert sur le Nouveau Monde, Samuel de Champlain visite tout d'abord les Antilles et le Mexique avant de s'embarquer pour le Canada en compagnie d'un t raiteur expérimenté du nom de François Gravé Du Pont. Le 26 mai 1603, les deux hommes débarquent à Tadoussac, où ils rencontrent le chef montagnais Anabijou, contractant avec lui une première alliance franco-indienne.

Après avoir exploré le fleuve Saint-Laurent, Champlain fait rapport au roi de ce qu'il a vu et lui montre une carte du pays reconnu. La même année, il publie le récit de son expédition sous le titre Des sauvages. On y apprend notamment qu'un Indien lui a dessiné une carte des Grands Lacs. L'année suivante, Champlain prend part à l'expédition dirigée par Pierre Du Gua de Monts, qui veut implanter une colonie en Acadie. Alors que les Français s'installent à Sainte-Croix puis à Port-Royal, il explore et cartographie la côte américaine jusqu'au cap Cod, cherchant des mines et un passage vers l'Asie. Persuadant Du Gua de Monts de concentrer ses efforts dans la vallée du Saint-Laurent, plus riche en fourrures et protégée des attaques ennemies, Champlain fait construire l'abitation de Québec à l'été 1608. Cet établissement permet aux Français de s'implanter solidement sur le continent et d'explorer ensuite les terres situées à l'ouest des rapides de Lachine, que Champlain franchit pour la première fois en 1613.

Une cartographie au service de la cause coloniale

Navigateur chevronné1, Champlain accorde une grande importance à la cartographie pour consigner les découvertes géographiques et planifi er l'exploration du territoire. Malgré les incompréhensions de langage, il a un réel talent pour interroger les Amérindiens sur la géographie des lieux à explorer. Grâce aux incursions que s'autorisent les Français à l'intérieur du continent, l'image cartographique du continent se métamorphose. Rivières et lacs apparaissent graduellement au fil des enquêtes sur le terrain et des rencontres avec divers peuples amérindiens, principaux pourvoyeurs de renseignements.

Champlain a aussi le don de captiver son lectorat. Les récits qu'il publie en 1613 contiennent plusieurs illustrations : plans d'habitations (Sainte-Croix, Port-Royal et Québec), scènes de combat, plans de ports et deux cartes de la Nouvelle- France, dont l'une joliment illustrée d'Amérindiens et de divers spécimens de la faune et de la flore canadiennes, de quoi capter l'intérêt du roi Louis XIII, alors âgé de seulement 12 ans. Sa dernière carte, publiée en 1632, témoigne des connaissances acquises pendant 30 années d'exploration. Dessinée dans le contexte des négociations pour récupérer la Nouvelle-France perdue aux mains de l'Angleterre, elle permet de légitimer les revendications territoriales françaises et facilite le retour de la colonie aux mains des Français. Elle témoigne, en somme, d'un usage fort apprécié dans un contexte d'édification d'empires coloniaux : l'indispensable médiation entre les princes et les explorateurs2.

Pratiquement tous les livres publiés par Champlain se trouvent dans la collection de livres anciens de BAnQ; ses cartes géographiques, quant à elles, peuvent ê tre consultées dans la collection numérique Cartes et plans .


1. On doit à Champlain un magnifique Traitté de la marine et du devoir d'un bon marinier (1632), dans lequel il communique toute sa science nautique mise à profit lors de ses voyages au Canada, décrivant avec force détails les différentes techniques propres à la navigation : relèvement des côtes, détermination de la vitesse d'un navire, calcul de la latitude avec l'arbalète et de la longitude par déduction trigonométrique, etc.

2. Pour en savoir plus, voir entre autres Raymonde Litalien, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d'un continent – Atlas historique de l'Amérique du Nord, 1492-1814, Sillery, Septentrion, 2008.

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