À rayons ouverts, no 87 (automne 2011)

Table des matières

Dossier : Mode et société


L'industrie textile des Cantons-de-l'Est : une histoire qui se lit dans les archives

par Julie Roy, archiviste
Centre d'archives de l'Estrie

Le Centre d'archives de l'Estrie loge dans une ancienne manufacture de gants et de bas de soie, la Julius Kayser & Co., un édifice qui rappelle que l'industrie textile a longtemps été la première force économique des Cantons-de-l'Est. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans les collections qu'il conserve quelques fonds d'archives témoignant de l'essor, puis du déclin de l'industrie textile.

Des débuts en force

La British American Land Company (BALC) est à l'origine du développement industriel des Cantonsde- l'Est. Détenant le monopole de l'énergie hydraulique des comtés de Shefford, Sherbrooke et Stanstead, la BALC loue les berges des rivières à des entrepreneurs soutenus par des notables anglophones. Les manufactures qui s'y établissent sont particulièrement diversifiées : scieries, meuneries, forges et fonderies, tanneries, moulins à papier, usines à allumettes ou à sceaux, filatures de laine et de coton.

L'essor de l'industrie textile, qui occupe « la première place dans le paysage industriel du dernier tiers du XIXe siècle1 », se poursuit au XXe siècle avec l'émergence d'entreprises de transformation du tissu, notamment la bonneterie (chaussettes, bas et lingerie en soie) et la confection de vêtements, de corsets, de carpettes, etc. Plusieurs boutiques ont pignon sur rue pour la vente au détail et leurs vitrines dévoilent les dernières modes.

La crise de 1929 sonne le glas pour plusieurs entreprises du domaine du textile, mais celles qui survivent – en utilisant notamment les nouvelles fibres synthétiques, tels le nylon et la rayonne – profitent des bienfaits économiques occasionnés par la Deuxième Guerre mondiale en fournissant du matériel textile à l'armée de terre, à la marine et à l'aviation canadiennes.

Organisation des employés du textile

Dans les manufactures, les conditions de travail de milliers d'ouvriers et d'ouvrières sont généralement affligeantes. Il faut attendre les années 1940 pour que les employés du textile se syndicalisent et que la vie ouvrière s'améliore.

Parallèlement aux syndicats, des associations d'employés d'usines de textile font leur apparition. Grâce à leurs rencontres ainsi qu'aux conférences techniques et aux activités sociales et sportives qu'elles organisent, ces associations constituent des lieux d'échanges actifs et éducatifs. Le Centre d'archives de l'Estrie possède trois fonds d'archives de groupes de ce genre : celui de l'Association canadienne des coloristes et chimistes du textile, section Québec (1936-2005), spécialisée en recherche et développement; celui de l'Association des textiles des Cantons-de-l'Est (1955-2005), qui regroupe des membres travaillant dans la finition de vêtements; enfin, celui de la Société des diplômés en textiles (1962-2005), qui agit comme soutien à la relève. Ces fonds (P43, P44 et P45) comportent 3,55 mètres linéaires de documents textuels, 1525 photos, 4 épinglettes, 1 bannière et 1 sceau.

Créée en 1936, l'Association canadienne des coloristes et chimistes du textile, section Québec (ACCCT) souhaite « parfaire les connaissances de l'utilisation des teintures et produits chimiques dans l'industrie du textile, favoriser les travaux de recherche […], établir les liens nécessaires à l'accroissement des échanges professionnels2 ». Ses archives témoignent notamment de la participation de l'industrie à l'effort de guerre : « Nous ne sommes pas des soldats, mais toutes les guerres sont économiques, […] nous ne sommes peut-être pas dans les tranchées sur la ligne de front, mais nous servons néanmoins une institution nationale – l'industrie du textile3 », clame le président de l'ACCCT lors de l'assemblée du 16 mars 1940. Les conférences techniques et les discours de cette période portent sur la teinture des uniformes de laine des soldats ou sur l'administration des échanges du coton en temps de guerre. Les procès-verbaux de l'ACCCT sont également ponctués d'allusions au conflit : envois de cigarettes à tous les membres en service outre-mer pour Noël, transmission de condoléances aux veuves des membres tombés au combat, etc.

Fondée en 1955, l'Association des textiles des Cantons-de-l'Est est quant à elle réservée aux chefs de départements ayant autorité sur la production. L'association a pour but « d'organiser des visites d'entreprises ainsi que des conférences techniques afin d'échanger des connaissances sur leurs expériences respectives dans les domaines reliés à la production textile comme la filature, le tricot et le tissage4 ».

Avec l'apparition des écoles techniques, notamment l'Institut des textiles de Saint-Hyacinthe, un autre groupe de soutien voit le jour : la Société des diplômés en textiles. Fondée en 1962, celle-ci a pour objectif de « promouvoir l'avancement de l'éducation en technologie textile, de développer une liaison plus étroite entre l'industrie et l'enseignement des textiles pour leur bénéfice mutuel5 ».

Le déclin de l'industrie textile

Dans les années 1950, la concurrence des États-Unis et du Japon entraîne un marasme qui force les usines de textile des Cantons-de-l'Est à tourner au ralenti. Puis, en 2005, le Canada élimine la taxe d'entrée sur les produits étrangers en sol canadien, faisant chuter le prix de vente des importations de la Chine, de l'Inde et du Mexique. Dès lors, cette industrie n'est plus compétitive.

Les fermetures massives d'usines de textile provoquent évidemment une baisse magistrale de l'effectif des trois associations. En 2005, elles rallient leurs forces (quelque 400 membres) et deviennent l'Association nationale des textiles. C'est cette organisation qui entamera des démarches pour faire don à Bibliothèque et Archives nationales du Québec de ces trois fonds d'archives.


1. Jean-Pierre Kesteman, Histoire de Sherbrooke – De l'âge de la vapeur à l'ère de l'électricité (1867-1896), Sherbrooke, Éditions GGC, collection « Patrimoine », 2001, vol. 2, p. 37.

2. Constitution of the Canadian Association of Textile Colourists and Chemists, Québec Section, Montréal, 18 avril 1936. Traduction libre.

3. Extrait du procès-verbal de l'ACCCT du 16 mars 1940. Traduction libre.

4. Comité tripartite sur la fusion des associations textiles du Québec, Circulaire conjointe d'information, 2005.

5. Ibid.

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La mode au Québec, au-delà des apparences

par Jean-Claude Poitras, designer québécois

Je célébrerai en 2012 mes 40 ans de design. Après plus de 30 années consacrées à dessiner des collections de prêt-à-porter et 10 autres à griffer de mon style l'univers de la maison, je me définis maintenant comme un designer multidisciplinaire. Le design me colle viscéralement à la peau et je sais aujourd'hui que je suis né pour créer. Je ressens aussi de plus en plus la nécessité de devenir un messager de la mode et un guide de l'art de vivre. Je souhaite démocratiser le design auprès d'un large public qui le juge trop souvent élitiste.

À l'heure des bilans, au moment où plusieurs f gures de proue de la mode québécoise disparaissent les unes après les autres dans l'ignorance et l'indifférence générales, emportant avec elles leurs petites histoires, leurs œuvres et leurs regrets aussi, j'ai décidé de faire mienne la phrase de la cinéaste octogénaire de génie Agnès Varda : « Je me souviens pendant que je vis1. »

La mode entre big bang et Refus global

Plus j'ai approfondi mes recherches, plus j'ai constaté à quel point tout s'expliquait par décennies : les vêtements tant féminins que masculins ont toujours su traduire l'esprit d'une époque. En observant les tendances et les diktats de la mode, contre vents et marées, on comprend les climats et les courants politiques, économiques, sociaux et culturels de nos sociétés.

Par exemple, le big bang provoqué en 1947 par le new-look de Christian Dior a sonné le glas du misérabilisme et du désespoir des années 1939-1945 ainsi que de la tristesse qu'allaient engendrer les années d'après-guerre. Ce couturier a de nouveau fait souffler un vent d'optimisme, de beauté et de légèreté sur la planète entière, annonçant du même coup les grandes années de la haute couture, faites de tradition, d'élégance, d'élitisme et de conservatisme. Cette époque est également celle des premiers grands succès de la mode québécoise, qui défilera dès 1954 sur les podiums de l'hôtel Pierre à New York.

Pour moi qui suis né en 1949, les premiers souvenirs d'enfance sont tous reliés à la mode. Mes premiers défilés, je les ai vécus et conçus lors des messes du dimanche à voir virevolter dans l'allée centrale les castors rasés, les visons, les moutons de Perse et autres chinchillas. C'était l'apothéose des modistes, le triomphe des chapelières, le succès de grands magasins aujourd'hui disparus tels Eaton's, Simpson's, Dupuis Frères, Marshall's, tant d'autres… Nous assistions tous à l'âge d'or économique et au rayonnement culturel des États-Unis.

Nous vivions, en tant que Québécois, sous l'emprise de l'Église et du conservatisme de Duplessis. Le Québec de la Grande Noirceur était coincé entre Tit-Coq et Refus global. Mais ce fut également l'arrivée de la télévision et le début de la modernité. Qui aurait pu prédire la décennie révolutionnaire qu'allaient représenter les années 1960?

Partagée entre son idéal artistique et ses réalités sociales, commerciales, économiques et politiques, la mode constitue sans nul doute un fabuleux baromètre aux influences planétaires indéniables, reflet implacable de notre civilisation.

Art ou industrie?

Considérée comme un art par certains, une industrie par d'autres, la mode continue d'être déchirée entre deux univers antinomiques où s'affrontent d'un côté les créateurs, précurseurs, puristes, artisans, fashionistas et autres divas, puis, de l'autre, les commerçants, fabricants, contrefacteurs, opportunistes, fumistes. Produire des vêtements ou créer un style? Voilà le grand dilemme. Monde fascinant, visionnaire, anarchique, ambivalent et fragile, à la recherche de son style, mais qui ne cesse pourtant de se réinventer et de se redéfinir, la mode est un précieux patrimoine.

J'aimerais proposer qu'à l'instar de plusieurs grandes villes du monde, le Québec puisse également se doter d'une institution digne d'affirmer notre identité pour conserver la trace, cultiver nos racines, retrouver les parcours marginaux et apprendre des démarches artistiques de nos créateurs. Si les Français, les Italiens, les Scandinaves et même les Américains sont si fiers de leur mode, c'est qu'ils en connaissent la belle et grande histoire et que celle-ci leur est présentée ponctuellement dans des expositions thématiques, des rétrospectives et des collections permanentes dans des musées de mode ou des centres de design dignes de ce nom. Pour ces peuples, le passé reste toujours garant de l'avenir, et la mode, avec son apport économique primordial, n'y est pas considérée comme un art mineur.

Le Musée McCord de Montréal, le trop petit Musée du costume et du textile du Québec, situé à Saint-Lambert, de même que le Musée de la civilisation de Québec possèdent déjà dans leurs réserves des vêtements de créateurs québécois de toutes les époques. Ne serait-il pas temps de les exposer de façon permanente afin de nous créer une mémoire collective?


1. Agnès Varda, Les plages d'Agnès – Texte illustré du film d'Agnès Varda, Montreuil, Éditions de l'Œil, 2010.

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