À rayons ouverts, no 87 (automne 2011)

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Dossier : Mode et société


Entretien avec Anne-Marie Matteau

par Éric Fontaine, rédacteur-réviseur
Direction de la programmation culturelle

Anne-Marie Matteau est architecte et scénographe au sein de l'agence Lupien+Matteau à Montréal ainsi que chargée de cours à l'École supérieure de théâtre de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle est commissaire et scénographe de l'exposition De la Belle-Époque au prêt-à-porter, présentée dans la section Arts et littérature de la Grande Bibliothèque jusqu'au 30 septembre 2012.

Ma compréhension de l'histoire des formes et du design en général, c'est que nos inventions répondent à des problématiques nouvelles. Le vêtement ne fait pas exception. À la fin du XIXe siècle, la révolution industrielle a favorisé l'apparition de la petite et de la moyenne bourgeoisie, qui revendiquera l'élégance à bon marché et multipliera les modes afin de se distinguer, ce qui mènera au prêt-à-porter. C'est le début de la société de consommation. On passe donc, entre 1880 et 1940, du corps corseté et de la confection artisanale au prêt-à-porter manufacturé.

Au cours de cette même période, la silhouette féminine connaît de nombreux remaniements. Pouvez-vous nous décrire cette évolution?

L'évolution du costume féminin est spectaculaire à cette époque : le rythme des changements imposés par la mode génère une grande variété de silhouettes. La silhouette caractéristique du milieu des années 1880 comprend le corset cuirasse, qui emprisonne le corps des hanches à la poitrine, et la tournure, qui est une cage en fer déposée sur un jupon. La tournure, qui s'appuie sur le pouf, un coussin placé comme faux-cul, sert à donner du volume à la jupe en arrière. Ces structures sont contraignantes. Le corset de 1890 libère les hanches pour permettre le mouvement. Durant cette décennie, Eaton propose même des corsets adaptés à la pratique du vélo. La jupe, en conséquence, s'évase à partir de la taille et cesse de mouler les hanches. La tournure disparaît au profit des élégants jupons évasés de 1890-1900, qui donnent naissance à la silhouette sablier. Vers 1920, le corset se décompose en gaine, qui efface les hanches pour créer la silhouette « garçonne », et en soutien-gorge, dont la nouveauté est de soutenir la poitrine par les épaules. La médecine saluera ces changements : auparavant, tout le poids des jupons et de la jupe reposait sur le corset, provoquant des déformations de la colonne vertébrale et des côtes, sources de problèmes de santé pour les femmes.

L'exposition ne mentionne que brièvement la mode masculine. Pourquoi?

Le costume masculin de cette époque est extrêmement conventionnel. C'est l'exception, dans l'histoire du costume, où maîtres et valets portent les mêmes habits. La mode masculine est fixée depuis très longtemps. L'ensemble chemise-cravate-gilet-pantalon-redingote-chapeau est établi depuis le début du XIXe siècle. Les hommes portent ces vêtements suivant les circonstances et l'heure de la journée. En évitant d'exhiber leur prospérité de manière trop ostentatoire, ils dissimulent aussi leurs revers de fortune. Seul le détail des formes évolue. On remarque par exemple l'apparition du pli au fer sur les pantalons en 1895.

Pour cette exposition, vous avez puisé abondamment dans les fonds d'archives, la collection nationale et les collections spéciales1 de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Qu'est-ce qui a orienté votre recherche iconographique?

Nous avons choisi deux types de documents : d'une part, ceux qui diffusent la mode (gravures, illustrations et publicités) et, d'autre part, ceux qui démontrent leur influence sur les femmes d'ici, soit les illustrations dans La Presse, La Revue moderne ou Le Monde illustré et les catalogues des grands magasins tels qu'Eaton et Simpson. Ces sources nous révèlent l'évolution de la silhouette féminine idéale d'après les canons de beauté. Les légendes et les descriptions qui accompagnent les images sont savoureuses et rappellent le devoir de bienséance en plus de décrire les nouveaux styles et les couleurs des robes, qu'on voit presque exclusivement en noir et blanc.

BAnQ est également dépositaire de photos et d'albums de famille qui sont touchants parce qu'ils nous permettent de décoder la coquetterie, le désir de plaire et même, dans les Années folles, l'audace de celles qui couperont leurs cheveux et adopteront la silhouette garçonne.

Cette exposition aborde aussi la naissance des revues féminines. Durant la période 1880-1940, on assiste à la parution des premières pages féminines dans les journaux, puis à l'arrivée de la publicité qui s'adresse directement aux femmes. Nous voyons déjà poindre les effets pervers des médias sur la perception qu'ont les jeunes filles et les femmes de leur corps.

Vous avez fait appel àVéronique Borboën en tant que conseillère scientifique. pouvez-vous nous décrire sa contribution au projet?

Véronique Borboën est professeure à l'École supérieure de théâtre de l'UQAM. Elle prépare actuellement un doctorat sur la mode au Québec au tournant du XXe siècle et elle est la commissaire d'une importante exposition sur la mode qui s'ouvrira au Musée national des beaux-arts du Québec en février 2012. Elle possède une connaissance pointue du costume et sait reconnaître le détail qui dévoile l'année où a été prise une photo. Elle a donc validé la présélection des images de l'exposition et fait leur datation pour nous. Elle a également relu les textes de l'exposition.

Il faut une observation fine pour fi xer l'image dans le temps. Par exemple, la longueur des boucles d'oreille permet de déterminer l'âge réel d'une photo malgré la présence d'une robe plus ancienne! C'est un travail de détective, souvent fait à la loupe (ou au zoom à l'ordinateur), qui en révèle aussi beaucoup sur le sujet : les conditions sociales, le milieu de vie, parfois même les origines grâce à des costumes ou à des accessoires régionaux.

Vous êtes à la fois commissaire et scénographe de cette exposition. Parlez-nous de ses orientations artistiques.

Un parcours thématique et chronologique s'est rapidement imposé à mon esprit. Il semblait nécessaire d'établir un point de départ avec les jupons, les corsets, la tournure et les bas de laine de la silhouette de 1880, et d'expliquer l'évolution du vêtement par l'allègement progressif de ces structures. J'ai donc souhaité faire un défilé de silhouettes grandeur nature caractéristiques de chaque décennie (1880, 1890, 1900, 1910, 1920 et 1930). J'ai voulu également donner au visiteur des indices – des photos prises dans des revues, des journaux et des catalogues – afin qu'il puisse reconnaître ces silhouettes et les replacer dans leur contexte.

Michael Slack a conçu et fabriqué ces silhouettes en papier. Parlez-nous de votre collaboration avec lui et de ses créations.

Diplômé de l'École nationale de théâtre du Canada, Michael Slack est concepteur et accessoiriste au théâtre. Il possède une grande connaissance de la matière textile et de ses possibilités. Son travail d'accessoiriste l'amène à faire des transformations et à explorer des alliances parfois étonnantes entre matière et forme. Il a réalisé pour nous, sur des mannequins de couture, une toilette en papier pour chacune des décennies. Nous avons utilisé du papier kraft, une matière qui se moule, se plie et se froisse, pour donner volumes et textures à la silhouette. La création de robes en papier permet de comprendre la silhouette dans ses trois dimensions. Il y a deux grandes techniques pour obtenir un patron afin de réaliser un vêtement : la technique par moulage, où l'on sculpte le modèle sur un mannequin avec du tissu, et la technique à plat, où l'on travaille par géométrie à partir des dimensions du corps. La réalisation des parures a nécessité le recours à ces deux techniques : les drapés des années 1880 sont moulés alors que les costumes des années 1930 sont coupés.

L'exposition est présentée dans la section Arts et littérAture de la Grnde Bibliothèque ainsi que dans les vitrines des niveaux 1 à 4. Parlez-nous du défi que pose cet endroit pour la scénographe.

L'aire d'exposition de la section Arts et littérature est une importante zone de circulation pour les usagers de la Grande Bibliothèque, donc un lieu non traditionnel pour présenter une exposition. L'équipement est fixe. Le lieu semble vaste, mais l'espace réel de travail est restreint. Si certains visiteurs viendront expressément pour voir l'exposition, la majorité traversera le foyer au détour de son parcours. Au fur et à mesure de l'évolution du projet, nous avons sculpté le lieu de sorte que les silhouettes se suivent de manière chronologique sur un parcours sinueux entre les cimaises. Les vitrines des niveaux 1 à 4 de la bibliothèque nous ont rappelé les comptoirs-vitrines des merceries d'autrefois. Nous avons donc créé à chaque étage une vitrine qui comprend des pages de catalogue complètes donnant les prix et la description des éléments a insi que des accessoires en papier qui rappellent les silhouettes du niveau 1 : chapeaux, cols, ombrelles, gants, etc.


1. Les collections spéciales de BAnQ comprennent notamment les cartes postales, dont on trouve plusieurs exemplaires dans l'exposition.

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La Collection nationale : habiller la recherche

par Nathalie Jacob, bibliothécaire
Collection nationale

Que vous soyez chercheur, étudiant, professeur, recherchiste pour une institution ou simplement curieux, les collections regroupées à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque offrent des possibilités de recherche incroyables dans le domaine de la mode. Leur utilisation très variée montre la richesse et l'étendue de ces collections.

Par exemple, l'exposition Mode et apparence dans l'art québécois, qui se tiendra au Musée national des beaux-arts du Québec à l'hiver 2012, présentera des images de la revue La Canadienne (la une de juillet 1922) et de la revue La Bonne Parole de juin 1939 ( publicité de Dupuis Frères pour des « costumes de bain approuvés par la Ligue catholique féminine »). Cette exposition portera sur la mode et l'élégance telles que vues par les peintres québécois de 1880 à 1945.

L'exposition Dévoiler ou dissimuler?, présentée au Musée McCord en 2008-2009, proposait quant à elle des images de la Revue d'un autre siècle et de la Revue moderne ainsi que des dessins de lingerie fine tirés de La Presse et du journal Le Devoir, soit des corsets Coraline et des bas de nylon Orient des années 1940. Cette exposition explorait les perceptions historiques de la pudeur et de l'érotisme en matière de tenues féminines. Pour la deuxième saison de l'émission Les rescapés, série fantastique sur une famille mystérieusement « chronoportée » entre 1964 et 2010 qui sera présentée à Radio-Canada en 2012, une recherchiste de l'institution a pour sa part retracé dans les revues Coiffure, Allure, Clin d'oeil et Châtelaine des photographies illustrant des coiffures et des coupes de cheveux des années 1980.

Au printemps 2009, une étudiante du Collège LaSalle s'est inspirée des costumes que portaient nos ancêtres de la Nouvelle-France pour créer une série de croquis sur la mode féminine en la transformant au goût du jour. Son inspiration? Le livre de Rodolphe Vincent intitulé Notre costume civil et religieux, publié entre 1964 et 1967, qui retrace par des illustrations l'histoire du costume canadien de 1605 à 1963. Le livre de Harry Crone Elles ont porté – Un aperçu de l'histoire de la mode, publié à Montréal en 1973 par l'Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames, comporte des textes et des gravures sur la mode et sur la confection des vêtements au cours de l'histoire. La brochure de Réal Fortin Le coffre à costumes (1983) est quant à elle constituée de descriptions et d'illustrations de tenues de différentes époques.

Enfin, soulignons l'histoire de cet usager qui, pour l'anniversaire de sa mère, a fait reproduire quelques pages du catalogue Eaton, disponible sur microfilm. Il racontait que sa mère attendait avec impatience l'arrivée du catalogue pour se tenir au courant des dernières tendances de la mode. En s'inspirant des illustrations qu'il contenait, elle créait ses propres patrons, qu'elle découpait dans des journaux, et cousait ses vêtements et ceux de sa famille.

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