À rayons ouverts, no 86 (printemps-été 2011)

Table des matières

Dossier : Le Québec contre-culturel


Couthuran, un collectif percutant

par Danielle Léger, bibliothécaire spécialiste de collections
Direction de la recherche et de l'édition

L'affiche est « l'art de notre siècle », déclare tranquillement un jeune homme fumant la pipe, rue du Trésor, à Québec, dans un film de Jacques Giraldeau intitulé Bozarts1. Nous sommes en 1967 et l'interviewé s'appelle Claude Gaudreau.

Naissance d'un collectif

À l'automne 1968, étudiant à l'Université Laval, Claude Gaudreau s'associe à Jean-François Couture pour assurer le service des communications graphiques de l'Association générale des étudiants de Laval (AGEL). D'abord sous le nom de Thuran, bientôt transformé en Couthuran2, ils diffusent une série de quatre affiches qui invitent au vote lors d'un référendum sur les frais associés aux services aux étudiants. Sur une autre affiche, électorale celle-là, une équipe menée par un certain Carter brigue les suffrages étudiants : y apparaît la signature sur trois lignes, inscrite dans un carré imaginaire, caractéristique des premières créations de Couthuran.

Inspiré par l'exemple de l'université Yale, Couthuran souhaite offrir s es s ervices à des clients externes, proposition qui sera accueillie avec réserve par les responsables de l'AGEL. Les créateurs se détachent de l'association et le collectif de création graphique amorce son existence autonome. Aux deux fondateurs se joignent Ruth Ann (Randi) Gaudreau, Jacques Lacasse et quelques collaborateurs, s elon d es a pproches t antôt collectives (certaines affiches sont signées « couthuran + amis »), tantôt plus solitaires.

En 1972, Couthuran sera des moments fondateurs de la Société des graphistes du Québec. Dans le premier répertoire de l'association publié trois ans plus tard, les réalisations graphiques du collectif se déploient sur les pages où figurent d es portraits d'enfance de ses membres et collaborateurs. À cette époque, Couthuran a installé son atelier à l'étage d'une maison de Beauport entourée de grands arbres et adopté une nouvelle signature dont l'initiale est lovée dans une forme ovoïde3. Le collectif intègre les fonctions de placement publicitaire avec l'acquisition de Payeur Publicité, la toute première agence francophone de publicité, établie à Québec depuis 1949. Mirabau, qui est alors une imprimerie artisanale de Québec installée rue Roi, tire les sérigraphies du c ollectif. La technique conjugue éditions restreintes, coûts abordables et richesse chromatique.

Dans l'air du temps

La Collection patrimoniale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) compte 251 affiches signées ou attribuées à Couthuran – grosso modo la moitié de la production totale d'affiches du collectif, particulièrement abondante depuis l'année pionnière de 1968 jusqu'aux années 19804. Parmi les affiches en musique se démarque une percutante affiche carrée, créée pour les représentations à Québec de L'Osstidcho au Palais Montcalm en 1969 : Robert Charlebois y devient l'« homme de Vitruve » de Léonard de Vinci. Une soixantaine d'affiches de théâtre témoignent de la vitalité des troupes dans la Vieille Capitale, de la Commune à Marie au Grand Cirque ordinaire. Les remarquables créations réalisées pour le Trident comprennent notamment La mort d'un commis voyageur (1972) et En attendant Godot (1974), qui rivalisent d'audace sur le plan de la composition. Piaf (1982) et Macbeth (1983) évoquent les meilleures affiches coups-de-poing polonaises.

Près du quart des productions graphiques du collectif font écho à la vie sur le campus de l'Université Laval, aux couleurs d'une programmation culturelle en phase avec l'air du temps : films de Fellini, de Godard, de Buñuel et de Kobayashi au Ciné-Campus, concerts de musique classique, récitals de chanson québécoise, créations collectives et théâtre d'avantgarde. La quête de l'américanité y est sensible : film d'Orson Welles, performances de jazz et de rhythm'n'blues, visites de troupes étatsuniennes telles le Bread and Puppet Theatre et le Performance Group.

Un imaginaire libertaire

Une quinzaine d'affiches rendent compte de l'activisme politique et syndical, dénoncent les compressions dans les services publics, réclament le droit à la maternité pour les 55 000 femmes membres de la Centrale de l'enseignement du Québec, etc. Le collectif travaille pour les politiciens Marcel Masse en 1971 et Joe Clark vers la fin de la décennie. Quant à la trentaine d'affiches réalisées pour le gouvernement du Québec, on les lira soit comme l'infiltration de l'esthétique contestataire de l'époque au coeur même des communications officielles, soit comme la récupération d'un langage visuel percutant auquel les citoyens québécois sont susceptibles d'adhérer. Dans une série d'affiches commandée dans les années 1970 par le ministère de l'Éducation, un paradoxal lutteur de sumo psychédélique assure la promotion de la santé dans les établissements scolaires. Dans le même esprit, vers 1985, la Régie de l'assurance-automobile adopte des images-chocs pour transmettre ses messages concernant la sécurité routière des motocyclistes et l'immatriculation des véhicules.

La production graphique de Couthuran est éclectique, toujours inattendue. Réponse singulière d'un collectif de création visuelle et publicitaire aux enjeux sociaux et politiques du moment, elle est à l'image de la mouvance contre-culturelle à Québec. Elle laisse deviner l'impact que l'approche « Think globally, act locally » a eu, à des degrés divers, audelà de la métropole montréalaise, sur l'ensemble de la société québécoise : l'empreinte d'un imaginaire libertaire qui a amplifié les fruits de la Révolution tranquille, d'une époque turbulente et souverainement créative, d'un art de l'affiche à vocation populaire.


1. Produit par l'ONF en 1969, le film Bozarts explore les rapports entre les arts plastiques et la société québécoise. Il figure dans l'anthologie Jacques Giraldeau et l'art (2e volume) publiée sur DVD en 1995.

2. Thuran est l'anagramme de Ruth Ann, prénom de la conjointe de Claude Gaudreau, qui signera certaines affiches sous le pseudonyme de Randi. Avec Couthuran, le nom initial est augmenté d'un préfixe lié au nom de Jean-François Couture.

3. Ce symbole évoque le droit d'auteur et la création.

4. La cohésion du collectif s'affaiblit au milieu des années 1980. Claude Gaudreau poursuit son activité sous ce label. Jean-François Couture travaille dans le domaine du théâtre et enseigne au Conservatoire d'art dramatique de Québec.

Retour au menu


Distroboto. 10 ans d'art pour emporter

par Élise Lassonde, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de l'édition

Depuis les années 1960, les zines s'insèrent dans la sphère culturelle québécoise comme un des modes de diffusion et d'expression privilégiés de la contreculture. Il s'agit d'une publication autoéditée, imprimée grâce à des procédés courants : photocopie, offset ou sérigraphie qui a souvent une facture artisanale. Ces opuscules portent sur les préoccupations et les sujets de prédilection du milieu alternatif : politique, art, bande dessinée, musique et cinéma. Ils sont réalisés à petit tirage et proposés à un prix de vente modique, lorsqu'ils ne servent pas simplement de monnaie d'échange contre d'autres zines.

Le monde des zines

On distingue les fanzines, mot-valise composé de « fan » et de « magazine », où domine généralement le texte, des graphzines, qui sont de petits albums où l 'image occupe la place principale, ou encore où l'intérêt principal porte sur l'interaction entre les images et le texte. Contrairement aux bandes dessinées traditionnelles, les graphzines ne présentent pas nécessairement une narration. Ainsi, les créateurs se dispensent de respecter les règles de lisibilité et peuvent se livrer à toutes les extravagances graphiques possibles.

On ne s'embarrasse pas davantage du bon goût : l'objectif est de faire rire, d'étonner, de dégoûter, de choquer ou d'exciter. Les thèmes choisis sont volontairement provocants : la mort, la maladie, la violence, le sexe, la révolte, la folie. Les publications adoptent volontiers une allure vulgaire ou morbide. À l'opposé, certains préfèrent une facture joyeuse, burlesque ou naïve, conjuguant humour et critique avec ironie, pour aborder autant d'enjeux sociaux et d'idées philosophiques que d'éléments autobiographiques.

Un zine est avant tout un produit conçu pour circuler, pour véhiculer des idées et pour faire connaître la plume ou le trait graphique de son créateur. Néanmoins, ces documents ont peu de place dans les réseaux habituels des libraires ou des galeries; en résulte une diffusion quasi confidentielle. Impliqué dans le milieu underground depuis de nombreuses années, Louis Rastelli, appuyé par l'organisme à but non lucratif Archive Montréal, s'est donné comme mission d'offrir des plateformes de diffusion aux zines.

Inaugurés en 2001, Distroboto et Expozine fêtent tous deux cette année leur 10e anniversaire. Rastelli a profité de l'occasion pour proposer à BAnQ un important lot de publications créées pour Distroboto, documents qui viendront s'ajouter aux titres déjà présents en collections.

Expozine est une foire annuelle de petits éditeurs et de créateurs de bandes dessinées et de fanzines qui permet à presque 300 exposants d'ici et d'ailleurs de présenter et d'offrir à la vente leurs publications. Si cette production est marginale, elle attire néanmoins des milliers d'amateurs qui se bousculent l ittéralement pour être témoins, année après année, de ce happening du livre qui a lieu dans le sous-sol de l'église Saint-Enfant-Jésus, à Montréal, le temps d'une fin de semaine de novembre. Depuis deux ans, la programmation est augmentée de lectures et de conférences, dans l'esprit d'échange et de diffusion des fanzines. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) s'associe à cette activité depuis 2007 non seulement à titre de commanditaire mais aussi comme exposant afin de promouvoir l'importance du dépôt légal auprès des créateurs et de faire connaître les collections de l'institution auprès des amateurs et des chercheurs.

Distroboto : un succès remarquable

Inspiré par des projets similaires en Europe ainsi que par les Art-O-Mats américains, Distroboto donne une nouvelle vocation aux machines distributrices de cigarettes, proposant des projets artistiques alternatifs au modique coût de deux dollars. Les exigences pour participer au projet portent sur la qualité de la proposition. La seule contrainte technique concerne les dimensions, qui ne doivent pas excéder celles d'un paquet de cigarettes. Les oeuvres proposées pour le Distroboto par 700 artistes émergents s'avèrent par conséquent d'une multidisciplinarité étonnante. Plus de 750 produits culturels différents ont été créés et multipliés, incluant non seulement des disques compacts miniatures et de petites publications mais aussi toutes sortes d'objets artistiques plus insolites les uns que les autres.

Internet et la multiplication des blogues auraient pu sonner le glas de cette production alternative en offrant une vitrine abordable et universelle, mais ce n'est pas le cas. L'attrait de la production d'un objet physique demeure et cette forme d'édition est en croissance. Avec l'accessibilité toujours plus grande des moyens technologiques, les zines des années 2000 se détachent bien souvent de l'allure de simples photocopies en noir et blanc découpées et brochées des décennies précédentes. L'usage de la sérigraphie se fait plus courant, ainsi que diverses interventions manuelles : éléments collés, coutures, etc. L eur facture est plus recherchée et plus originale qu'auparavant; les formats se diversifient. On note également une augmentation du nombre de parutions dues à un seul créateur et non à un collectif.

Au cours de ses 10 ans d'existence, de la première machine qui fonctionne encore aujourd'hui à la Casa del Popolo sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, aux 10 machines aujourd'hui dispersées dans des lieux de diffusion culturelle, dans des restaurants et dans des bars de la métropole, en plus des deux machines localisées en France, le système Distroboto a permis à plus de 40 000 œuvres de trouver preneur. Un succès remarquable.

Historiquement, les acteurs de la contre-culture étaient plutôt réfractaires aux institutions et l'absence de bon nombre de leurs publications dans les collections publiques pose des problèmes importants de représentativité. Figure d'exception, Louis Rastelli a soigneusement conservé, depuis les débuts de son initiative, des exemplaires de chaque document produit pour les Distroboto. C'est dire combien les 130 livres qui s'ajoutent à la collection patrimoniale de livres d'artistes et d'ouvrages de bibliophilie sont essentiels. Cet ensemble enrichit celui qui avait été mis en valeur dans l'exposition Graphzines et autres publications d'artistes présentée par BAnQ en 2007 au Centre de conservation, accompagné par une machine Distroboto, et en 2008 à la Collection nationale. Est également paru en 2008 un catalogue du même nom.

L'exceptionnel corpus du Distroboto témoigne d'un milieu culturel prolifique. Sa conservation par BAnQ permettra de préserver la mémoire de ce projet d'envergure et d'assurer une pérennité à ces supports trop souvent voués à un destin éphémère.

Retour au menu


La contre-culture dévoilée. Bibliographie commentée

par Martin Rrémillard, bibliothécaire, Direction de la référence et du prêt
et Andrée Sabourin, bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des services spécialisés

La contre-culture a fasciné les chercheurs, qui ont tenté de cerner le phénomène, parfois à l'époque même de son effervescence. Voici quelques ouvrages importants sur la question.

Theodore Roszak, dans son essai Vers une contre-culture (1970), forge le néologisme « contre-culture » pour désigner ce mouvement opposé à la société rationnelle et technocratique revendiquant un nouveau mode de vie basé sur l'expérience des sens, la quête spirituelle et la vie en communauté. À la même époque, Edgar Morin s'intéresse à l'éclatement de la culture de masse et à l'apparition de sous-cultures, notamment dans Journal de Californie (1970) et L'esprit du temps (1975). Pour lui, toutefois, la contreculture est plutôt une révolution culturelle ayant sa source dans la culture dominante. D'autres regards postérieurs seront moins tendres envers cette dissidence. Jean-Louis Harouel, dans Culture et contrecultures (1994), trace un portrait critique et réducteur de cette mouvance alors que Joseph Heath et Andrew Potter dévoilent l'impossible combat et l'échec de cette révolte dans Révolte consommée – Le mythe de la contre-culture (2005).

Manifestations de la contre-culture

Selon Christiane Saint-Jean-Paulin dans La contre-culture – États-Unis, années 60 (1997), la contre-culture américaine se divise en deux tendances. La nouvelle gauche, influencée par Herbert Marcuse – L'homme unidimensionnel (1968), Éros et civilisation (1955) –, conteste les inégalités sociales, la guerre du Viêtnam et l'autorité sous toutes ses formes; le mouvement hippie prône par ailleurs la libération de l'individu des contraintes de la société technocratique. Dans L'Amérique de la contestation (1985), Marie-Christine Granjon offre une analyse complète des groupes et des mouvements de la contre-culture.

En France, la contre-culture s'exprime entre autres par les révoltes étudiante et ouvrière de Mai 68. Trois intellectuels, Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, ont relevé le défi de produire une analyse immédiate de ces événements. Ces analyses sont regroupées dans Mai 68 – La brèche (1968). L'ouvrage collectif 68 – Une histoire collective (1962- 1981) (2008) ajoute à la narration des faits plusieurs trames portant sur l'art, la culture, les acteurs et les lieux symboliques qui donnent un éclairage supplémentaire aux événements. Les mouvements de grève et de contestation inspirent une abondante production d'affiches et de slogans. L'ouvrage Les affiches de mai 68 (2008) permet de saisir l'effervescence créatrice de ce moment.

L'année 1968 marque l'apogée de la contre-culture à l'échelle mondiale. Mark Kurlansky dans 1968, l'année qui ébranla le monde (2005) ainsi que l'ouvrage collectif Les années 68 – Le temps de la contestation (2000) illustrent cette situation.

Et au Québec…

C'est dans un bouillonnement culturel et social, au coeur même de la Révolution tranquille, que les manifestations de la contre-culture voient le jour au Québec. De jeunes artistes et intellectuels inspirés par la génération beat, par le mouvement hippie et par Mai 68 déstabilisent par leur marginalité, leur culture underground et leur refus de la société établie.

Parmi les rares livres québécois racontant cette période agitée, quelques titres s'imposent. L'urgence du présent – Essai sur la culture et la contre-culture (1973), de Gilles Lane, examine des courants représentant le débat nature-culture; on retient du collectif Changer de société (1982), publié sous la direction de Serge Proulx et de Pierre Vallières, un article fort particulier et virulent de la journaliste Armande Saint-Jean : « De la contre-culture au féminisme ». L'essai d'analyse interprétative Politique et contreculture (1979) de Gaétan Rochon scrute le phénomène dans l'optique de la science politique tandis que l'incontournable anthologie Québec underground 1962-1972 (1973) des Éditions Médiart rassemble divers éléments : affiches, articles, brochures, tracts, etc. Sous la plume de Claude Gauvreau, de Claude Péloquin et d'Armand Vaillancourt s'y dessinent « 10 ans d'art marginal au Québec ».

Aujourd'hui, la contre-culture fait paradoxalement partie intégrante de la culture; tous les titres énumérés ici se trouvent ainsi sur les rayons de la Collection universelle de prêt et de référence ou de la Collection nationale de la Grande Bibliothèque.

Retour au menu

Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.