À rayons ouverts, no 86 (printemps-été 2011)

Table des matières

Dossier : Le Québec contre-culturel


« Vous êtes pas tannés de mourir bande de caves1 ». Bref survol du cinéma québécois de la contre-culture

par Isabelle Morrissette, bibliothécaire
Direction de la référence et du prêt

La contre-culture ne se traduit pas par un propos ou un esthétisme propre à tous mais plutôt par une haine, une révolte contre le système en place. C'est un rejet de l'idéologie dominante. Le cinéma québécois a pleinement participé à ce mouvement révolutionnaire qui a connu son apogée entre 1965 et 1975. Voici quelques personnalités et quelques films illustres de cette époque foisonnante.

Les multidisciplinaires

Plusieurs cinéastes de cette période sont des artistes polyvalents. Qu'ils soient poètes, musiciens ou acteurs, ils ont aussi marqué le cinéma québécois par leurs films.

Pierre Harel, membre fondateur des groupes Offenbach et Corbeau, a réalisé plusieurs des films significatifs de ce mouvement : Taire des hommes (1968), Bulldozer (1974), Vie d'ange (1979). Ces films baignent dans une ambiance de rock'n'roll, de violence, de liberté et de sexualité.

Raôul Duguay, artiste polyvalent s'il en est un, membre de l'Infonie, a aussi partagé sa folie créatrice dans un fabuleux film-fable, Ô ou l'invisible enfant (1972). Ce « poème cinématographique » est une suite de 33 séquences qui fait « redécouvrir la faculté d'émerveillement propre à l'enfant2 ». Claude Péloquin, poète prolifique, a également réalisé quelques courts métrages significatifs : L'homme nouveau (1969) et Balle de gin (1970).

« [Notre projet cinématographique] nous permet de retrouver un espace où l'on peut encore respirer, s'abreuver à la source pour libérer notre bouche bâillonnée, notre regard obstrué. Poussé par un instinct plus fort que la raison, notre cinéma rattrape la banalité pour la piétiner, la renverser, la bouleverser3. »

Les réalisateurs chevronnés

Après avoir réalisé le succès cinématographique éminent de la Révolution tranquille, Le chat dans le sac (1964), Gilles Groulx s'attelle à une trilogie qui appartient à la mouvance de la contre-culture : Où êtes-vous donc? (1968), Entre tu et vous (1969) et 24 heures ou plus... (1971-1976). Ces films critiquent de façon mordante la société québécoise et appellent même à la révolte. Le dernier film sera censuré pendant cinq ans par l'Office national du film, car cette organisation ne tolérait pas une remise en question aussi abrupte des bases de la société.

Finalement, les frères Jean et Serge Gagné sont des figures quasi mythiques du cinéma de la contreculture québécoise. Ils ont réalisé une quinzaine de films depuis plus de 40 ans en ne dérogeant pas à l'idéologie engagée, libre et sans entraves qu'ils défendent depuis leurs débuts. Saison cinquième (1968), La tête au neutre (1973), L' ou l' (1974), Une semaine dans la vie de camarades (1977) : ces films-collages, éclatés par leur forme et leur sens, traquent la bêtise humaine et explorent l'imaginaire. Ces artistes ont, à leur façon, révolutionné le cinéma québécois mais ils sont surtout partie prenante de leur époque : ils ont fait exploser les conventions et ont ouvert la voie aux cinéastes audacieux d'aujourd'hui.


1. Célèbre phrase de Claude Péloquin gravée par Jordi Bonet dans la murale du Grand Théâtre de Québec en 1970.

2. Raôul Duguay, « Un poème cinématographique », cineaste.raoulduguay.net (consulté le 11 avril 2011).

3. Jean Gagné et Serge Gagné, « Notre projet cinématographique », cocagne.org (consulté le 11 avril 2011).

Retour au menu


Extraits d'œuvres littéraires

par Philippe Cousineau, bibliothécaire
Direction de la référence et du prêt

Être poète c'est intervenir dans l'inconscient et dans l'inconnu. C'est aussi cicatriser, soit par le langage ou d'autres moyens, des dimensions spatiales et psychiques nouvelles.

Claude Péloquin*

*Manifeste Infra, suivi des Émissions parallèles, Montréal , L'Hexagone, 1967, p. 23.

Du plus haut chacun de son isolement
Barreaux ou autre signifiance
dont nous sommes solidaires en ce jeu

Poursuivre alors sans peur nous puis
ce retour à tous où sur une autre scène
brèche où forcément se joue
d'autres combats s'amorcent.

Madeleine Gagnon*

* Portraits du voyage, Montréal, Éditions de l'aurore, coll. « Écrire », 1975, p. 57

La marijuana pousse partout, tout le monde baise
et est prêt à défendre avec des armes
le droit de vivre et d'aimer
ce en quoi nous sommes solidaires
de tous les peuples opprimés
de la faim aride à la mort par insecticides
des tupamaros au cagoulards, des gars de Lapalme aux
Devil's Disciples, des faux 20, de l'acid, des bombes.

Denis Vanier*

* Lesbiennes d'acid, Montréal, Parti pris, 1972, p. 30

 

Cela fait partie des responsabilités du créateur que d'être la conscience de son temps et de veiller à l'élucidation de la réalité, à la désaliénation de l'homme, que ce soit en contestant les non-valeurs ou en revendiquant l'avènement de nouvelles valeurs spirituelles. Seul un art contestataire et contesté est efficace au niveau de la conscience individuelle et au niveau de l'évolution historique de l'art. […] L'œuvre doit effectuer un impact sur l'être entier, transformer la sensibilité et la connaissance à plus ou moins brève échéance.

Raôul Duguay*

Lapokalipsô, Montréal, Éditions du Jour, 1971, p . 183.


Quelle incroyable libération
d'énergie si nous arrivions, par
des actions appropriées, par
l'autocritique et la critique, à
remettre en question, dans
notre vie et nos fantasmes, ces
divisions et réifications de sorte
que l'homme et la femme
puissent se considérer, à tous les
niveaux y inclus le plus
fondamental, l'inconscient,
comme des êtres complets et
égaux. Le capitalisme,
l'impérialisme et la civilisation
occidentale trembleraient sur
leurs propres fondements.

Jean-Marc Piotte*

* Portraits du voyage, Montréal, Éditions de l'Aurore, coll. « Écrire », 1975, p. 11.

Nous refusons d'être employées pour multiplier vos maladies
que nous freakions est leur suprême plaisir
leur peur mortelle
et nous continuerons à poser des crow-bars sur nos portes
le fait qu'on nous agresse est notre plus grand méfait.

Nous ne pouvons nous échapper, nous pressentons tout.

Il est un jour où la fragilité épuisée prendra les armes
pour seulement défendre son intimité.

Josée Yvon*

* Filles-commandos bandées, Montréal, Les herbes rouges, 1976, n . p .

 

[…]
aux négriers de peuples
aux lanceurs de missiles
aux monnayeurs de sueurs humaines
aux gardes-chiournes de la vie


je dis :
vous ne l'emporterez pas en paradis
nous aurons votre peau

je dis : MERDE

Paul Chamberland*

*L'afficheur hurle, Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1964, p . 65.

 

La politique est devenue une affaire de mœurs […] énoncer une opinion politique radicale dans une feuille de gauche ne comporte plus aucun risque évoluer dans un temple d'achats de manière telle qu'on se communique comme l'évidente dénonciation de l'ennui et de la terreur surconsommés par tous, c'est consentir à se mettre soi-même en danger.

Paul Chamberland*

* Extrême survivance extrême poésie, Montréal, Parti pris, 1978, p. 130-131.

Retour au menu

Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.