À rayons ouverts, no 86 (printemps-été 2011)

Table des matières

Dossier : Le Québec contre-culturel


Une littérature d'audace

par Jonathan Lamy, doctorant en sémiologie à l'UQaM
poète, performeur, critique et animateur littéraire

La littérature contre-culturelle du Québec véhicule une charge qui s'avère encore actuelle. Érotique, spirituelle, engagée, cette écriture s'inspire du surréalisme français, de l'automatisme québécois, des mouvements beat et hippie américains ainsi que des courants politiques de gauche et d'extrême gauche. Véritable fourre-tout révolutionnaire, elle appuie généralement le nationalisme québécois et préfigure d'une certaine manière le mouvement de libération féministe, en ceci qu'elle prône l'égalité et la solidarité entre les êtres humains.

Il est quelque peu difficile de départager, parmi les textes écrits au Québec dans les années 1960 et 1970, ce qui fait ou ne fait pas partie de la contre-culture, car ce qui la caractérise était, pour ainsi dire, dans l'air de l'époque. Mai 68, la guerre du Viêtnam, le FLQ… la dissidence et l'amour animaient les foules et les créateurs. Certains écrivains sont directement associés à la contre-culture : Jean Basile, Paul Chamberland, Raôul Duguay, Lucien Francœur, Louis Geoffroy, Claude Péloquin, Patrick Straram, Denis Vanier et Josée Yvon. D'autres le sont dans une moindre mesure, comme Claude Beausoleil, Emmanuel Cocke, Jean-Marc Desgent, Madeleine Gagnon et Yolande Villemaire. D'autres enfin, comme Jean Leduc et Pierrot Léger, sont un peu moins reconnus comme écrivains mais ont grandement contribué à animer la vie littéraire de la contre-culture.

Les œuvres littéraires de la contre-culture québécoise ont été publiées dans de petites et grandes maisons d'édition qui n'existent plus, comme les Éditions de l'Aurore, les Éditions du Jour et Parti pris, ainsi que dans des revues qui ont été marquantes pour l'époque et pour l'histoire culturelle du Québec mais qui ont eu une existence assez brève : Mainmise (1970-1978), Hobo-Québec (1973- 1981), Cul Q (1973-1977). Le catalogue littéraire de la contre-culture québécoise est un peu à l'abandon.

Actualité de la Contre-Culture

S'ils sont en bonne partie introuvables et s'ils peuvent à certains égards donner l'impression d'émaner d'une époque révolue, lointaine déjà, les textes de la contre-culture continuent de s'adresser à nous, de nous donner à penser, à voir, à ressentir. On peut sourire devant ces paroles parfois délirantes, mais on peut aussi accueillir ce que les écrivains de la contre-culture ont à nous dire comme une bouffée d'air qui reste frais, 40 ans après.

Devant ce monde en apparence blasé, sans quêtes et sans rêves, qui serait le nôtre, on peut éprouver une certaine nostalgie envers cette époque où tout semblait possible, où toutes les permissions étaient à prendre. Ah! la contre-culture était bien innocente, inoffensive au fond… Les culottes courtes de Raôul Duguay, le cœur rouge cousu sur la poitrine de Paul Chamberland, la coiffure afro de Denis Vanier et Claude Péloquin sur le LSD, elles sont mignonnes, ces images fofolles de la Nuit de la poésie. Ce gentil délire de freaks ne serait plus de mise aujourd'hui.

Et si c'était le contraire? Et si la contre-culture avait été d'une incroyable clairvoyance? Si elle parlait d'un monde qui est encore le nôtre, encore à refaire, à réinventer? Si elle avait toujours quelque chose à nous dire? Et si ce gentil délire de freaks n'avait jamais cessé? Et si nous n'avions pas fini de chercher à changer le monde, la vie?Et si nous n'avions pas fini d'être enragés et euphoriques? Et si nous n'avions pas fini de souhaiter la paix, de faire l'amour, de rêver et d'être en colère?

On parle volontiers d'héritage du surréalisme, mais il y a très certainement un tel legs du côté de la contre-culture. La folie d'un François Gourd, la flamboyance d'une Janou Saint-Denis, l'exubérance d'un Michel Garneau, l'extravagance d'un Jean-Paul Daoust, la charge sarcastique d'une Hélène Monette, la dérision à contre-courant des Cabarets Rodrigol, la catapulte à toutous installée lors du Sommet de Québec en 2001… Nous n'avons peut-être pas fini, après tout, d'être beaux et fous.

La Contre-Culture contre quoi?

L'histoire du Québec et l'histoire de la littérature sont faites de dissidences, de résistances, d'insurrections plus ou moins tranquilles. De la contreculture aux formes actuelles de l'altermondialisme en passant par le féminisme, on trouve un même désir de plus de liberté, plus de sens, plus d'humanité. Ce que la contre-culture a permis, c'est de mener cette lutte et d'exprimer cette revendication d'une manière qui laisse place à la folie, « place à la magie » et « place à l'amour », comme le souhaitait Borduas dans Refus global.

La contre-culture n'est pas contre la culture. Elle s'insurge plutôt devant tout ce qui contraint la pensée et la création, devant ce qui immobilise et sclérose la vie et l'expression. La littérature contre-culturelle explore, expérimente de tout bord tout côté, s'emporte. On questionne les conventions, les préjugés, les obstacles à la liberté. On tente de s'en débarrasser, de se décomplexer, d'injecter un peu d'enthousiasme et d'insurrection dans notre rapport au monde, de repeindre la vie afin que la réflexion et la jouissance aient leur place.

Claude Gauvreau faisait dire ceci à un personnage de sa pièce La charge de l'orignal épormyable : « Il faut poser des actes d'une si complète audace, que même ceux qui les réprimeront devront admettre qu'un pouce de délivrance a été conquis pour tous. » La contre-culture participe de cette audace, l'a poursuivie avec sérieux et délire, avec amour et humour. Contre quoi s'insurge la contre-culture? Contre tout ce qui empêche, hier comme aujourd'hui, la tranquille avancée de ces petits pouces de liberté.

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« Hier le rock1 ». Contre-culture et musique au Québec

par Philippe Cousineau, bibliothécaire
Direction de la référence et du prêt

Au-delà de Robert Charlebois et de Plume Latraverse qui, chacun à leur façon, ont marqué les esprits de la contre-culture au Québec, cette mouvance a donné lieu à des expérimentations musicales moins célèbres. Exaltant la différence, l'hédonisme et la liberté, des jazzmen et d'autres musiciens insoumis témoignent de l'effervescence qui anime la scène musicale québécoise dès la fin des années 1960.

Le jazz se fait free

Parallèlement aux expérimentations jazzistiques du pianiste montréalais Paul Bley, qui, dès le début des années 1950, obtient un grand succès d'estime, de jeunes musiciens québécois se proposent de transcender le be-bop pour se faire l'écho d'un free jazz façon Ornette Coleman et d'une musique improvisée dite new thing.

Participant à ce souffle nouveau, l'émission radiophonique Le jazz en liberté (Radio-Canada) diffuse chaque semaine d'audacieux concerts enregistrés au studio de l'Ermitage. Certaines prestations sont d'ailleurs gravées sur disque, dont l'unique opus du Quatuor de jazz libre du Québec en 1969. Cet ensemble participe aux tournées de Louise Forestier et de Robert Charlebois ainsi qu'au célèbre Osstidcho et aura une importance toute spéciale, puisque tous ses membres rejoindront à un moment ou un autre l'Infonie de Raôul Duguay et de Walter Boudreau. Ce dernier avait d'ailleurs fait paraître, à 20 ans seulement, quelque temps après un passage remarqué à Expo 67, un disque très avant-gardiste : Jazz Walter Boudreau + 3 = 4 (Phonodisc, 1967).

La folie « infoniaque »

Plus qu'un simple ensemble musical, l'Infonie est une association d'idées spontanée, un collectif multidisciplinaire animé par le poète Raôul Duguay et le multi-instrumentiste Walter Boudreau. Proposant une formule bien québécoise des happenings américains, chacune des performances de l'Infonie est tout à fait unique en son genre. Issu des manifestations enthousiasmantes entourant Expo 67, l'Infonie réunit musiciens, poètes, plasticiens, artisans et comédiens. Constamment enrichie par l'arrivée de nouveaux collaborateurs, la musique de l'Infonie est imprévisible : fusion d'improvisations jazzées, d'expérimentations électroniques et de musique classique contemporaine.

Cette joyeuse bande est réunie en 1969 pour l'enregistrement de son premier album, qui paraîtra chez Polydor. Bien que l'Infonie existe depuis 1967, elle se distingue vraiment pour la première fois lors de la célèbre Nuit de la poésie de 1970. Ce soir-là, l'auditoire du Gesù découvre une bande d'hurluberlus accompagnant allègrement la logomachie ensorceleuse de Raôul « luôaR yauguD » Duguay. Porte-voix du groupe, celui-ci publie en 1970 Manifeste de l'Infonie – Le ToutArtBel (Éditions du Jour), texte audacieux qui énumère les 333 ordonnances du collectif, influencé aussi bien par les philosophes antiques que par la numérologie.

L'album Mantra ou l 'Infonie, vol. 33 (Polydor, 1971), qui tient en une seule pièce de musique aléatoire, ne connaîtra que très peu de succès auprès du public. Puis, les membres de l'Infonie œuvrant chacun de leur côté, les prestations collectives se font de plus en plus rares. Néanmoins, en 1972 paraît un album double, logiquement intitulé L'Infonie, vol. 333 (Kot'ai, 1972), ultime participation de Raôul Duguay en tant qu'« infoniaque ».

Avant sa dissolution complète, le collectif adopte un nouveau nom  : Quatuor de saxophones de l'Infonie. Mais ce groupe ne résiste pas longtemps aux aspirations personnelles de ses membres qui, pour la plupart, se fondront aux projets de Duguay ou à ceux de Walter Boudreau. D'autres éléments rejoindront Harmonium, Capitaine Nô ou Plume Latraverse, voire contribueront aux soliloques musicaux du poète Claude Péloquin.

« Aut'Chose », autrement

Autre digne représentant de la contre-culture québécoise, le groupe Aut'chose naît de la rencontre du guitariste Pierre A. Gauthier de la Vérendrye et du « rockeur sanctifié » Lucien Francœur. Avec Offenbach et Corbeau, ils participent à la naissance au Québec d'un hard rock qui, bien que teinté de musique traditionnelle, de blues et de country, s'inscrit en rupture avec la « néo-folk » prédominante à l'époque. Aut'chose s'adresse ainsi aux classes populaires et chante « pour les bums2 ». La trame est résolument urbaine : la « jungle des villes » – celle des bars, des motels, des ruelles et des « grands boulevards3 » – domine la campagne telle qu'idéalisée par Jim et Bertrand, les Séguin et compagnie.

En 1974 paraît le premier 33 tours du groupe : Prends une chance avec moé (Columbia). Le rock québécois emprunte alors une toute nouvelle avenue, celle de l'indépendance « à l'américaine », surfant sur le souffle fort et libre des poètes underground américains (Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti, etc.) chers au Lucien Francœur des premiers jours, celui des Minibrixes réactés (L'Hexagone, 1972) et de Snack bar (Les Herbes rouges, 1973). Plutôt que de chanter, Francœur préfère réciter ses textes, déclamer ses chansons et scander un « rock parlé ».

Au succès relatif de ce premier disque succède Une nuit comme une autre (CBS, 1975), dont le programme est très varié. Puis, à la suite du départ de Gauthier de la Vérendrye, Aut'chose enregistre Le cauchemar américain (CBS, 1976), un ultime album avant le retour du groupe en 2001. Le programme est encore une fois des plus éclectiques.

Après leur séparation, les deux membres fondateurs travailleront à leurs projets respectifs : Gauthier de la Vérendrye collaborera aux formations Éclipse, Les Super Classels et Le Show, tandis que Francœur enregistrera quelques titres étonnants, dont Le retour de Johnny Frisson (Kébec Disc, 1980) et Café Rimbaud (SRC, 1987), ainsi que plusieurs simples, incluant le célèbre Rap-à- Billy (Pélo, 1983).

Après le déferlement de la vague punk – véritable lame de fond d'une génération désabusée et aboutissement logique de la contre-culture, incarnée au Québec par les groupes Danger, The Normals, The Chromosomes et les 222's – et avant le raz-de-marée superficiel et clinquant du disco, la musique underground réintègre les garages et les sous-sols. Mais « les gitans reviennent toujours4 » et, avec l'apparition du mouvement g runge au début des a nnées 1990, une musique libre et indépendante regagne enfin le devant de la scène... avant d'être elle-même récupérée puis engloutie par la culture mainstream.


1. Chanson de Lucien Francœur parue sur l'album Jour et nuit (Pélo, 1983).

2. Tel que scandé dans la pièce « Le freak de Montréal », tirée de l'album Prends une chance avec moé (Columbia, 1974).

3. Chanson de Lucien Francœur faisant partie de l'album Le retour de Johnny Frisson (Kébec Disc, 1980).

4. Titre d'un album de Lucien Francœur (A&M, 1987).

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